Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 8 novembre 2011

À l'ombre du mur (Actes-Sud, 2011)



À l'ombre du mur, un ouvrage collectif réalisé sous la direction de Stéphanie Latte Abdallah et Cédric Parizot, vient de paraître aux éditions Actes-Sud. En attendant d'y revenir par notre propre lecture, Gilles Paris publie dans Le Monde du 8 novembre 2011, ce compte-rendu déjà fort précis.

Un mur trompeur. — Quelle fonction pour un mur? En bonne logique, un mur barre le passage, sépare, divise, protège au besoin. À Berlin naguère, comme le long de la frontière entre le Mexique et les États-Unis aujourd'hui. En bonne logique, il devrait en aller de même avec le «mur» israélien érigé en Cisjordanie qui, sur la très grande majorité de son tracé, est constitué d'une clôture sophistiquée doublée d'une tranchée et bardée d'électronique. Décidé en 2002 par un gouvernement dirigé par la droite à partir d'une idée née à gauche, ce «mur» a pour raison d'être officielle la protection des citoyens israéliens contre les attentats perpétrés par des Palestiniens infiltrés.

Sauf que ce dispositif de contrôle, le plus imposant et le plus coûteux jamais réalisé depuis la conquête militaire de 1967, trompe son monde, s'il faut en croire un ouvrage collectif dont le titre, À l'ombre du mur, rappelle une autre fonctionnalité d'une telle construction: celle de masquer. En l'occurrence, il s'agit moins de dissimuler aux regards israéliens ces Palestiniens qu'ils ne veulent plus voir que la singularité de la politique adoptée par leurs gouvernements successifs.

Une politique honteuse en ce qu'elle s'inscrit à rebours du discours officiel de quête d'une résolution du conflit sur la base de deux États, Israël et la Palestine, et qui passe, croit-on, par la séparation physique que matérialiserait d'ailleurs le «mur», conformément à l'adage qui veut que les bonnes frontières font les bons voisins.

Fruits du travail de chercheurs israéliens, palestiniens et internationaux, les contributions souvent iconoclastes rassemblées par Stéphanie Latte Abdallah et Cédric Parizot, tantôt micro-sociales, tantôt macro-sociales, montrent que plutôt que de mettre fin, radicalement et unilatéralement, à l'occupation, quitte à annexer quelques pourcentages de terre palestinienne à Israël, le «mur» réaménage et banalise le contrôle israélien sur les territoires occupés. Tout bonnement parce que des dizaines de milliers d'Israéliens continuent sous la protection de l'armée de vivre de l'autre côté de la muraille, y compris dans des colonies isolées qui ne seront jamais rattachées à Israël dans l'hypothèse de plus en plus hypothétique d'un règlement de paix.

À l'ombre du mur a pour principal mérite de substituer les études de cas aux différents types de plaidoyers que le conflit israélo-arabe inspire généralement, au risque de lasser. Cette approche qui s'attarde judicieusement sur le tourisme politique et l'enjeu que constitue le pèlerinage à Bethléem permet de renouveler un regard trop souvent obscurci par les éléments de langage déployés de part et d'autre.

Le «mur» n'est pas le seul subterfuge qui permet d'escamoter l'occupation, la privatisation des check-points qui corsètent la Cisjordanie et la sous-traitance à la communauté des donateurs internationaux du fardeau budgétaire qu'est l'Autorité palestinienne en sont d'autres. La gestion des prisonniers palestiniens, prisonniers dits «de sécurité» désormais intégrés au système carcéral civil israélien, ou bien la permanence des trafics en direction du «marché captif» palestinien, montrent qu'à mille lieues de la séparation, c'est plutôt une imbrication renforcée qui se met en place et dans laquelle se dissout l'idée même de frontière. — Gilles Paris, Le Monde du 8 novembre 2011.

Stéphanie Latte Abdallah et Cédric Parizot sont chercheurs à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (CNRS) à Aix-en-Provence, où Cédric Parizot est également coordinateur du pôle EuroMed de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme.

© Maurice Darmon: Jérusalem, le mur, une colonie, tirée de l'album collectif Les gens de là-bas réalisé au cours d'un voyage d'études avec Shalom Arshav / La Paix maintenant, en Israël et en Palestine en novembre 2009, que nous avons relaté dans Israël / Palestine, l'entrée de l'hiver.