Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 18 mai 2010

La politique dans le boudoir




Nous avions d'abord pu nous divertir du lapsus présidentiel du 5 mai dernier: «Il y a trois sujets sur cette réforme: l'âge de départ, la pénibilité et le fait que tout le monde contribue pour que ce soit juste». Un temps, puis: «Et j'ai dit tout le monde! Même les riches». Notons simplement que s'il avait dit: "Il est grand temps de faire payer les riches", le "grand temps" aurait été l'exact synonyme de ce "Même". Mais il aurait alors parlé comme la gauche radicale, ce qui pourrait bien être dans l'ordre des choses.

Après tout, le 20 février 2010, Martine Aubry avait qualifié madame Royal d'«ancienne présidente de la République»! Même si, question sans doute d'alternance médiatique, les lapsus du personnel de droite font en ce moment plus de bruit, qui peut s'en croire à l'abri? Celui du Président s'ajoutant à d'autres saillies évidemment mieux contrôlées, il convient, au lieu de s'en gausser, de s'inquiéter plutôt du niveau de cynisme et de violence du discours politique que nous pouvons accepter, venant du plus haut niveau. Comme si, renonçant d'avance à toute réflexion démocratique, nous nous résignions aux affrontements civils que nous vivons et ceux que nous pressentons.

Les besogneux de la communication se rendent confusément compte qu'il devient urgent de trouver des mots pour colmater ces brèches ouvertes par la dépolitisation du débat public. Mais les mots ne courant pas les rues, la philosophie générale se met à servir de bazar, quand les philosophes eux-mêmes ne renouent pas avec la tradition des chiens de garde. Ainsi, louablement soucieux de subsumer sous un même mot d'ordre «les bourdes et les excès de notre propre civilisation», la «destruction environnementale mondiale» et «les erreurs du capitalisme financier», le président en exercice avait invoqué le 1er janvier 2008 une «politique de civilisation», dérivé du seul titre de l'ouvrage d'Edgar Morin, qui, autant qu'il l'a pu, a dénoncé cet emprunt résolument cannibale (1). Les références ne vont d'ailleurs jamais beaucoup plus loin que les titres des ouvrages, la culture de nos communicateurs de tous bords ne dépassant pas le niveau du catalogue de livres de poche.

Quant à la secrétaire du PS (celle-là même qu'en mars dernier, Laurent Fabius, le temps d'un lapsus lui aussi, avait décrétée «nommée au poste de premier secrétaire»), ses conseillers ont trouvé du dernier chic de l'envoyer recycler la notion de "care", remise au goût du jour en 2008 par Une voix différente, traduction française du livre de l'américaine Carol Gilligan, paru en ... 1982. Depuis près de trente ans donc, d'autres s'attachent mieux que nous à sonder la pertinence philosophique et politique de la notion, ne serait-ce qu'en hissant à sa juste place l'universalité de la vulnérabilité humaine, et en plaçant la morale au cœur de la politique. Pour autant, tout aussi universel, le malheur de la condition des hommes veut que la politique ne soit pas soluble dans l'éthique: devant la tyrannie de la finance, la redistribution des rapports de force dans le monde, le découplage en cours de la croissance économique et de la démocratie, la violence quotidienne des affrontements économiques et sociaux, les Grenelle en tous genres non suivis d'effets qui tuent dans l'œuf toute confiance au débat d'idées, ces appels au "soin", à la "bienveillance" et à la "voix féminine" sont simplement démobilisateurs et contre-productifs, tout juste bons à faire rêver en rose et aux marges les petits-bourgeois de la côte ouest, qui vivent moins le nez dans la destruction du tissu industriel, la dégradation urbaine et la disqualification sociale à grande échelle de Marseille à Lille-Roubaix-Tourcoing. Aura-t-elle perçu cette disproportion? Toujours est-il que, depuis le 27 avril dernier, Martine Aubry veut, avec la "social-écologie", lancer à son tour «une offensive de civilisation».

En panne de philosophie de l'histoire, trouverons-nous meilleur recours dans l'esprit scientifique? À propos de sa dernière falsification: L'imposture climatique, Claude Allègre, l'ancien ministre socialiste de l'Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie (1997-2000) et actuel candidat à n'importe quelle fonction, pourvu qu'elle soit proche du pouvoir de droite, vient de se faire prendre en flagrant délit de fraude scientifique, de trucages avoués par l'auteur après coup, de désinformation grossièrement intéressée. La conclusion de sa réponse à Sylvestre Huet, citée ici dans son intégralité, nous donne quelque idée du désastre culturel et intellectuel en cours sur la notion même de "politique": «Si vous vous contentez de corriger les virgules, les fautes d’impression, d’orthographe des noms propres ou de dessin, vous ne comprendrez rien au sens général du livre qui est un livre politique avant tout!»

1. Edgar Morin: Pour une politique de civilisation, Arléa 2002. «M. Sarkozy a repris le mot, mais que connaissent-ils de mes thèses, lui ou Henri Guaino? Est-ce une expression reprise au vol ou une référence à mes idées? Rien dans le contexte dans lequel il l'emploie ne l'indique. [...] Lorsque j'ai parlé de "politique de civilisation", je partais du constat que si notre civilisation occidentale avait produit des bienfaits, elle avait aussi généré des maux qui sont de plus en plus importants. Je m'attachais à voir dans quelle mesure on peut remédier à ces maux sans perdre les bienfaits de notre civilisation. [...] Je ne peux exclure que M. Sarkozy réoriente sa politique dans ce sens, mais il ne l'a pas montré jusqu'à présent et n'en donne aucun signe. Si sa reprise du thème de la "politique de civilisation" pouvait éveiller l'intérêt, notamment de la gauche, non pour l'expression mais pour le fond, ce ne serait que souhaitable.» Le Monde, 2 janvier 2008.


Gravure frontispice de L'Encyclopédie, ou Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers par une société de gens de lettres de Denis Diderot et Jean le Rond D'Alembert, tome 1er, 1751.