Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 12 novembre 2011

La question iranienne


Nous rééditons ce texte du 21 février 2008:
Mais de qui parle-t-on ici si tard? pour son actualité retrouvée. Nous le faisons suivre d'une chronique de Caroline Fourest, Ne bombardez pas l'Iran, publiée dans Le Monde de ce samedi 12 novembre 2011.

1. Mais de qui parle-t-on ici si tard? — Pur jeu de l'esprit, supposons un instant ce drame avéré: l'Iran a la maîtrise de l'arme nucléaire. Peut-on imaginer que, à horizon prévisible, les USA tentent de le désarmer par une intervention militaire, qu'il ne pourra même plus présenter comme "chirurgicale"? Après l'Irak, la façon dont se sont nouées alors les alliances, le désastre politique après la victoire militaire, la réponse est rigoureusement non. Quel pays sera alors si directement menacé, le but explicite de la bombe étant de le rayer de la carte du monde, que, n'ayant plus rien à perdre, il n'aura d'autre solution, au minimum, que lancer des raids destructeurs sur les installations iraniennes? Qui aura la force et les arguments pour lui imposer la "politique de retenue"? Quel État osera alors lui apporter clairement son soutien politique, afin de tenter de modifier les rapports militaires et politiques en présence? L'un de ces États d'Europe, qui auront si lourdement tergiversé, remis à plus tard de véritables sanctions internationales, seules peut-être encore susceptibles d'aider ceux qui, en Iran même et dans le monde arabe, ne sont pas encore convaincus que l'avenir de leurs pays passe par cette volonté d'élimination, si clairement exprimée par certains de leurs dirigeants? Certains de ses ennemis actuels pourraient bien comprendre l'urgence d'un tel renversement d'alliances avant ceux qui se disent ses alliés naturels et historiques. L'Organisation des Moudjahidins du Peuple Iranien, mouvement d'opposition en exil au régime de Téhéran, classée sur la liste des organisations terroristes de l'Union Européenne, révèle ce 20 février (Le Monde, 21 février 2008) que la république Islamique œuvre à la mise au point d'un missile à tête nucléaire, et donne des précisions sur les sites et les responsables concernés. L'AIEA visite et contrôle ailleurs, le Renseignement américain jure que la fabrication des ogives a cessé en 2003. L'OMPI avait d'ailleurs déjà signalé en 2002, lors d'une conférence de presse à Washington, l'emplacement de deux sites nucléaires secrets. Pur jeu de l'esprit, vous dis-je.

© Photographie: Maurice Darmon, Femme de paix à Sderot, tirée de notre diaporama: Gens de là-bas.


2. Ne bombardez pas l'Iran. — La théocratie iranienne est un ennemi peu enviable. Le fou messianique qui lui sert de président, Mahmoud Ahmadinejad, représente un danger certain. Ses menaces, son envie répétée de rayer Israël de la carte, ne doivent pas être écoutées d'une oreille distraite. La perspective de voir cet Iran-là se doter de la bombe nucléaire — confirmée par le rapport de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) — est tout simplement glaçante. Pourtant, rien ne serait pire que de voir le gouvernement israélien perdre ses nerfs et bombarder l'Iran.

Il existe mille arguments avancés par le gouvernement israélien pour minimiser l'impact d'une telle opération. Il suffirait de frapper un élément de la chaîne, au bon endroit, pour retarder le programme nucléaire de vingt ou trente ans. Une frappe chirurgicale, comme ce fut le cas en Irak il y a quelques années. Ce ne serait pas si compliqué, pas si grave. L'Arabie saoudite, que l'on sait très inquiète de son rival chiite, ne devrait voir aucun inconvénient à ouvrir son espace aérien. Bref, tout serait au mieux dans le meilleur des mondes. Sauf que ce monde n'existe pas.

On peut faire confiance au régime iranien pour avoir enterré ses installations sous des sites entourés de civils. Les frappes entraîneraient des morts. Ces frappes, ces morts, soulèveraient logiquement l'indignation... dans un monde en ébullition. Le leadership américain est en berne, l'Europe aux prises avec ses dettes, les mouvements islamistes commencent à récolter les fruits du printemps, la Chine et la Russie pèsent comme jamais. Dans ce contexte, une frappe israélienne sur le sol iranien laisse entrevoir des répercussions dignes d'une catastrophe nucléaire, à l'échelle politique.

Le premier effet sera d'obliger le peuple iranien à souder les rangs autour d'un régime qu'il déteste. De stopper le pourrissement intérieur qui ronge la «mollahcratie». Mahmoud Ahmadinejad est plus fragile que jamais. Le Guide suprême, qui le tient en laisse, hésite à le congédier. Une bombe israélienne peut lui sauver la mise. Comme elle risque d'offrir un peu d'oxygène à Bachar Al-Assad et à ses massacres, de plus en plus contestés, même au sein de la Ligue arabe. Elle donnera certainement un coup de fouet spectaculaire aux Frères musulmans en Égypte, déjà très en forme. Un coup de pouce à l'islamisme en général. Sans parler du risque de flambée antisémite, qui se ravive chaque fois qu'Israël se met en tort. Ce qui arrive, décidément, trop souvent. Le gouvernement israélien deviendrait indéfendable.

C'est peut-être la seule chose positive qui pourrait sortir de ce chaos (1). Après un tel coup de force, Israël devra bien stopper l'escalade. Geler ses colonies, remettre le processus de paix en marche ou reconnaître l’État de Palestine à l'ONU. Ce qui ressemble à une utopie n'est rien d'autre que la seule solution dictée par la raison. Amorcer, au plus vite, la désescalade au Proche-Orient. Ne laisser aucune chance à l'Iran d'être soutenu. Pour que la communauté internationale puisse prendre les mesures qui s'imposent: couper toute relation avec Téhéran. Dans l'espoir que ce régime tombe, avant qu'il n'ait vraiment la bombe.Caroline Fourest, chronique dans Le Monde du samedi 12 novembre 2011.

1. Si je trouve ce texte tout à fait important, je ne partage pas cette inconcevable absurdité. Israël serait-il alors contraint de stopper l'escalade que ce serait dans une telle défaite politique et peut-être même militaire, qu'il serait dans la pire des positions de faiblesse pour aborder l'étape supposée de processus de paix. Rien de positif là-dedans.

© Photographie: Knight Ridder, de Peter Andrew Bosch, Téhéran. Young women sit at a outdoor cafe in the mountains north of Tehran. The youth has become more daring, many girls wear make-up, and expose more and more hennaed hair with the chadors back on their heads. The girls risk jail, fines and official beatings. — Jeunes femmes assises à la terrasse d'un café dans les montagnes au nord de Téhéran. La jeunesse est devenue plus audacieuse, de nombreuses filles se maquillent et montrent toujours davantage leurs cheveux passés au henné, en portant leurs tchador en arrière. Les filles risquent la prison, des amendes et des peines de flagellation.
Elles se maquilleront encore quand les fouets auront disparu.