Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 10 mai 2010

Mahmoud Darwich: Nous serons un peuple




Si nous le voulons
Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autres.
Nous serons un peuple lorsque nous ne dirons pas une prière d’actions de grâce à la patrie sacrée chaque fois que
le pauvre aura trouvé de quoi dîner.
Nous serons un peuple lorsque nous insulterons le sultan et le chambellan du sultan, sans être jugés.
Nous serons un peuple lorsque le poète pourra faire une description érotique du ventre de la danseuse.
Nous serons un peuple lorsque nous oublierons ce que nous dit la tribu…, que l’individu s’attachera aux petits
détails.
Nous serons un peuple lorsque l’écrivain regardera les étoiles sans dire: notre patrie est encore plus élevée… et plus belle!
Nous serons un peuple lorsque la police des mœurs
protégera la prostituée et la femme adultère contre
les bastonnades dans les rues.
Nous serons un peuple lorsque le Palestinien ne se souviendra de son drapeau que sur les stades, dans les concours de beauté et lors des commémorations de la Nakba*. Seulement.
Nous serons un peuple lorsque le chanteur sera autorisé
à psalmodier un verset de la sourate du rahmân** dans un
mariage mixte.
Nous serons un peuple lorsque nous respecterons
la justesse et que nous respecterons l’erreur.

* Al-Nakba: "La catastrophe" du 15 mai 1948, jour de la spoliation et de l'expulsion des Palestiniens.
** Du nom de ses premiers mots: la Sourate Ar-Rahmane / le Très Miséricordieux expose les différentes manifestations de l'attribut divin de grâce et de Miséricorde.

© Mahmoud Darwich, poème publié dans La pensée de midi, 2008/4 (n°26), Actes-Sud, traduction d'Elias Sanbar.
© Photographie: Maurice Darmon: Neve Shalom / Wahar al-Salam, tirée de notre diaporama collectif: Les gens de là-bas.