Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 17 juin 2010

Jean Narboni: Pourquoi les coiffeurs?





Sous ce titre (1), cent vingt pages sur Le Dictateur, le film de Charlie Chaplin. Oublions une fois de plus le mépris de la lisibilité constitutif de nos éditeurs et "compositeurs graphiques" d'aujourd'hui, pour qui les savoirs et les métiers de l'imprimerie, héritiers de cinq cents ans au service du lecteur, ont cessé en moins d'une génération d'avoir un sens. Il faut néanmoins balayer cet obstacle pour lire cet essai de Jean Narboni, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, dont la présence est l'intérêt majeur du documentaire Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard d'Alain Fleischer, et l'une des importantes interventions d'auditeurs dans un des débats qui ont accompagné sa sortie dans quelques rares salles avant que le film paraisse aux éditions Montparnasse, en un coffret qui propose, parmi huit bonus, un long entretien — là encore l'un des meilleurs de la livraison — entre notre auteur et le cinéaste.

Ce livre est dédié «À Quentin Tarantino pour "ses scalpeurs"», c'est-à-dire pour son dernier film Inglourious Basterds, qui s'aventure à son tour dans le genre "juifs et nazis" — périlleux entre tous, mais qui a donné les deux monuments du cinéma de ce siècle: Le Dictateur et Shoah — genre dont Le Dictateur (1940) est justement le premier et certainement à ce jour la matrice, même s'il est suivi de près par le fort réjouissant To be or not to be (1942) d'Ernst Lubitsch par exemple.

Et de cette grandeur, ces cent-vingt pages nous font découvrir de lumineuses raisons: l'immense savoir d'abord que Chaplin avait dès 1938 accumulé sur la montée des périls; l'extra-lucidité dans ses anticipations d'une précision renversante: un scénario déposé le 12 novembre 1938, trois jours après la Nuit de Cristal, pour un film commencé le 9 septembre 1939, soit six jours après la déclaration de guerre de la France et de l'Angleterre à l'Allemagne et qui, guerre d'un seul homme contre un État pourvu partout de menaçants ambassadeurs et plénipotentiaires, montre dès octobre 1940 (2) la vie et la mort d'un ghetto, prédit un complot contre Hitler, affirme contre nombre de gouvernants d'alors et des opinions publiques — aux USA d'alors par exemple — que M. Hitler n'est ni un grand homme ni un grand criminel, mais un homme misérable en train de préparer de grands crimes, ce qui est tout autre chose. Toutes clairvoyances solitaires qui, quand l'horreur fut avérée, conduisirent Charlie Chaplin à regretter d'avoir tourné ce film, tant la réalité rejoignit et dépassa ce qui n'était encore dans son œuvre que tourbillon d'hilarité et d'horreur.

D'autres innovations aussi: dans ce premier film où, littéralement, le jusqu'ici muet Charlot devient le sans nom qui "prend la parole", Chaplin fixe l'horizon pour tout l'avenir du cinéma parlant de ce qui s'appelle vraiment parler, avec ses deux discours, celui de Hynkel et celui du juif à qui le général comploteur Schultz dira: «Vous devez parler, c'est notre seul espoir». Dans nos oreilles d'aujourd'hui cette phrase retrouve toute sa force quand, dans Shoah justement, un autre coiffeur, Abraham Bomba, doit surmonter la douleur de l'indicible et témoigner, tandis que la voix de Claude Lanzmann l'exhorte à parler, dans les mêmes termes: «Vous le devez, Abe», pour la plus forte scène du cinéma universel. Oui, pourquoi les coiffeurs: pourquoi le héros du Dictateur est-il un coiffeur? Pourquoi ce coiffeur s'abstient-il d'orner son front d'une mèche — qu'il remplace plutôt par l'ombre du couvre-chef —, pourquoi l'affrontement entre les deux héros du monde moderne: la vedette et le dictateur, tourne-t-il autour d'une histoire de poils sous le nez, la fausse de Chaplin mais historiquement la première, la vraie mais tout de même seconde de Hitler, et surtout cas d'école sur le premier grand et indiscutable emprunt du politique au monde du spectacle? Le livre montre comment par ce film qui, à la différence de la comédie d'Ernst Lubitsch, ne se fonde pas sur la ressemblance et n'y fait même jamais allusion, Chaplin entend mener une guerre d'anéantissement contre le tyran (3).

Une énigme pourtant dont ce livre ne me libère pas: quand Hitler décida de porter une moustache, Chaplin avait déjà fait le tour du monde avec la sienne, au point qu'on soupçonna Hitler d'avoir pour lui une secrète admiration. Mais historiquement, ce fut tout de même le dictateur qui copia l'acteur et non l'inverse. Alors s'imposerait l'hypothèse symétrique: et si — vol d'être —, Hitler avait eu le fou projet d'anéantir Charlot en s'appropriant sa moustache, pour tenter désespérément de le supplanter? Comme il tenta, le livre le montre si bien, d'anéantir, et Brahms et Wagner, le premier contre lui-même et le second malgré lui?

Au-delà de ces anticipations politiques et philosophiques et de la fondation réelle du cinéma parlant par le dieu du muet, Le Dictateur ouvre d'autres révolutions qui n'ont pas fini de nous donner à voir et à penser: le débat sur le rire et la tragédie, à l'époque entre Bertolt Brecht qui pour Chaplin eut tant d'admiration et Theodor W. Adorno qui n'y comprit à peu près rien, se poursuit aujourd'hui, jusqu'au dernier film de Quentin Tarantino justement, ou, l'an dernier encore, dans un colloque publié sur ce sujet: Rire, Mémoire, Shoah (4); sans négliger les questions que pose la prise de pouvoir par les moyens de diffusion de masse, dont la réflexion fut en ces années nourrie par cet autre grand chaplinien que fut Walter Benjamin (5). Sous les voix tonitruantes ou doucereuses, les microphones n'ont pas fini de plier, ils n'ont pas non plus disparu comme le rêvait la fin du Dictateur: ils sont simplement devenus invisibles, pris dans les revers de nos vestes, enfouis au fond de nos oreilles.

1. Jean Narboni: ...Pourquoi les coiffeurs? Notes actuelles sur Le Dictateur, éditions Capricci, 2010. Nous écrivons en gras quelques-uns des titres des vingt notes qui constituent ce livre. Au moins dix autres surprises attendent le lecteur, comme par exemple, à une voyelle près, l'histoire extraordinaire du véritable (Hans) Hinkel.
2. Le film est sorti deux mois après le 15 décembre 1940 au Royaume-Uni, mais en France le 4 avril 1945 et en République Fédérale Allemande le 26 août 1958.
3. Pourquoi me revient à cet instant en mémoire le beau livre de René Zazzo: Les jumeaux, le couple et la personne (PUF, 1960), un titre qui semblerait fait pour Le Dictateur, où l'auteur, qui travailla si longtemps, comme tout le monde, sur les ressemblances des homozygotes, écrivit ce livre sous le coup de la révélation brusque d'un paradoxe: le «scandale de leurs différences»?

4.
Collectif coordonné par Andrea Lauterwein: Rire, Mémoire, Shoah, éditions de l'Éclat, Paris, Tel-Aviv, 2009. La contribution qui a servi à ce texte est de Diane Cohen: Rire à tout prix? (Adorno contre la fausse réconciliation), pp. 51-61.
5. Walter Benjamin: “Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit” [1936], Gesammelte Schiften, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1972, t. I/ 2, pp. 431-508 ; dernière traduction française par Christophe Jouanlanne, “L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique”, in W.B., Sur l’art et la photographie, Paris, Carré, 1997, p. 17-68.

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© Photogramme: Charlie Chaplin dans Le Dictateur, 1940, tous droits réservés.