Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 2 octobre 2008

11 septembre: l'interdit de la représentation




J'aurai mis plus de sept ans, et déjà deux longues rondes autour de
Ground Zero, pour commencer seulement à prendre conscience de ce qui doit paraître à tout esprit normalement constitué une évidence.
Un des fondements de la religion islamique est l'interdit de la représentation, hérité des commandements mosaïques. Quand, à mieux y réfléchir, tout est représentation. C'est ce qui a donné dans les deux cultures cette calligraphie comme art sacré, qui, contournant l'interdit par son redoublement — signe sur le signe — ne supporte ni la bévue, ni l'erreur
a fortiori répétée, cet art du mouvement pensé, fruit du long recueillement et de la tension intérieure. Aux marges, les musulmans, plus libres en cela que leurs ancêtres, ont tracé des calligraphies zoomorphiques, et nombre d'enluminures de textes sacrés et profanes donnent à voir des représentations humaines, et de femmes dévoilées, et du Prophète. Mais au plein cœur de cet interdit, ils ont d'abord développé un art géométrique, savoir né des arpenteurs du Nil d'ailleurs, épure de la représentation où la civilisation arabe inscrivit certaines de ses lettres de noblesse, et les fameuses arabesques, censées compliquer la lecture jusqu'à créer dans l'après-coup de véritables palimpsestes, concrétisant cette idée, déjà hébraïque — Moïse l'Égyptien ne cassa-t-il pas les premières Tables de la Loi, anéantissant à jamais l'acte de naissance de l'écriture? — cette idée hébraïque puis talmudique, puis musulmane donc, que, pour ces civilisations de l'Écriture justement, ces peuples du Livre, le sens véritable demeure à jamais caché, et par les images et par les signes, et par les lettres, les accents, les mots et les phrases.
Or, force est de constater que le 11 septembre 2001 est le triomple absolu du bredouillage, du bégaiement, deux attentats, pénétrant intrusivement la matière, la dirigeant explosive sur son extérieur, l'ouvrant hystérique béante sur elle-même, en un quart d'heure à peine, histoire de donner le temps aux médias d'organiser un enregistrement correct du bruit et de la fureur, cohérent avec l'univers du dégainage du portable filmeur; avec, tambourinant en un instant autour du monde, l'empire Internet des vidéos et des agitations lumineuses qualifiées d'images, directes ou
live ce qu'elles étaient en effet; avec la certitude de provoquer pour toute une décennie au moins, la stupeur des rétines: il faut enfin en croire ses yeux, là où la foi et la croyance supposent le cryptage pour laisser sa place et notre chance au mystère. Ici, il faut désormais se repaître du symbole immédiatement visible et transparent d'un capitalisme abattu en ses plus hautes tours, et supporter les agenouillés d'une telle religion de la clarté démonstrative répétant en chœur: "C'est peut-être terrible, mais quel sens de la mise en scène, quel coup de génie!" ah, nous l'aurons tous entendue, cette adulation, chez les mieux intentionnés (enrichie, pas de petits profits, d'une posture de moralisme histoire de se croire debout: "Après tout, Ils l'ont bien cherché!"). "Génie"? "Mise en scène?" "images" seulement? lorsque, sous ce nom d'art islamique, toute notre mémoire, ou au moins tout notre tourisme, pourraient désigner les magnifiques ornementations dans la pierre, dans le bois, dans les faïences, sur les parchemins que nous donnent encore aujourd'hui à admirer les artistes musulmans?
Le génie Aladin, qui s'extirpait de sa petite lampe au prix de nos frottements pour le moins, émane aujourd'hui sans effort de notre part, ne s'épanouirait même plus hors de sa fiole à la rencontre de nos questionnements et espérances avec sa révélation dilatée, tant nous préférons nous y serrer avec lui, dans cette bulle appauvrie où ces bruits:
"image", "représentation", "croyance", "signe", "génie", tiennent lieu et apparence des mots et des idées.

Image: Tania Mouraud, I have a dream, 2005 et coupe à l'échassier, Iran Xe/XIe siècle, Musée du Louvre © photo François Fernandez. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.