Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 24 mai 2010

Jean-Luc Godard: Film Socialisme (2010)




Socialisme: s'agit-il de seulement distribuer, consommer, jeter, ou produire est-il encore possible, à quelles conditions? À quoi bon prolonger l'histoire et l'aventure humaine si elles ne sont plus que délinquance financière, agitation de pixels et titres de livres ou belles gueules d'auteurs brandis comme des pancartes ou des feux de position?

Des Choses Comme Ça.



Avec quelques compères et commères (vingt-deux pour tout le film), Jean-Luc Godard se fait embarquer dans une croisière Costa d'Alger à Barcelone: escale à Naples d'accord, mais pourquoi Odessa, Haïfa, Alexandrie? Histoire de sillonner le sixième continent, celui de la lingua franca, celui des légendes?

Ou histoire de figurer le naufrage dans le divertissement de centaines de personnes, des riches surtout mais, au milieu des paillettes, quelques non-touristes aussi voulant échapper à l'Afrique mal partie, pour aborder la pauvre Europe «corrompue par la souffrance, non pas exaltée mais humiliée par la liberté reconquise»? Animations: cabaret, soirées disco pour des adultes et pour des enfants, aérobic pour troisième âge, jogging sur le pont pour la belle jeunesse, piscine, restaurants ou self-service selon les classes, concours de beauté, machines à sous, fête orientale, et même un cours de philosophie sur la géométrie husserlienne où notre Alain Badiou prêche consciencieusement des paroles dans le désert? Sur le pont ou dans les salons, en guise de toute production, deux ou trois photographes fort outillés, aux bras sans doute plus tendus que les regards, serfs de la croisière ou poses de bellâtre et cheveux au vent d'artiste, font quelques images de tout ce désœuvrement, de ce véritable zoo humain aux rires en cris de perroquets, des animaux si présents dans ce film n'étant peut-être pas ceux qu'on croit.

Histoire d'embarquer des histoires, petites et grandes histoires, du vague flirt sur le pont devant la mer aux fonds et trésors de guerre d'Espagne ou de Palestine, de l'or, tiers par tiers détournés, disparus, aux prélèvements de toute l'histoire du monde occidental avec, les histoires des salauds devenus sincères?

Ou alors, en guise de captation de notre bienveillance selon les vieilles règles de l'introduction rhétorique, histoire de dynamiter tous repères spatiaux et temporels — un comble pour une croisière soigneusement programmée sur un bateau clos sur lui-même — , de nous donner à voir tous les états possibles de l'image: somptueuses images numériques, foutraques d'un téléphone portable, images d'archives, et même quelques "erreurs" de format, évidentes anamorphoses non corrigées, pannes, bugs et blocages du système d'enregistrement, voulues ou non durant le tournage, mais en tous cas assumés, exhibés comme telles: comme si l'agonie, la destruction de toute image était étroitement liée à la facilité galopante d'en produire?

Ou histoire, comme Éloge de l'amour, de parcourir une (dernière?) fois l'histoire du cinéma, de dynamiter toute convention pour nous préparer à un autre film, plus grave et plus lyrique si possible, plus narratif et plus serein? Comme si, selon le mot de Rainer Maria Rilke cité dans d'autres films mais pas ici: «La beauté est le commencement de la terreur que nous sommes capables de supporter»?

Quo Vadis Europa.



Voilà qu'à présent, nous avons le regard et l'attention plus libres. Deuxième plate-forme: une aire de station service, un garage tenu par les époux Martin et leur appartement au premier, l'espace d'Ossessione, deuxième film de Luchino Visconti peut-être, le garage aussi de l'Annonciation dans Je vous salue Marie, c'est qu'il s'en passe des histoires, autour d'un garage: non pas celle qui est pourtant résumée dans le magnifique dossier de presse disponible sur le site du film. Problème d'argent, entreprise familiale anachronique située sans doute dans le Midi de la France (vignes et ciel très bleu), le garage Jean-Jacques Martin est à vendre. Pourtant ici on travaille et on a travaillé, travail au garage mais aussi travail domestique, travail d'éducation, travail d'amour et donc présence encore vivante des paroles, de l'art: littérature (Illusions perdues certes, mais Flo lit et ne veut pas être dérangée), peinture et toutes les musiques, espaces intimes des gens et des choses, cuisine, salon, escalier, grange aux chutes de poussière lumineuse en lieu et place de l'or ou devenue par la volonté de l'enfant une salle de concert. Jean-Luc Godard prend avec eux ce virage: images et sons eux-mêmes toujours beaux, clairement audibles et intelligibles, ménagés et respectés pour eux-mêmes, ont donc encore du sens, même si la faillite le menace: paroles politiques, paroles d'amour et de désespoir, sens questionnés des liens et de l'affection; des animaux, paisibles — et non ces chats de l'internet parlant comme des hommes ou des perroquets humanisés —, un lama et un âne parmi les hommes en gardiens de la naissance des mots, comme pour renvoyer à des légendes de crèche ou de sainte famille primitive; nécessaire philosophie du quotidien, affrontements et poursuites entre des enfants et des adultes, repères de rituels: comme c'est le jour de leur commun anniversaire, celui où Léo et Florine ont le droit de débattre, ils feront attendre des salauds au petit pied venus tourner un reportage pour les actualités régionales, sans doute autour de leur élection comme enfants au conseil municipal, annulée, confirmée: cartons pédagogiques pour qui tient vraiment à comprendre l'incompréhensible. L'essentiel demeure que tout ce qui se joue ici a surtout à voir avec une vaincue mais nécessaire Résistance, puisque cette famille Martin là porte le nom (le plus courant de France) d'un réseau des groupes Combat.

Au cœur du film, à la lettre. Quatre séquences se suivent: Jean-Jacques dans un fauteuil et sa fille Florine tête sur son épaule, écoutent silencieux un chant choral a cappella. Faisant mine d'être aveugle («Les aveugles eux ont une issue, moi je vois» dit souvent Godard), le fils Léo tâte le dos de sa mère qui fait la vaisselle dans la cuisine — photographie d'une vache sur le mur —, finit par se retourner et, par l'intermédiaire de Jean Giraudoux sans doute, ils se disent l'essentiel sur un adagio de sonate de Beethoven. Sur deux musiques, romantiques chacune à leur façon, le père et son fils sont assis sur un escalier, puis le père monte: «On ne s'aime plus», laissant son fils qui boit avec une paille en guise de saxophone, sur la trompette de Chet Baker. Enfin, mère et fille dans la salle de bains, seules à parler politique, évoquent le seul programme possible, à décrocher la (sonate au clair de) Lune:«Avoir vingt ans avoir raison, garder l'espoir, avoir raison alors que votre gouvernement a tort, apprendre à voir avant que d'apprendre à lire. Trop cool». Place à la vérité des rapports humains, place à la parole, place au sens, place à la musique: de toutes les vies de l'art, seule, entre passé terrible et avenir terrifiant, à nous donner à exister dans l'irréductible concret du présent.

Et pour sonder et toucher le fond de l'aventure humaine et des légendes, s'ouvre le père: «Parce qu'il y a de l'amour et de l'orgueil dans le sang paternel, et donc de la haine...» et, plus loin, la mère poursuit: «Le sang maternel, plein de haine, aime et cohabite» (1).


Nos Humanités:
Égypte, Palestine, Odessa,
Hellas, Napoli, Barcelona.


Les comédiens sont tous partis à présent, adieu l'univers des histoires racontées. Avec une clarté pédagogique, nous allons entrer dans des lieux d'histoire vraie, mais qui s'ouvrent tout aussi bien sur des légendes, telles que les Histoire(s) du Cinéma les revisitent ou les réinventent, pour en faire des images plus vraies encore. À présent, celles des animaux comme celles de hommes montrent plutôt des holocaustes, des prédateurs ou des cadavres, destins liés des dieux chats égyptiens aux esclaves de l'or, du mouton d'Abraham aux exterminations et aux dévorantes spoliations du crocodile, ou du taureau de Barcelone aux combattants et combattantes de la guerre d'Espagne. Mais de la chouette aussi, l'oiseau de Minerve, déesse des arbres, des arts, des guerres et des sciences.

Sans doute siérait-il bien à l'ermite français vivant à Rolle d'en rester là — Ah Dieu que la guerre est jolie! — à ces images terribles et magnifiques de la mort et de la catastrophe. Les poses romantiques, comminatoires et sermonneuses nous paraissent, par courant contresens, si bien lui convenir. Mais dans cette immense partie de tennis qui dure avec nous depuis un demi-siècle (et dans cette symphonie en trois mouvements clignotent pour ses compagnons Alphaville, Le Mépris, Prénom Carmen, King Lear, For ever Mozart, Je vous salue Marie, Après la Réconciliation le superbe film d'Anne-Marie Miéville, Éloge de l'amour, Notre musique et probablement bien d'autres), l'artiste sait qu'il va bientôt être temps de conclure et de prendre sans plus d'ambiguïté le parti de Florine et celui de l'espoir. À l'instar de Louis Aragon, l'un de ses découvreurs et poètes favoris — «Au cœur du désastre j'entends le coq chanter / Je porte le soleil dans mon obscurité", La nuit de Moscou (1956) — , ces six moments concluent invariablement sur l'avenir au beau nom d'aurore, malgré tous les soleils couchants de la croisière d'ouverture.

Ainsi, écoutant des images, voyant des paroles: ainsi, aux rives de la catastrophe, des enfants imagent "un idéal, un sourire qui congédie l'univers"; ainsi, loin d'être raisonnable, Cassandre prouvera son immense optimisme en refusant de se taire; ainsi «on ne découvre qu'une fois la guerre mais on découvre plusieurs fois la vie»; ainsi Simone Weil voit dans la déclaration de guerre «un beau jour pour l'Indochine»; ainsi Godard, dépassant enfin les amalgames qui, dans ses rapports à la question juive, nous préoccupent tant, se saisit-il en son nom propre du main-à-main de deux trapézistes filmés pour de tout autres raisons par Agnès Varda dans Les plages d'Agnès, pour incarner la nécessaire solidarité des Juifs et des Palestiniens tandis que deux femmes disent, l'une le Cantique des Cantiques et l'autre Les Mille et une nuits, deux voix qui ne demandent qu'à vivre leur consonance.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.


1. Citation revisitée comme souvent: Dans Lumière d'août (1932) William Faulkner avait écrit: «Le sang paternel hait, plein d'amour et d'orgueil, tandis que le sang maternel, plein de haine, aime et cohabite.» Mais dit, jamais le "hait" n'eût été compréhensible.

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© Photogrammes: Jean-Luc Godard: Film Socialisme (2010).