Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 10 octobre 2008

Andalousies imaginaires




Nous y veillons et y reviendrons sans trêve: nous voulons, sans encourir ipso facto divers soupçons, pouvoir lire par exemple Robert Redeker et dialoguer avec lui si ça nous stimule et nous éveille; nous voulons nous instruire et nous interroger avec Sylvain Gouguenheim, ou avec Olivier Pétré-Grenouilleau, et confronter nous-mêmes nos hiatus éventuels entre nos sensibilités politiques et leurs recherches; nous voulons pouvoir apprécier le niveau du Discours de Ratisbonne de Benoît XVI — niveau qui aurait pourtant mérité ici bien plus qu'une note, qui n'aura même pas été rédigée — en espérant alors qu'il aurait pu être l'occasion d'une disputatio digne des Andalousies les mieux rêvées, comme l'esquissent par exemple Jean Bollack, Christian Jambet et Abdelwahab Meddeb, dans leur ouvrage, La conférence de Ratisbonne, enjeux et controverses (Bayard, 2007). Bref, nous voulons une liberté pour la pensée et pour l'histoire, activités intellectuelles indissociables, libertés indissociables. Nous ne pouvons donc qu'être comblés par la parution dans Le Monde du 10 octobre 2008 de l'Appel de Blois, rédigé par l'association Liberté pour l'Histoire:

Dans le cadre des Rendez-Vous de l'Histoire de Blois consacrés en 2008 aux Européens, Liberté pour l'Histoire invite à approuver l'appel suivant:
"Inquiets des risques d'une moralisation rétrospective de l'histoire et d'une censure intellectuelle, nous en appelons à la mobilisation des historiens européens et à la sagesse des politiques. L'Histoire ne doit pas être l'esclave de l'actualité ni s'écrire sous la dictée de mémoires concurrentes. Dans un État libre, il n'appartient à aucune autorité politique de définir la vérité historique et de restreindre la liberté de l'historien sous la menace de sanctions pénales. Aux historiens, nous demandons de rassembler leurs forces à l'intérieur de leur propre pays en y créant des structures similaires à la nôtre et, dans l'immédiat, de signer individuellement cet appel pour mettre un coup d'arrêt à la dérive des lois mémorielles. Aux responsables politiques, nous demandons de prendre conscience que, s'il leur appartient d'entretenir la mémoire collective, ils ne doivent pas instituer, par la loi et pour le passé, des vérités d'État dont l'application judiciaire peut entraîner des conséquences graves pour le métier d'historien et la liberté intellectuelle en général. En démocratie, la liberté pour l'Histoire est la liberté de tous."

Signataires: Aleida et Jan Assmann (Constance et Heidelberg), Elie Barnavi (Tel-Aviv), Luigi Cajani (Rome), Hélène Carrère d'Encausse (Paris), Étienne François (Berlin), Timothy Garton Ash (Oxford), Carlo Ginzburg (Bologne), José Gotovitch (Bruxelles), Eric Hobsbawm (Londres), Jacques Le Goff (Paris), Karol Modzelewski (Varsovie), Jean Puissant (Bruxelles), Sergio Romano (Milan), Rafael Valls Montes (Valence), Henri Wesseling (La Haye), Heinrich August Winkler (Berlin), Guy Zelis (Louvain).

Notons encore qu'il n'appartient pas aux seuls historiens et responsables politiques de veiller à ce bien commun. Il faut aussi que, citoyens et lecteurs, nous refusions de nous laisser intimider par les
oukazes politiciens et corporatistes des chiens de garde et des gardiens du temple.
Pour mieux mesurer l'importance et le contexte de cet appel, il faudra le compléter par la lecture de l'article de Pierre Nora: Liberté pour l'Histoire, paru le même jour dans le même journal, et qui suit cette note en page interne, dans Repères.

Enfin, puisqu'il serait angélique d'imaginer toute étude et recherche de la vérité à l'abri de nos passions, nous ne l'écririons pas aujourd'hui mieux que naguère nous le fîmes, à propos du texte d'Akram Belkaïd:
La Shoah et les faux amis des Palestiniens: "Malgré les désaccords, les fossés, les guerres, la force et l'intelligence de nos causes se mesurent d'abord à l'attention ouverte que nous portons à celles de nos adversaires".

Image: Disputatio au sablier à l'Université de Fribourg, circa 1500.