Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 3 novembre 2013

Marguerite Duras / Benoît Jacquot: les deux derniers entretiens (1993)




    Dans son appartement de la rue Saint-Benoît pour La mort du Jeune aviateur anglais (36'), dans sa maison de Neauphle-le-Château pour Écrire (43'), Marguerite Duras a bientôt quatre-vingts ans. D'innombrables textes, dix-neuf films, elle ne publie plus depuis un an, écrit son journal intime, reçoit peu de monde. Autour d'elle, tous et toutes invisibles, la photographe Hélène Bamberger, Caroline Champetier à la caméra, son compagnon Yann Andrea et le cinéaste Benoît Jacquot réalisent ses deux derniers entretiens, trois ans avant sa disparition. Elle connaît Benoît Jacquot depuis qu'il l'assista pour Nathalie Granger (1972), La Femme du Gange (1973), et qu'il donna sa voix off dans India Song (1974) et dans Le Navire Night (1978).

    Après la trachéotomie subie en 1988, la canule qu'elle ne cache pas vraiment et qu'elle ajuste parfois transforme aujourd'hui modérément sa voix. Elle est accoudée dans un fauteuil le dos à la fenêtre, à Paris entre deux guéridons — parfois un verre trahit la chronologie des séquences —; à Neauphle-le-Château près du piano et là ce sont les bagues, le bracelet, le châle de cachemire pour indiquer l'ordre du temps. Elle se tient droite, le doux visage enfoncé dans les épaules projetées en avant, et quand elle s'adosse: «J'ai fini». Chandail rouge orange ou bleu, jupe beige ou à carreaux, toujours elle découvre son genou, caillou lisse où elle pose ses mains, au centre géométrique et visuel de l'image, ancrée au sol par les magnifiques fuseaux de ses mollets: elle aime ses jambes à l'évidence, j'en trouverai un jour la preuve. Ses cheveux sont retenus par un bandeau. À Paris, souvent la rumeur du proche boulevard Saint-Germain traverse la vitre de ses klaxons: «Il faut continuer, tant pis».

    Ses mains se caressent puis se croisent, flattent longuement son genou nu et quand elles se mettent en mouvement c'est pour signifier l'insistance, la précision du temps et du lieu, cet au-delà que ne peuvent dire les mots ni les silences: «Pourquoi un film de ça, qui est presque rien, presque rien, rien, à peine visible. C'est ça qu'il faut je crois. Je n'ai rien dans les mains, rien». Ses mots: dans son texte Écrire, rédigé après et d'après cet entretien, elle affirme vouloir aller «à l’os, au plus pauvre de la phrase (1)», ce que déplie admirablement cette autre orfèvre des mots et de la diction, Hélène Cixous:

    Ce que Duras invente, c’est ce que j’appellerai: l’art de la pauvreté. Petit à petit, il y a un tel travail d’abandon des richesses, des monuments, au fur et à mesure qu’on avance dans son œuvre, et je crois qu’elle en est consciente, c’est-à-dire qu’elle dépouille de plus en plus, elle met de moins en moins de décor, d’ameublement, d’objets, et alors c’est tellement pauvre qu’à la fin quelque chose s’inscrit, reste, et puis ramasse, rassemble tout ce qui ne veut pas mourir (2).

    Il n'est pas vrai qu'elle s'écoute parler, elle et ses mains écoutent en vérité le temps, les images et les sons qui à ses mots sont liés.

    Les yeux droits dans les yeux de ses deux interlocuteurs, Yann Andrea et Benoît Jacquot, parfois des deux femmes aussi. Si rarement ils les quittent c'est pour aller trouver images et souvenirs au plafond ou dans un coin de la pièce, au plancher, au fond de ce couloir où sont tapies ses peurs, ailleurs de toutes façons puisqu'ils se saisissent à leur tour d'autres douleurs — «Une banalité à son sommet, donc c'est une grandeur» —, d'autres étonnements — «Oui j'écris à cause de cette chance que j'ai de me mêler de tout» —, d'autres émotions jusqu'aux larmes, d'autres doux scandales — «Peut-être un amant. De lui. Un homme qui aimait cet enfant». Et parfois, quand tout se calme en éclats de courts silences, le menton se lève comme pour en prendre la mesure ou les dompter un instant.

    Voilà maintenant des gros plans qui oublient l'âge, la maladie longtemps mortelle dont elle a différé la fin, la vieillesse, la mort forcément imminente en ces deux derniers entretiens, pour ne plus voir que la ferme douceur, l'aimante volonté de partage de l'indicible, indicible de la mort partout, celle du jeune aviateur, de l'enfant, du petit frère, de la mouche, et de sa propre défaite par l'écriture, toujours provisoire et discrètement triomphante.

    Dans La mort du jeune aviateur anglais, la voilà filmant comme par procuration, guidant par la parole la caméra de Caroline Champetier:


    C'est beau la lumière derrière sur les planches des murs. Et toujours cette couleur de l'église, couleur cendre, bleue. Voilà, on va arriver sous l'arbre, maintenant. Tu vas le chercher en haut l'arbre, il est énorme (…). Tu peux repartir, très doucement derrière le mur peut-être. Là ici tu peux filmer un tout petit peu, tu peux revenir en arrière, sans bouger. Le mur est complètement cassé, et je crois que ce sont des balles. Tu pars sur la gauche, très doucement, voilà. Tu remontes un peu pour chercher d'autres balles, et tu redescends le long de la colonne, la brique la brique à gauche, et tu arrives à la terre. À la terre tu repars. Tu vas là, là, jusqu'à l'allée. Jusqu'au bruit, encore, encore encore. Jusqu'au bruit — Qu'est-ce qu'il dit? —, qu'elle le cherche ce bruit, qu'elle le regarde.

    D'ordinaire sûre de ses mouvements et de ses lumières, ici Caroline Champetier zoome nerveusement, marche, tremblante et indécise, ou hâtive. Pas question de réussir les images à la place de Marguerite Duras, préserver son royaume et sa maîtrise par ce qu'elles peinent à montrer, ouvrir tout le champ de notre imaginaire au rêve de film, quelque chose du cinéma selon Duras qui n'a plus tourné depuis huit ans:

    On pourrait le tourner ça, mais jamais refaire l'événement c'est impossible et photographier les faits, le fait de la tombe, le soleil crevé dans les arbres, oui, le ruisseau, les chats, y en a beaucoup (…) On devrait faire un film quand même là-dessus, d'insistances, d'insistances, de retours en arrière, de repars, de redéparts. Essayer d'ex… comment dirais-je? d'exprimer tout, la totalité de la chose, de l'émotion. Et puis casser, abandonner.

    Alors il lui vaudra mieux écrire finalement: son texte sera à «mener comme un cheval», il décrira par le dehors mieux que le cinéma, en viendra au fait, il lui faudra être plus forte que ce qu'elle écrit: «des émotions de cet ordre très subtiles, très profondes. Très charnelles, essentielles complètement, qui peuvent couver des vies entières dans le corps. C'est ça, l'écriture. C'est le train de l'écrit». À l'opposé du cinéma qui a beau filmer et ne voit rien. Ce cinéma tremble de ne rien avoir vu à Vauville, comme la dame de Nevers n'avait rien vu à Hiroshima, malgré les splendides photographies qu'en ramena Emmanuelle Riva (3).

    Dans le film Écrire au contraire, les choses et les gens reprennent leur place, Marguerite Duras dit le livre — «Je sais que je ne suis pas encore morte» —, et le pouvoir de filmer est rendu à Caroline Champetier (4) et à Benoît Jacquot. En de courtes séquences séparées au noir, une caméra paisible et stable enchaîne les plans fixes et les imperceptibles approches. Sur la table, le divan, le parc, les baies et les fenêtres, non plus vers les arbres morts mais sur le parc, elle sait alors dérouler d'amples, réguliers et empathiques panoramiques.

    Voilà ce que ces deux entretiens ont à voir avec les images et avec le cinéma. Ce qu'elle y dit à présent? On ne résume pas Marguerite Duras, qui, parlant de tout son long, le fait mieux que personne, c'est même là son art. Ce coffret (un DVD et deux CD) des éditions Montparnasse et des femmes / Antoinette Fouque nous offre Marguerite Duras par ses mots, avec sa voix, son visage, ses yeux, ses mains et ses genoux, puis par son écriture des textes conséquents et de Roma, dans la voix brûlante et ponctuelle de Fanny Ardant.

    Notes
    1. Écrire, Gallimard, 1993, p. 15.
    2. Hélène Cixous et Michel Foucault: entretien, À propos de Marguerite Duras, Cahiers Renaud-Barrault, n° 89, pp. 9-10. Repris dans Michel Fouchault: Dits et Écrits I, 1954-1975,  Gallimard, 1994.
    3. Dominique Noguez et Marie-Christine de Navacelle (dir.): Tu n'as rien vu à Hiroshima, photographies d'Emmanuelle Riva, Gallimard, 2009.
    4. Caroline Champetier réalisera ensuite en 1996 Marguerite Duras 1914-1996 (53'), dans la série Un siècle d'écrivains, dirigée par Bernard Rapp. Une brève description ici, en section Posthumes.


    © Texte: Maurice Darmon, 3 novembre 2013. © Photogramme: Benoît Jacquot: La mort de l'aviateur anglais, 1993. — © Photographie: Auteur inconnu, tous droits réservés.