Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mercredi 31 décembre 2008

Aux carrefours du pouvoir et du devoir


Ce sont deux professionnels de la politique, deux spécialistes de la rédaction des articles de presse et des communiqués, bref deux acteurs qui savent exactement ce que pèse chaque titre, ce que chaque mot veut dire et ce qu'ils escomptent de leurs emplois. Qui savent exactement aussi quand et où se faire lire. C'est même leur métier. Patrick Baudouin, président d'honneur de la Fédération Internationale des Droits de l'Homme, et Michel Tubiana, président d'honneur de la Ligue des Droits de l'Homme, publient conjointement dans
Le Monde du 31 décembre 2008, La violence n'est pas une fatalité, sous-titré Israël doit admettre l'existence d'un État palestinien souverain, installé en Cisjordanie et à Gaza.
Lisons (et soulignons) les précautions de l'introduction:
"
On peut détester le Hamas et son refus affiché de l'existence de l'État d'Israël, on peut et on doit aussi rejeter cette violation assumée par tous de s'en prendre aux civils."
Notons d'abord qu'il est rigoureusement impossible d'identifier quel locuteur ce "
On" exactement désigne, vise, accuse, ou dénonce. Notons ensuite ce jeu (que je voudrais trouver un autre mot!) entre le "peut" et le "peut et doit". Le traducteur anglais serait bien en peine ici de traduire ce premier "peut", d'autant qu'il exprime exactement le contraire de l'exigence affichée par le "doit" du sous-titre de l'article: car enfin, si on peut détester le Hamas pour cela, on n'y est pas franchement contraint, alors qu'Israël doit admettre l'existence d'un État palestinien. Un simple rappel des positions officielles du Hamas (dont la Charte exige la destruction d'Israël) et de celles d'Israël (qui, au moins sur la même base des textes, a depuis longtemps affirmé sa reconnaissance d'un État palestinien et a son interlocuteur légitime en la personne de Mahmoud Abbas, président élu de l'Autorité Palestinienne, jusqu'au 9 janvier prochain, il est vrai) permettrait à chacun de mesurer aussitôt l'énormité des contre-vérités énoncées par nos deux présidents d'honneur sur ces questions de reconnaissance réciproque des États.
Mais comme, pour l'heure, notre sujet n'est pas de passer au crible cet article ni d'en séparer le bon grain de l'ivraie — car il contient aussi quelques propositions qui ont leur poids —, mais plutôt d'interroger les postures et impostures de certaines écritures, poursuivons plutôt notre lecture. Nous lisions hier comment l'écrivain Amos Oz reflétait un avis largement partagé dans son pays sur l'urgence d'une solution raisonnable. Mais, loin de s'en laisser conter par de si piètres analystes de leur proche réalité et forts d'une distance et d'un recul garants de l'objectivité de leurs analyses, nos deux présidents débusquent aisément les ressorts du stratagème, eux qui connaissent, et ce n'est pas d'hier, la clef unique et ultime de l'énigme:
"Le
Hamas n'est plus qu'un alibi commode. Il y a longtemps que, derrière le discours sécuritaire se cache, à peine, une volonté d'agrandir le territoire et de convaincre les Palestiniens de s'en aller". Et cette phrase que je m'obstine à trouver mystérieuse, sous son apparente clarté péremptoire: "Au-delà de l'impératif éthique (1) qui interdit de déposséder un peuple de son existence, il en va de la pérennité d'Israël".
Quand deux spécialistes du discours politique se mettent d'accord pour s'exprimer ainsi d'une seule voix, notre devoir est de les prendre aux mots. Duplicité ancienne, mensonge conscient et organisé, volonté expansionniste "à peine" voilée et de (trop?) longue date d'un expropriateur de peuple qui doit (ou peut) être lui-même chassé: je n'ai pas, sur le fond, entendu le Président de la République iranienne dire vraiment autre chose. Président auprès de qui, à mon sens et clef contre clef, nous pourrions recueillir un certain nombre d'éléments éclairants si nous étions dans son intimité politique, comme le Hamas, qui sait si bien faire des Palestiniens son alibi.
C'est dans
Le Monde du 31 décembre 2008, p. 15 ("Débats") sous la plume de deux autres présidents, d'honneur autoproclamés.

1. Voilà que certains palais ne peuvent plus articuler le mot «morale» et préfèrent s'adonner au tic «éthique», chic. Comme pour exercer un tri élitaire, donner une aura d'objectivité, un parler d'autre part, de ce qui est le bien de tous, de la nature commune, de notre espèce et condition humaines? Autres mots de bois plombé qu'il est de bon ton d'éluder: «tonner contre», dirait Flaubert. Qui recensera patiemment qui aujourd'hui substitue ainsi terme pour terme? Sur quels sujets? Devant quels auditoires ou lectorats?

© Humpty Dumpty, illustration de John Tenniel pour l'édition originale (1871). L'anglais est ici suffisamment basique pour nous laisser lire ce texte dans ses mots et dans sa langue: “When I use a word,” Humpty Dumpty said in a rather a scornful tone, “it means just what I choose it to mean – neither more nor less.” “The question is,” said Alice, “whether you can make words mean so many different things." “The question is,” said Humpty Dumpty, “which is to be master – that’s all.” (Lewis Carroll, Through The Looking Glass).