Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 3 juin 2010

David Grossman: Une marionnette sur un fil




Une concomitance que je n'ai pas vue assez soulignée jusqu'ici et qui pourtant me paraît la première clé pour se situer dans les événements aux conséquences imprévisibles: c'est, une fois de plus, au moment précis où les pourparlers de paix entre les parties en guerre au Proche-Orient se mettent péniblement en place que des gens, des organisations, des pays entiers qui n'ont aucun intérêt à la paix ont monté cette formidable provocation de l'action pseudo-humanitaire, un piège évident où le gouvernement israélien répond par des gestes plus que difficiles. Nous lisons souvent ici le nom et les chroniques de l'écrivain David Grossman. Plutôt que d'avoir l'outrecuidance de prêcher d'ici nos soi-disant avis, nous préférons, sur nos pages, donner à lire, de lui et de là-bas, cet article du 2 juin 2010, paru dans le journal israélien Ha’aretz. Aucune agression ne dispense de méditer sur ses propres fautes.

Une marionnette sur un fil. — Aucune explication ne peut justifier ni blanchir le crime commis ici, et aucune excuse ne peut expliquer les actes stupides du gouvernement et de l’armée. Israël n’a pas envoyé ses soldats pour tuer des civils de sang-froid; au contraire, c’était la dernière chose qu’il voulait. Et pourtant, une petite organisation turque, aux visées religieuses fanatiques et radicalement hostile à Israël, a recruté pour sa cause plusieurs centaines de chercheurs de paix et de justice, et a tout fait pour prendre Israël au piège, précisément parce qu’elle savait comment Israël réagirait, comment Israël, telle une marionnette sur un fil, est contraint et forcé de réagir comme il l’a fait.

Dans quelle insécurité, dans quelle panique et dans quelle confusion doit être un pays pour agir comme l’a fait Israël! Dans ce mélange de force militaire excessive et de fatal manque d'anticipation concernant la réaction de ceux qui se trouvaient à bord, il a tué et blessé des civils et l’a fait — à l'instar d'une bande de pirates — en-dehors des eaux territoriales israéliennes. Clairement, ce jugement n’implique aucun accord avec les motivations, ouvertes ou cachées, et souvent malveillantes, de certains participants à la flottille de Gaza. Tous ne sont pas des humanitaires épris de paix, et les déclarations de certains d’entre eux appelant à la destruction de l'État d'Israël sont criminelles. Mais en l'occurrence, ces faits sont simplement hors sujet: pour ce que nous en savons, ces opinions ne relèvent pas de la peine de mort.

Les actes d’Israël d’hier ne sont que la continuité naturelle du blocus honteux de Gaza, blocus qui n’est que la perpétuation de l’approche condescendante et oppressive du gouvernement israélien, prêt à rendre la vie impossible à un million et demi d’innocents dans la bande de Gaza pour obtenir la libération d'un soldat emprisonné, si précieux et si aimé soit-il; et ce siège n’est que la conséquence tout aussi naturelle d’une politique maladroite et pétrifiée qui, encore et toujours, ne sait que recourir à l’usage d'une force massive et exagérée à chaque conjoncture décisive, quand sagesse, bon sens et pensée créative sont au contraire si nécessaires.

Et d’une certaine manière, toutes ces calamités — y compris les événements sanglants d’hier — semblent faire partie d’un processus de corruption plus vaste qui affecte Israël. On a le sentiment qu'un système politique souillé et bouffi, épouvantablement conscient du gâchis produit depuis des années par ses propres actes et dysfonctionnements, et désespérant de pouvoir démêler l’infini fouillis qu’il a lui-même créé, devient toujours plus inflexible devant des défis complexes et pressants, perdant en chemin les qualités qui, naguère, caractérisaient encore Israël et ses dirigeants: fraîcheur, originalité et créativité.

Le siège de Gaza a échoué. Voilà quatre ans qu’il a échoué. Ce qui signifie qu’il n’est pas seulement immoral, mais aussi impraticable; qu’en réalité il aggrave l'ensemble de la situation, comme les heures présentes nous le rappellent, et qu’il nuit enfin aux intérêts vitaux d’Israël. Les crimes des dirigeants du Hamas, qui retiennent le soldat israélien Gilad Shalit en captivité depuis quatre ans sans permettre une seule fois à la Croix-Rouge de lui rendre visite, et qui ont tiré des milliers de roquettes sur des villages et des villes d’Israël depuis la bande de Gaza, sont des actes qui doivent être traités avec fermeté, en usant des divers moyens légaux à la disposition d'un État souverain. Le siège d’une population civile n’en fait pas partie.

J’aimerais croire que le choc créé par les actes déraisonnables d’hier conduira à une réévaluation de l'idée même du siège pour délivrer enfin les Palestiniens de leurs souffrances tout en nettoyant Israël de sa tache morale. Mais notre expérience dans cette tragique région nous enseigne que c’est le contraire qui se produira: les mécanismes de réaction violente, le cycle de la vengeance et de la haine ouvrent un nouveau round, dont on ne peut pas encore prévoir l’ampleur.

Par-dessus tout, la folle opération d’hier montre combien Israël a décliné. Nul besoin d'épiloguer là-dessus. Qui a des yeux pour voir le comprend et le ressent. Déjà, il y en a chez nous pour exploiter le sentiment naturel et justifié de culpabilité en Israël en affirmant bruyamment que le monde entier est à blâmer. Notre honte, cependant, il nous sera plus difficile de vivre avec elle. — David Grossman: A Puppet on a String, publié dans Ha’aretz, le 2 juin 2010, et accessible en anglais sur le site d’Ha’aretz. Traduction: Maurice Darmon.

© Photographie: Maurice Darmon, Pasqua a Napoli, avril 2010.