Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


lundi 3 septembre 2012

Jean-Marie Straub et Danièle Huillet: tome 7 aux éditions Montparnasse




Les éditions Montparnasse continuent leur superbe édition intégrale des films de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Le septième tome comprend huit titres, trois anciens longs ou moyens métrages et plusieurs des derniers tournés par Jean-Marie Straub seul, après la disparition en octobre 2006 de Danièle Huillet.

On se reportera ici à nos notes critiques sur les titres suivants:

• 1980-81. Trop tôt/Trop tard (Zu früh / Zu spät) tourné en France et en Égypte, sur des textes de Fredrich Engels et de Mahmoud Hussein, 100'.
• 1986. La mort d'Empédocle ou Quand le vert de la terre brillera à nouveau pour vous, première version de La Mort d'Empédocle de Friedrich Hölderlin, 132'.
• 1988. Noir Péché (Schwarze Sünde), troisième version de La Mort d'Empédocle de Friedrich Hölderlin, 40'.
• 2007. Le Genou d'Artémide, d'après La Belva, Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese, 27'.
• 2008. Le streghe — Femmes entre elles, d'après Le streghe, Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese, 20'.
• 2010. L'Inconsolable, d'après L'inconsolable, Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese, 15'.
• 2010. Un héritier, d'après Au service de l'Allemagne de Maurice Barrès, suivi d'un entretien avec Jean-Marie Straub à propos de ce film.
• 2011. Chacals et Arabes, d'après Schakale und Araber de Franz Kafka, suivi d'un extrait d'un happening de Gilles Deleuze du 12 février 1973 à Vincennes sur cette nouvelle.

Ceux qui apprécient le cinéma des Straub, et ceux qui l'aimeront un jour trouveront dans le même dossier d'autres notes critiques et divers articles et entretiens invités.

© Photographie: Jean-Marie Straub à Rome, auteur inconnu, tous droits réservés.

jeudi 23 août 2012

Lettre 22: été 2012


Tout d'abord, suite de nos films, tous archivés sur Youtube dans Notre cinéma © 202 productions. Ici une seconde sélection pour Ralentir travaux visible avec possibilité de plein écran:

• 1. Ciel et terre, le premier film (6,36).
• 2. Avenir déconstruction (11'01).
• 3. Le mur tombera (2' 25).
• 4. L'entrée de l'hiver (15' 02).
 

• 5. Notes sur le cinématographe:
• 5a.  Des trains, 4' 43.
• 5b. Retour à l'innocence, 6' 17.
 
Seize dossiers thématiques classent les archives du site.
Ont été modifiés ce trimestre:

1. Notre raison d'être: Liber@ Te:

Hommes libres: 1. Maurice Nadeau a 101 ans: Entretien avec Daniel Bensaïd (2008). —

Libertés pour le présent: 1. Liberté, égalité, propriété, Bentham, sur les Anonymous.— 2. Terra neglecta, pour une gauche responsable. — 3. L'ordre nouveau de l'Europe, du populisme. —
Parole d'homme:
1. Peter Higgs: Le grand Collisionneur (4).

2-6. Notre delta fertile:

2. Judaïca: 1. Jacques Ellul: Moïse, le dur inventeur de la liberté, inédit. — 2. J Call en appelle au simple bon sens. — 2. 17 juilllet 1942, Joseph Losey était là. —
6. Pour Maximilien Vox
, dossier complet.
 
7-14. Notre cinéma:
7. Les Trains de Lumière, site général: 1. John Cassavetes: Husbands (1970) en DVD. — 2. Luchino Visconti: Vaghe stelle dell'Orsa / Sandra (1965). — 3. Armand Gatti: Le lion sa cage et ses ailes (1975-1977), en hommage aux travailleurs de Peugeot. — 4. 17 juilllet 1942, Joseph Losey était là. — 5. Axel Corti: Welcome in Vienna, trilogie. — 2. Yann Le Masson et Olga Poliakoff: Manifeste pour un cinéma parallèle (1961). —


8. Pour Paul Carpita: L'artiste absolu (suite).
9. Pour Bruno Dumont, dossier complet.
11. Pour Raphaël Nadjari, dossier complet.
12. Pour Jean-Marie Straub et Danièle Huillet
: 1. Le tome 7 de leur filmographie est paru aux éditions Montparnasse. Huit notes sur Huit films. — 
13.
Pour Frederick Wiseman: Notre ouvrage Frederick Wiseman / Chroniques américaines paraîtra en février 2013 aux Presses Universitaires de Rennes / Spectaculaire. Demeurent les nouvelles informatives, la documentation, des articles invités et divers entretiens avec le cinéaste. 
14. Nos films / 202 productions. Tous nos films sur un site dédié.


1. Philippe Méziat: Le Bourgeois Gentilhomme aux Bouffes du Nord.
Et toujours: Table complète des diaporamas. — 2. Éveline Lavenu complète régulièrement ses albums d'acryliques et gouaches.

 
• Plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.

© Maurice Darmon. Photographie, de Jambes de Sicile, 2007.

En librairie


 
La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

Axel Corti: Welcome in Vienna (1982-2011)




En même temps qu'une nouvelle sortie en salle, les éditions Montparnasse publient ces jours-ci la Trilogie d'Alex Corti, Welcome in Vienna. Saluons la renaissance de cette œuvre superbe et profonde par quelques mots d'introduction à une indispensable vision en salle et l'acquisition tout aussi nécessaire du coffret avant sa disparition des bacs dans quelques mois, destin de tous les grandes réalisations en DVD, on ne sait pourquoi.

2011. Welcome in Vienna d'Axel Corti. — Il ne faut surtout pas raconter ici cette trilogie au-delà de ce qu'en annonce son titre réel: Wohin und Zuruck / Là-bas et de retour, mais il est utile d'en préciser son thème général et son contexte. Son intérêt narratif est justement de donner à découvrir avec une stupéfaction croissante ce que tout le monde croit connaître, ou plutôt ce que tout le monde pourrait croire que tout le monde connaît: un sondage effectué en juillet dernier révèle que 67 % des jeunes de quinze à dix-sept ans, 60 % des dix-huit à vingt-quatre ans, 57 % des adultes de vingt-cinq à trente-quatre ans et, stupeur, 25 % des plus de soixante-cinq ans n'ont jamais entendu parler de la rafle du Vélodrome d'Hiver des 16 et 17 juillet 1942, quand furent arrêtées par la police française treize mille cent cinquante-deux personnes, et dont moins de cent revinrent, mais pas un enfant sur les quatre mille cent quinze qui avaient été emmenés.

Sauf une image fugitive de rescapés du camp d'extermination du Struthof, la trilogie ne montre rien de ces catastrophes, pratiquement rien de l'entreprise d'élimination des juifs d'Europe, mais elle ressuscite l'impensable errance d'innombrables gens, juifs et opposants autrichiens au nazisme à travers l'Europe puis vers les États-Unis, avant, pour quelques-uns, leur retour à Vienne. De la nuit de Cristal en 1938 jusqu'à la victoire des Alliés sur les nazis en 1945.

Wohin und Zuruck n'a pas toujours été une trilogie. Depuis 1986, on ne connaissait que sa dernière partie: Welcome in Vienna et ce titre a naturellement désigné l'ensemble ensuite lorsque Jean Labadie retrouva les deux premiers volets Dieu ne croit plus en nous et Santa Fe, tournés en 1982 et 1986 pour la télévision autrichienne. Mal conservés, la société de distribution Le Pacte les restaura magnifiquement et donna à voir l'ensemble en 2011. Jean Labadie rapporte la relative mauvaise volonté de la télévision autrichienne à vendre les droits d'une œuvre dont les auteurs Axel Corti et Georg Stefan Stroller espéraient qu'elle aidât leur pays, l'Autriche, à un travail de mémoire comparable à l'immense réflexion historique, politique et culturelle des Allemands, et les Autrichiens à se confronter à leur toujours vivant antisémitisme. Sauf ceux qui eurent la chance de voir quelques projections exceptionnelles au Théâtre des Amandiers présentées par Patrice Chéreau en 1987, personne n'avait pu voir la totalité de l'œuvre depuis vingt-cinq ans.

Auteur par la suite de La Putain du Roi (1990) et de la série télévisée La Marche de Radetzky (1994), Axel Corti (1933-1993) réalisa une vingtaine de films pour l’ORF (Österreichischen Rundfunks, télévision publique autrichienne), des mises en scènes pour le Burgtheater de Vienne et anima une émission de radio écoutée et controversée. Bien qu'il ne fût pas juif, il entama dès 1970 une enquête sur les racines de l'antisémitisme autrichien avec son scénariste Georg Stefan Troller, qui aboutirent entre autres à deux documentaires, Un jeune homme de l'Innviertel — Adolf Hitler (1973) et Le jeune Freud (1976). Puis Corti demandera à Troller de lui écrire un scénario largement autobiographique sur sa propre vie: fuite à seize ans vers la Tchécoslovaquie et la France pour un exil de sept ans en Amérique; retour en Europe, mais à Munich sous l’uniforme de l'armée américaine; tentative ratée de retour à Vienne et retour rapide aux États-Unis. Aujourd'hui nonagénaire, Troller vit à Paris, ce qui facilita sans doute la renaissance en France de leur œuvre. Dans le troisième épisode, Welcome in Vienna, c'est sous l'uniforme américain que le protagoniste effectue son nécessaire retour à Vienne, la ville se prêtant alors certainement mieux que Munich à une vertigineuse et inoubliable réflexion métaphorique sur le théâtre.

Pressés par l'avance soviétique en Europe, les Américains entreprirent dans l'urgence en Autriche un travail de dénazification largement incomplet. D'influents et prestigieux suppôts de l'hitlérisme restèrent en place, dans les personnels politiques, administratifs ou économiques, dans l'information, les théâtres et le monde de la culture. Qui par exemple ne connaît et n'admire — à juste titre parfois mais c'est une autre histoire — les dénazifiés Herbert von Karajan, Karl Böhm, ou même Kurt Waldheim, président de la république autrichienne de 1986 à 1992, après la réalisation de cette trilogie et son abandon, justement? La liste pourrait facilement être plus longue. En revanche, les juifs qui entreprirent le retour dans leur pays y furent plutôt mal accueillis, surtout s'il leur venait en tête de retrouver leurs biens, leurs magasins, leurs appartements. La tempête nazie avait pulvérisé en quelques années l'une des capitales de l'intelligence européenne, celle, juifs ou pas, de Rainer Maria Rilke à Robert Musil, en passant par Sigmund Freud, Karl Kraus, Gustave Malher Egon Schiele, Gustav Klimt, Arnold Schoenberg, Alban Berg ou Ludwig Wittgenstein, là encore la liste s'allongerait sans peine. On comprend pourquoi Axel Corti a littéralement hanté son film de quelques lancinantes mesures de l'adagio du quintette à cordes D 956 dit «à deux violoncelles», composé par Franz Schubert mourant, deux mois avant sa mort à la fin de 1828 (Sony Classical, Pablo Casals édition, 1952).

La trilogie filme des hommes et des femmes d'une bouleversante beauté dans leurs rencontres, leurs rendez-vous perdus, leurs amours brisées, leurs résolutions au jour le jour de l'immense problème qu'est devenue leur simple survie, en noir et blanc et en format carré, dans une pellicule légèrement granuleuse, ce qui permet l'intégration presque invisible d'images d'archives dans la continuité du récit, pour engendrer un effet de réalité proche de Allemagne année zéro de Roberto Rossellini (1948), tourné directement dans les ruines de Berlin. De même, en évidente référence à Elia Kazan, à Ernst Lubitsch et sans doute à Charlie Chaplin et aux Marx Brothers, dans l'épisode situé à New York où l'humour juif au quotidien ne perd jamais ses droits malgré le désespoir, nul ne songerait à contester ni les échappées sur des immeubles incontestablement plus modernes, ni l'impossible présence d'une cafetière aujourd'hui connue sous le nom de Mélior ou Bodum, puisque son premier brevet fut déposé en août 1959 par l'italien Faliero Bondanini, et qu'elle fut seulement alors fabriquée dans une usine française de clarinettes, Martin SA — d'où le couvercle argenté et la poignée en ébène — sous le nom de «cafetière Chambord».

Lecture dans dossier, cliquer ici.

© Photogramme. Axel Corti, Santa Fe, deuxième épisode de la trilogie Welcome in Vienna (1982-2011).


mercredi 15 août 2012

Le Grand Collisionneur (4)



4. Mercredi 15 août 2012. — Pas question ici pour nous de résumer l'importance de la découverte pratiquement assurée le 4 juillet 2012 d'une nouvelle particule qui pourrait bien être ce fameux boson de Higgs, dont la scientifique poésie nous enchanta en septembre 2008. Le curieux et compétent trouvera toutes explications ailleurs et par exemple ici, sur le site Slate.fr, celles réunies clairement par Michel Alberganti. Pour la continuité du petit dialogue qui s'était ouvert ici avec le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, nous reproduisons un extrait de cet article, plus centré sur la question que notre ami souleva.

Boson de Higgs: de l'importance de la découverte d'une 25e particule par le Cern. — [...] La recherche en physique est devenue, avec l’exploration spatiale, l’un des domaines les plus coûteux en raison de la taille et de la puissance nécessaire pour construire les fameux accélérateurs de particules qui permettent de réaliser les expériences nécessaires.

En 2011, l’équivalent américain du LHC du Cern, le Tevatron du Fermilab, a fermé ses portes faute d’argent. Achevé en 1983, il avait coûté cent vingt millions de dollars. Le LHC, mis en fonctionnement en 2008, représente un investissement de six milliards et demi d’euros, dont cinq milliards d’euros pour l’installation elle-même. Il s’agit donc bien de la plus coûteuse machine jamais construite dans le monde.

Son fonctionnement lui-même revient très cher. Le LHC consomme cent vingt MW, sur les deux cent trente MW pour l’ensemble du Cern. Cela représente les besoins en électricité des ménages de l’ensemble du canton de Genève. Du coup, le LHC ne fonctionne pas en hiver. Certains avancent que, en dehors du coût de l’électricité, les habitants du canton seraient privés de chauffage électrique sans cette interruption… Le coût annuel de fonctionnement voisinerait les vingt millions d’euros.

Le LHC est aussi la plus grande machine jamais construite sur Terre avec ses vingt-sept kilomètres de circonférence enterré à une profondeur moyenne de cent mètres. Elle abrite des détecteurs de particules tout aussi gigantesques. Ainsi, Atlas mesure trente-cinq mètres de large, cinquante-cinq mètres de long et quarante mètres de haut.

Dans une période de crise économique comme celle que traverse l’Europe, il ne fait pas de doute que le LHC se trouve dans le collimateur des financiers. D’autant que ses débuts ont été laborieux. A peine inauguré, le 10 septembre 2008, avec la circulation du premier faisceau de particules, une panne est survenue le 19 septembre avec une fuite de six tonnes d’hélium liquide et l’endommagement de cinquante-trois aimants.

Les réparations ont duré jusqu’au 20 novembre 2009. Depuis, on attend des résultats. En justifiant dès le début du projet, pour une importante partie, la construction du LHC par la traque du Boson de Higgs, le Cern s’est lui-même mis la tête sur le billot. Que les spécialistes répètent à loisir qu’un échec ne serait pas bien grave ou qu’il serait même aussi instructif qu’une réussite ne change rien à l’affaire.

Le LHC avait donc tout intérêt à faire une découverte à l’échelle de sa démesure. Dans l’immédiat, seule la mise en évidence de l’existence du Boson de Higgs pouvait être à la hauteur des attentes du public comme des scientifiques et des financiers.

Les prochaines étapes. — Comme l’ont dit tous les intervenants lors de la conférence du 4 juillet 2012, «il reste du pain sur la planche». Les deux-tiers des données déjà acquises n’ont pas été dépouillées. Il reste également à publier les résultats obtenus dans une grande revue, sans doute Nature ou Science. Puis à étudier les propriétés de la nouvelle particule pour vérifier qu’elle possède bien les caractéristiques prévues par Peter Higgs et ses collègues. Si c’est le cas, le modèle standard tel qu’il est aujourd’hui sera validé une nouvelle fois. Si ce n’est pas le cas, comme l’indique Étienne Klein, «une nouvelle physique naîtra».

De toutes façons, le 4 juillet va ajouter une célébration à celle l’indépendance des États-Unis: celle de la découverte d’une nouvelle particule. Il conduira aussi, sans grand doute, à l’obtention du prix Nobel de physique par Peter Higgs, quatre-vingt trois ans, et présent ce mercredi au Cern. Probablement avec certains de ses collègues encore vivants, comme François Englert et Tom Kibble.— Michel Alberganti, 4 juillet 2012.



3. Lundi 13 février 2012. — Notre ami et collaborateur occasionnel, le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, est l'auteur de nombreux ouvrages et directeur de la revue Alliage. Nos lecteurs l'ont déjà rencontré deux fois sur notre site: le 7 février 2009 (note 4) pour sa postface aux Leçons sur l'Enfer de Dante, deux conférences données par le jeune Galilée sur la géométrie de l'Enfer, publiées chez Fayard et superbement illustrées; un an plus tard le 8 février 2010, dans Du côté des femmes, pour un texte de circonstance à propos du débat alors en cours sur la burqa. Le voilà revenu, toujours en février, 2012 cette fois et dans sa spécialité, à propos de nos articles et commentaires sur l'accélérateur de particules plus que sur le boson d'ailleurs:

Science et démocratie. — Un physicien soucieux de partager son savoir ne peut que se réjouir de l'enthousiasme dont vous faites preuve dans votre blog à l'égard de la physique des particules et tout particulièrement du boson de Higgs, dont la découverte éventuelle fait l'objet de récentes expériences au Cern.

Si l'intérêt scientifique propre de ces recherches n'est pas en cause, il me semble que les éléments suivants méritent d'être connus afin de mettre ces recherches en perspective. C'est que le grand accélérateur Large Hadron Collider (LHC) du Cern est un exemple révélateur de la Big Science actuelle:

• C'est l'un des projets scientifiques les plus coûteux jamais entrepris, son seul coût de construction ayant avoisiné les 8 milliards d'euros.

• Malgré sa finalité essentiellement fondamentale, il n'échappe guère au mercantilisme, car il offre de juteux marchés à nombre d'entreprises de haute technologie et ses promoteurs justifient d'ailleurs en partie son existence par son rôle de banc d'essai de technologies nouvelles.

• Il opère selon des procédures véritablement industrielles: les publications qui en sortent sont signées de plusieurs centaines de chercheurs, posant le problème de la notion même de création en science.

• Sa consommation électrique est égale à celle de tout le canton de Genève, c'est pourquoi il s'arrête en hiver, le prix du kWh étant rédhibitoire en cette saison.

• Et ce n'est pas par hasard que des résultats spectaculaires (mais hypothétiques) sont annoncés précisément en ce moment, histoire de maintenir la pression sur les financeurs publics pour la prochaine saison…

• Le caractère hautement sophistiqué de la discipline exclut toute possibilité que le citoyen lambda puisse à l'heure actuelle se faire une idée sur le sens et l'intérêt de ces recherches.

La technoscience est-elle soluble dans la démocratie? — Jean-Marc Lévy-Leblond.



2. 5 janvier 2012. — Il y a un peu plus de trois ans (texte ci-dessous), Peter Higgs nous émerveillait avec sa démarche entre rêve et raison, tandis que le CERN mettait en place le LHC (Large Hadron Collider — nous avons aimé le surnommer ici le Grand Collisionneur — qui en dépit de quelques menus déboires, est peut-être déjà en train de déboucher sur la découverte du fameux boson, dit de Higgs justement, du nom de son inventeur. Après six mois d'exploitation et quatre cent trillions de collisions entre protons, une dizaine de ces chocs aurait fait apparaître un boson furtif. Il s'agit cette année d'en provoquer trois à quatre fois plus, avec l'espoir d'attester définitivement de l'existence du beau boson avant l'été. Déjà présente, on l'a vu ci-dessous, la poésie ne perd pas ses droits: "Nous observons une mer bouillonnante et, de temps en temps, une vague passe au-dessus de la jetée. C'est une fluctuation qui ne nous intéresse pas. Nous devons descendre tout près de la surface de cette mer agitée pour trouver quelque chose qui sorte de l'ordinaire", dit Yves Sirois, chercheur du CNRS impliqué dans la recherche.

C'est qu'il s'agit, sous la frontière franco-suisse, de maintenir en permanence une température de - 271°, plus froide que celle de l'espace intersidéral, et d'un vide plus poussé, sur vingt-sept kilomètres de la ronde de tuyaux où circulent les protons, avec une consommation électrique supérieure à celle du canton de Genève. Pour des raisons d'économie, une pause est observée chaque année entre décembre et février. Le temps sans doute d'exploiter les données qui remplissent un CD-Rom par seconde de fonctionnement.

C'est le moment de se souvenir que c'est le CERN qui a inventé le web dans les années 1990, et depuis, construit la «grille», une architecture de dizaines de milliers d'ordinateurs entre grands centres informatiques, permettant aux données de circuler à des vitesses dix fois supérieures à celles des réseaux à très haut débit que les plus chanceux d'entre nous utilisent. Loin d'être un jouet coûteux pour quelques savants perdus dans leur cosmos artificiel, notre Grand Collisionneur met en évidence son rôle socio-économique, technologique, électronique, informatique et en science et production de nouveaux matériaux.

Dans ce qu'il montre clairement des rapports entre recherche fondamentale et quotidien de nos vies politiques, économiques et sociales, produire européen, le Grand Collisionneur est peut-être un de ces invités urgents et nécessaires au banquet des présidentielles.



10 septembre 2008. Le Grand Collisionneur (1). — Un entretien avec Peter Higgs, physicien britannique à Édimbourg entrouvre en peu de mots les frontières du rêve. Tout le beau côté de l'aventure humaine s'y révèle quasiment à chaque phrase. La mise en service du plus grand instrument de recherches jamais construit par l'homme, le Grand Collisionneur — c'est le nom donné à l'accélérateur de particules déroulant son anneau de vingt-sept kilomètres sous la frontière franco-suisse — a donné l'occasion à Olivier Dessibourg (Le Temps) de s'entretenir avec le parrain du boson de Higgs. C'est telle volupté mentale de lire cet entretien publié dans Le Monde du 10 septembre 2008, que nous lui faisons rejoindre aussitôt notre chapitre Parole d'homme:

O. D. — Vous êtes professeur émérite de physique à l'université d'Édimbourg. Qu'est-ce que ce boson, que vous avez imaginé au début des années 1960 et qui porte maintenant votre nom?
P. H. — C'est une particule élémentaire qui expliquerait pourquoi presque toutes les autres particules ont une masse. À ce jour, elle n'existe que sur le papier, car aucun accélérateur n'est parvenu à prouver son existence. C'est en partie pour cela qu'a été construit le
Large Hadron Collider (LHC) au CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire), qui devrait permettre de la voir. C'est alors une pièce cruciale du "Modèle standard", le plan élaboré depuis des décennies pour expliquer le "fonctionnement" de l'Univers, qui serait découverte.
O. D. — Est-ce si important de comprendre pourquoi les particules ont une masse?
P. H. — Cela revient à se demander pourquoi il faut accorder de l'importance à la physique des particules... Or les composants du Modèle standard ont été jusque-là si bien vérifiés, notamment au LEP (
Large Electron Positron Collider, l'ancien accélérateur du CERN), qu'il serait difficile d'apprécier tous ces succès si ce crucial ingrédient manquant qu'est le boson de Higgs n'existait pas. Si tel était le cas, je ne comprendrais plus rien à rien...
O. D. — Quelles seraient alors les autres explications possibles?
P. H. — On pourrait trouver non pas une seule particule, mais une particule composite. Cette idée est même plus attrayante mathématiquement. De toute façon, toute découverte serait pour moi au mieux la fin d'un chapitre, une opération qui devrait permettre à mes collègues de porter leur attention au-delà de cette question.
O. D. — Quel est le prochain chapitre?
P. H. — Pour le LHC, la chose la plus intéressante serait de trouver des éléments étayant la théorie de la supersymétrie (qui postule qu'à chaque particule est associée une particule plus lourde; elle a pour objectif d'unifier toutes les forces fondamentales présentes dans l'Univers).
Par ailleurs, les cosmologistes tendent déjà à supposer que le boson de Higgs existe et l'utilisent dans leurs travaux. Désormais, ils butent sur les concepts de matière et d'énergie sombres qui rempliraient 96 % de l'Univers et dont on ne connaît quasiment rien. Or découvrir des particules supersymétriques permettrait d'avancer drastiquement dans ce domaine. Enfin, peut-être découvrira-t-on des traces de choses inconnues...
En sciences, et en physique surtout, on a l'impression que plus on ouvre de portes, plus les chemins se séparent. Certains parlent même de "crise" et demandent de tout reprendre depuis le début... Si les nouvelles questions qui se posent sont impossibles à résoudre dans le cadre des structures théoriques établies, oui, c'est une crise. Mais sinon, tout repose peut-être simplement sur l'écart qui sépare souvent les théories de la possibilité de les vérifier expérimentalement. Il ne faut donc pas tout jeter aux orties, tant certaines constructions théoriques ont été jusque-là magnifiquement démontrées. Au contraire, il faut être encore un peu plus intelligent et chercher ce qu'on a manqué dans tout cela.

Image: La signature tant attendue du boson de Higgs. Simulation informatique de la collision de particules (protons) qui prouverait l’existence du boson de Higgs. C’est ce type d’images qui sera activement recherché dans le futur accélérateur du Cern. © CERN / SPL / COSMOS.

mardi 17 juillet 2012

Joseph Losey: 17 juillet 1942. Monsieur Klein (1976)


Il y a soixante-dix ans, jour pour jour, Joseph Losey était là (5' 18).

samedi 14 juillet 2012

Armand Gatti: Le Lion, sa cage et ses ailes (1975-1977)




En hommage aux travailleurs de Peugeot,
relisons cette note du 3 mai 2011.

Après la redécouverte des beaux films de Yann Le Masson, les éditions Montparnasse ouvrent une nouvelle collection, de découverte celle-là, qui dit bien son nom Le Geste expérimental, animée par Nicole Brenez et Dominique Païni, deux noms familiers aux amoureux du cinéma, sur le nom d'Armand Gatti.

Mon souvenir d'Armand Gatti remonte à mes dix-neuf ans: Le Voyage du Grand Tchou et, invitée dans la mise en scène de Roger Planchon avec Jean Bouise, La vie imaginaire de l'éboueur Auguste G. au Théâtre Quotidien de Marseille (1962) dont il faudra un jour ressusciter ici mes souvenirs; puis au TNP à Chaillot, l'inoubliable Chant public devant deux chaises électriques (1966); à Nice enfin en 1967, dans sa propre mise en scène, V. Comme Vietnam. Et, toujours à Marseille, au Paris de la proche rue Francis-Davso, L'Enclos, ce très grand film de 1961: année Antonioni, Cassavetes, Godard, Losey, Resnais, Varda, Visconti, qui d'autre encore.

De 1975 à 1977, l'un des plus grands expérimentateurs de la scène et du film — sur Gatti, on se reportera utilement au site La Parole errante à la Maison de l'Arbre — tourne Le Lion, sa cage et ses ailes, avec Hélène Châtelain (actrice en 1966 dans Chant public devant deux chaises électriques) et son fils Stéphane Gatti, huit films magnétiques réalisés dans la grande tradition des Ciné-tracts et des films du Groupe Dziga Vertov, animés par Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger et Jean-Pierre Gorin, et des groupes Medvekine publiés également aux Éditions Montparnasse.

«Quand tu es capable de traiter graphiquement et avec un texte très simple l'idée de ton film, tu commences à être près de le tourner.» L'aventure part de la réalisation d'affiches en sérigraphies, reproduites en couleur dans un beau livret d'accompagnement, L'Arche d'Alliage. À partir de ces inventions graphiques, l'équipe Gatti et les scénaristes des différentes communautés mettent en scène les travaux et les jours, les gestes et la parole de Peugeot-ville.

Montbéliard, le générique du cycle, sous le signe des deux morts en mai, montre les mouvements pendulaires de la ville ouvrière, levers, transports, allers et retours, école, hôpital, marché. Le lion, c'est Peugeot et la production; sa cage c'est Montbéliard. Quant aux ailes, ce sont:

— Les Polonais: refusant de devenir des choses, en habits traditionnels ils dansent et musiquent, trois fois par semaine. Ils créent une contre-ville à l'intérieur de la ville et savent qu'ils ont raison de la créer: Le Premier Mai, avec leurs gilets brodés, leurs rubans, leurs rondes et leurs instruments, la vraie manif, c'est eux.

— Les Turcs, Marocains, Algériens, Tunisiens: entre vie réelle et vie jouée pendant le mois de Ramadan, Arakha / En avant, ils inventent, revivent, reconstituent, improvisent et incarnent leurs moments de vie sur le plateau de cinéma, de théâtre, de musique dans les baraquements de Fort-Lachaux, à l'usine et dans leurs démarches en ville à l'ANPE. Une seule prise, sinon ce n'est pas du jeu.

— Les Espagnols: Ancien milicien de la Guerre d'Espagne, aujourd'hui forain, dur au travail et toujours en colère, L'Oncle Salvador passe donner sa parole: «Il y a une chose que vous devez comprendre sinon vous n'avez rien compris, c'est la bataille de Teruel». Dans un CD-Rom à imprimer d'urgence en livre, Gatti commente: «Teruel, nous on pensait Malraux, etc. Lui, il l'avait vécue, cette bataille, la plupart de ses compagnons y étaient restés. Il gardait toujours quelque part l'impression d'avoir été assassiné dans le dos.» La véritable identité de la classe ouvrière ne peut être accaparée ceux qui la réduisent à ses luttes. La parole appartient d'abord à ceux qui vivent l'histoire au quotidien. Et à ceux qui, comme lui, font pousser leurs propres arbres.

— Et ce sens de la complexité historique, La Difficulté d'être Géorgien en témoigne à son tour. Aujourd'hui, à Montbéliard, pour Michel, quasi-centenaire qui transmet sa mémoire à ses arrière-petits-enfants, ou pour l'artiste et savant Severian, mort et enterré dans les chants d'hommes pendant le tournage après avoir sculpté sur une poutre — et commenté — toute l'histoire de son pays depuis le XIIe siècle, être Géorgien, c'est être contre toute idéologie et retrouver un jour leur pays, aujourd'hui des livres dans une armoire. À cheval sur le sens des mots les plus quotidiens, ces ouvriers ne veulent plus comprendre ce que «progressiste» veut dire. Mais tous savent que le musée de Géorgie fait partie de l'histoire de Montbéliard.

— Les Yougoslaves: La quadruple journée de Radovan entre études, formalités, travail et karaté ou La Bataille des trois P: Production contre Paysan; Poète contre Peugeot; Partisan contre Pouvoir. Et tant d'autres P qui font de la peur des prolétaires la propriété des patrons. Licencié pour avoir passé toute la chaîne de production au karaté. «Rado apprenait son texte comme un rôle. Il voulait que ce soit de belles phrases, du beau français, pas du parler d'émigré. Plus le texte était littéraire, plus il s'y retrouvait, plus il était content.» Il n'a pourtant pas assez parlé de la haine, du désespoir, de la violence.

— Les Italiens: Polentoni du Piémont contre Terroni de Sicile se confrontent avec humour à leur propre racisme. Ou, pour la direction et pour les camarades, s'il est permis de chercher une femme, il est interdit de la trouver. Les nouveaux sont arrivés avec Gramsci dans leur valise de qui, malgré l'interdiction, Gianni a affiché le portrait dans sa chambre, ce pour quoi il finit par être renvoyé. Un dimanche de beuverie, Gianluca trouve à leur film un titre: Montbéliard est un verre, mais il refuse bientôt que le titre réduise et aliène leurs images. En bons marxistes, leur particularité est d'avoir réalisé, non un film, mais la critique du rêve de film.

Et, en guise de générique et de crédits de fin, dans une ultime continuité de onze minutes, tous les auteurs et acteurs, les vivants et les morts, nous confient pour une Dernière émigration leurs intelligences, leurs inventions, leurs images, leurs noms.

© Affiche (détail). Auteur: Christian Tchirakadze. La Parole errante.

dimanche 8 juillet 2012

L'indigné à la triste figure



Dans une interview donnée au quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung du 21 janvier 2011, Stéphane Hessel répond à la question qui lui demande comment il a pu survivre à tous ses internements successifs (Buchenwald, Dora et Rottleberode), pour conclure ainsi son explication:

Aujourd'hui nous pouvons constater ceci: la souplesse de la politique d'occupation allemande permettait, à la fin de la guerre encore, une politique culturelle d'ouverture. Il était permis à Paris de jouer des pièces de Jean-Paul Sartre ou d'écouter Juliette Gréco. Si je peux oser une comparaison audacieuse sur un sujet qui me touche, j'affirme ceci: l'occupation allemande était, si on la compare par exemple avec l'occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une occupation relativement inoffensive, abstraction faite d'éléments d'exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’œuvres d'art. Tout cela était terrible. Mais il s'agissait d'une politique d'occupation qui voulait agir positivement et de ce fait nous rendait à nous, résistants, le travail si difficile.

Il ne s'agit pas seulement d'une réponse de circonstance à un journaliste. En d'autres situations, plus savantes et plus universitaires, il avait déjà eu les mêmes considérations, pratiquement mot pour mot, au cours d'un entretien de 2008 avec l'historien Jörg Wollenberg de l'Université de Brême. Le texte de cet entretien a été publié dans un supplément à la revue "Sozial Geschichte Zeitschrift für historische. Analyse des 20 et 21. Jahrhunderts.

Une façon comme une autre de célébrer la date du 17 juillet 1942: la rafle du Vél d'Hiv aura ce jour-là soixante-dix ans.

© Photographie: Francine Beirach, cousin of the three Bajroch brothers, was four and a half years old; she was born in Paris. She was arrested during the Vél-d'Hiv roundup with her parents, Avroum and Malka, who were deported on convoy 15 of August 5, 1942. However, there is no trace of Francine on the deportation lists where her name should have been. Perhaps she was one of those very young children, alone and in anguish and unable to state their identity when deported, for whom all means of identification were lost. (French children of the holocaust, A memorial, Serge Klarsfeld).

vendredi 29 juin 2012

Le Bourgeois Gentilhomme aux Bouffes du Nord




Depuis qu'ici, après cinq ans d'entêtement, nous désespérons quelque peu des mots et du langage et préférons tenter l'aventure des images et des sons — une forme de pensée constitutive aussi du théâtre d'ailleurs —, voilà que notre collaborateur régulier Philippe Méziat vient à notre secours. De retour de la capitale où il a eu le bonheur d'assister à une représentation du Bourgeois Gentilhomme, mise en scène de Denis Podalydès, il nous offre ces lignes, dont le moins que nous puissions dire est que nous les trouvons pertinentes.

Le Bourgeois Gentilhomme / Molière / Lully / Denis Podalydès / Christophe Coin aux Bouffes du Nord. — Partons d’abord de ceci, auquel nous essayerons de nous tenir: Le bourgeois gentilhomme, c’est nous. D’ailleurs Pascal Rénéric, qui joue le personnage de Monsieur Jourdain, met ce trait au centre de son jeu dès le début, par de multiples sollicitations du public, œillades complices, serrements de mains, sourires et autres formes de prises d’appui qui conduisent, en un temps record, à ce que ledit public aura désormais tendance à s’identifier à lui. Fondamental, car quand on sentira vers la fin que le fantasme de base du bourgeois est en train de céder sous les coups répétés qu’on lui assène, c’est toute notre tendre sympathie qui finira par l’accompagner, et non je ne sais quelle pitié qui aurait pu découler de sa mésaventure, et de son ridicule. D’ailleurs Monsieur Jourdain n’est pas comme les Précieuses, il n’est pas ridicule.


Il est nous, et nous ne sommes pas ridicules. Nous sommes largués, nous ne savons plus où sont nos repères, nous voudrions bien accéder à ces domaines réservés qu’on appelle la culture, et nous sentons bien que d’une part ils ne nous apportent parfois aucune joie vraie, et que nous restons séparés de ceux qui en jouissent, ou font semblant d’en jouir. Semblant. Voilà le maître mot. Dans la pièce de Molière, les semblants se situent à deux niveaux, qui se répondent en un jeu de miroirs: celui des gens de cour (gentilshommes), qui sont dans le semblant sans en être dupes, et celui où se situe le seul Jourdain, qui en est précisément l’instrument et le jouet. Restent à l’écart de ce jeu les femmes de la maison, la bourgeoise, sa fille et leur gouvernante. Il faut cet écart pour que les choses avancent.

Nous sommes, et nous ne sommes plus, au temps de Molière. Nous y sommes dans la mesure où l’on nous a seriné depuis plus de cinquante ans que la culture fait l’homme, que le savoir élève, que l’argent ne fait pas le bonheur, que seul l’art mérite qu’on s’y intéresse et autres balivernes. Ça a même été jusqu’à créer un ministère spécifique, doté d’un budget certes d’une grande modestie mais qu’on réduit quand même par temps de disette, les théâtres sont pleins pour peu qu’ils prennent la peine de remplir, les files d’attente dans les musées sont interminables, les magazines culturels remplissent les salles d’attente, et j’en passe. Trait commun d’évidence avec M. Jourdain: tout le monde veut en être, on accepte même d’y consacrer pas mal d’argent, tout en sachant qu’on risque de s’y ennuyer. Bien entendu, Denis Podalydès sait pertinemment qu’il fait partie de ce jeu, il en accepte les règles, les usages, les codes: costumes signés Christian Lacroix, chorégraphie nerveusement orientale, troupe jeune, généreuse dans l’énergie et bourrée de talent, absence de vedette, mise en avant quand même d’un futur «grand talent», ensemble musical superlatif sous la direction de Christophe Coin, bonne communication, presse élogieuse avec des nuances, bref carnet de commandes plein jusqu’à la fin de l’année. Cerise sur le gâteau: on ne s’ennuie pas une minute, on jouit de tout ça sans entrave et sans modération, on rit, on est touché, les musiques additionnelles sont justes, la comédie-ballet se déroule sur plus de deux heures sur un rythme parfait. La culture a du bon quand même, quand l’art et la manière y sont.

En même temps, nous ne sommes plus au XVIIe siècle: la bourgeoisie a fait sa révolution, elle a mis du temps, elle a été contestée, mais elle a réussi à asseoir son seul pouvoir, qui est de mettre l’argent au travail et pas à la dépense. C’est Madame Jourdain qui a gagné. Ajoutez à ça deux guerres mondiales au moins, quelques exterminations, plusieurs génocides, et essayez de prétendre que la culture élève! Que le savoir scientifique fait avancer l’humanité! Qu’il faut pratiquer l’art de la guerre et de l’esquive! Quant à l’Art, soit vous le prenez sur le versant du marché et il n’est qu’un produit dérivé de l’argent (il s’agit toujours in fine de bien investir), soit vous le prenez sur le versant du spectacle vivant et il intéresse peu. En tous cas pas ceux qui pourraient (comme Louis XIV aimait à le faire dit-on) y trouver motif de dépense sans espoir de retour.

Donc quoi direz-vous? Donc rien justement, la culture n’est rien d’autre que le visage moins grimaçant du même financier, elle est le semblant qui fait tenir ceux qui n’ont pas les deux pieds dans le réel, elle reste par conséquent le piège dans lequel nous risquons de tomber, dans lequel d’ailleurs nous tombons comme M. Jourdain, qui est bien nous, comme nous le disions plus haut. D’où cette proximité, et cette curieuse façon que Molière a eu d’escamoter la fin de sa pièce, qui en serait la monnaie: Jourdain finit par toucher au réel, il sort doucement de sa duperie, son désir tombe, il chute, il se défait, il est en lambeaux (en chemise), nous partageons sa déréliction.

Beau personnage, non? Complexe, passant de l’enthousiasme à la colère si l’on ne partage pas ses élans, en pleine évolution, il est aussi en plein changement de discours, et ce qui signe ce changement c’est qu’il est amoureux. Là encore, peu importe la qualité véritable de la marquise, ce qui compte c’est le désir qui le tient et qui l’amène à vouloir la recevoir chez lui pour un grand diner. Pascal Rénéric est Monsieur Jourdain. Encore jeune mais parfaitement crédible dans le rôle d’un homme de quarante ans, il excelle entre autres par son regard, et surtout par ses yeux (bleus, clairs, lumineux) qui d’entrée captent l’attention par leur extrême mobilité, et par la palette de sentiments et d’émotions qu’ils sont capables de traduire, de l’émerveillement au doute, de la fureur au questionnement. Toujours peu ou prou en relation avec nous, il nous fait partager sa passion, passion à prendre ici dans tous les sens du terme, de ce qui nous pousse à la grandeur à ce qui nous fait souffrir et nous ramène, au bout du compte, à notre peu de réalité. Le reste de la troupe est au diapason, ici bien nommé puisque la musique est présente, et la danse, et au fond tous les beaux-arts. Spectacle total mais ouvert, donc sans risque de tomber dans la funeste idée d’une totalité réalisée, Le Bourgeois Gentilhomme de Denis Podalydès est à voir aux Bouffes du Nord, dès que possible. — Philippe Méziat.

© Photographie de plateau: Agence Myra, Pascal Victor — ArtcomArt. Qualité haute définition, cliquer sur l'image pour l'agrandir.

lundi 4 juin 2012

L'ordre nouveau de l'Europe



Après tant de signes de l'installation de la droite et du populisme en Europe, l'écrasante victoire au printemps 2010 du Fidesz - Union civique hongroise a assumé au premier ministre Viktor Orbán une confortable majorité des deux tiers au Parlement. Nous avions déjà relaté ici, le 26 décembre 2010, comment les médias avaient été mis au pas par un Conseil des Médias et l’unique radio d’opposition Klubradio interdite, à la veille de l'accession de la République de Hongrie à la présidence tournante de l'Union Européenne.

Le 1er janvier 2012, la nouvelle constitution est entrée en vigueur. Constitutionnellement donc, la Hongrie n'est plus une République, Dieu bénit l'homme hongrois, et les dirigeants du Parti socialiste sont rétroactivement responsables des crimes communistes. Les élections se tiendront à un seul tour et les voix des non-élus seront reportées sur les listes arrivées en tête. Les mandats de l'appareil d'État sont aux mains des hommes d'Orbán pour neuf ou douze ans, histoire de se prémunir durablement contre tout éventuel nouveau gouvernement. Les nominations essentielles au fonctionnement de la Banque Centrale sont désormais à la discrétion des actuels gouvernants. Il va sans dire que l'embryon est un être humain dès le début de la grossesse et que tout mariage homosexuel est exclu. Quant aux sans-abri, ils sont désormais passibles de prison. Sur le plan international, l'unité de la grande nation hongroise englobant presque trois millions de Magyars voisins (Roumanie, Slovaquie, Serbie, Ukraine, Autriche, Croatie et Slovénie) est affirmée par le droit de vote accordé à tout «Hongrois d'origine».

Fin avril, la place de la Liberté de Gyömrö (aéroport de Budapest) a été rebaptisée place Miklos Horthy. Régent du royaume de Hongrie de 1920 à 1944, cet amiral (1868-1957) fut l'allié empressé d'Adolf Hitler qu'il n'abandonna qu'à l'arrivée des Soviétiques, non sans avoir joué sa partie en 1941 dans l'instigation des lois antisémites. Des fonds sont actuellement récoltés par L'Ordre des Braves qu'il avait créé pour décorer les combattants de la première guerre mondiale et qui fut réactivé en 1992, afin d'ériger une statue équestre, sur l'initiative de l'extrême-droite, avec l'appui des leaders du Fidesz - Union civique hongroise. Une statue existe déjà à Kereki, où un avocat qui avait eu l'audace de la maculer a manqué se faire lyncher à Budapest. Dans une université c'est une plaque qui est apposée en présence de l'évêque Gusztav Bölcsket, chef de l'Église réformée hongroise. Dans les lycées, des écrivains et auteurs antisémites sont inscrits aux programmes d'études.

Des dizaines de milliers de Hongrois manifestent. Les instances européennes, les candidats en campagne, les présidents— anciens et nouveaux — des gouvernements démocratiques se taisent. Tandis que Viktor Orbán est le vice-président du PPE, le plus grand parti du centre droit au Parlement Européen, l'Europe des marchés déverse plusieurs milliards d'euros pour retarder la faillite de la Hongrie qui ne manquera pas d'entraîner une grave crise dans les banques allemandes et autrichiennes.

© Dessin: auteur inconnu, tous droits réservés.

lundi 21 mai 2012

J Call en appelle au simple bon sens



La diplomatie française au Proche-Orient ne doit pas désigner un coupable. —
Dans une tribune intitulée Le Proche-Orient dans l'impasse (Le Monde du 10 mai 2012), des diplomates français appellent le nouveau président français à prendre une initiative en faveur de la paix qui consacrerait la reconnaissance d'un État palestinien.

Les auteurs y rappellent quelques évidences. Que la paix au Proche-Orient passe par la création d'un État palestinien et donc par la fin de l'occupation. Que les Palestiniens ont droit à leur État. Que la logique du «processus de paix» engagé il y a vingt ans est arrivée à son terme. Que le blocus de Gaza choque les consciences. Que le «mur de séparation» est contestable. Que la création de nouvelles implantations affecte les conditions de vie des Palestiniens et rend plus incertaine la solution à deux États. Qu'enfin le premier ministre Benyamin Nétanyahou semble considérer que le statu quo est favorable à Israël, son objectif inavoué étant de gagner du temps pour grignoter toujours plus de territoires en Cisjordanie.

Sur ces différents points, nous ne pouvons que les rejoindre, malgré certaines formulations abruptes. Mais rappeler des évidences de manière sélective est une chose; créer une dynamique susceptible de promouvoir la paix en est une autre. C'est pourquoi nous doutons qu'en dépit des intentions louables de ses diplomates, ce texte puisse constituer une piste de résolution pacifique du conflit israélo-palestinien.

En effet, la démarche des auteurs consiste à désigner Israël comme seul coupable du blocage du processus de paix. Or, d'aussi fins connaisseurs de la question ne devraient pas se satisfaire d'un jugement aussi simpliste. Car la situation est, pour une large part, le résultat de l'échec des négociations de Camp David et du déclenchement de la seconde Intifada en 2000, événements dans lesquels les responsabilités sont partagées, comme les dirigeants palestiniens l'ont eux-mêmes reconnu.

On ne saurait non plus ignorer que le blocus de Gaza, aussi critiquable soit-il, résulte de ce que depuis l'évacuation — unilatérale, certes, mais totale — de la bande de Gaza par les Israéliens en 2005, ce territoire contrôlé par le Hamas sert de base à des actes de guerre, notamment des tirs de missiles visant la population civile.

Ni que la «barrière de sécurité» a permis d'éviter des attentats en Israël. Il est normal de pointer les responsabilités d'Israël mais il est injuste et contre-productif de ne pointer que les siennes: toute solution politique au Proche-Orient doit reposer sur la prise en compte des droits légitimes du peuple juif israélien et du peuple arabe palestinien à une existence souveraine dans la sécurité.

Les paramètres d'une paix durable sont connus: création d'un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza avec Jérusalem-Est pour capitale, évacuation de la Cisjordanie sur la base de la ligne de 1967 avec des rectifications de frontières consenties, arrangements sécuritaires dans les territoires évacués par Israël, solution négociée à la question des réfugiés palestiniens permettant leur insertion définitive soit dans le futur État palestinien soit dans leurs pays d'accueil. Les négociations menées lorsque Ehoud Olmert était premier ministre ont montré que les deux parties acceptent ces principes et que leurs positions ne sont pas si éloignées qu'on pourrait le croire. Seuls le Hamas et le Hezbollah, soutenus par l'Iran, s'y opposent toujours, ce que les auteurs de l'article oublient de rappeler.

Tous les sondages indiquent que Palestiniens et Israéliens sont favorables à un accord de paix reposant sur ces principes; mais aussi que, d'un côté comme de l'autre, les populations ne croient pas avoir en face d'elles un partenaire fiable avec lequel négocier. Là réside le blocage psychologique sur lequel s'appuient — des deux côtés — les adversaires d'une solution pacifique.

Dans ces circonstances, la dernière chose que doivent faire la France et l'Europe est de jouer les donneuses de leçons, en pointant du doigt une des parties (Israël, en l'occurrence) et en la menaçant de rétorsions, voire de boycottage, comme le demandent en filigrane les auteurs de la tribune. Cela signerait le glas de l'influence française et européenne dans la région: pour contribuer aux négociations, il faut avoir l'oreille des deux parties.

Pour enclencher une nouvelle dynamique, la France et l'Europe doivent au contraire se positionner comme un «tiers de bonne foi» qui s'efforce de mieux faire comprendre à chacune des deux parties le point de vue de l'autre et, une fois un compromis trouvé, piloter le programme d'aide internationale qu'il faudra mettre en place pour construire un Proche-Orient stable et pacifique.

Les Européens avec les Américains doivent travailler à une initiative commune qui réaffirmerait les paramètres de la solution au conflit et mettrait chacun des protagonistes face à ses responsabilités... et à ses contradictions! Cette démarche pourrait par exemple prendre la forme d'une relance officielle de l'Initiative arabe de paix qui, si elle demande à être clarifiée, notamment sur la question des réfugiés, présente l'avantage de proposer un cadre de négociation avec le monde arabe puisqu'elle a été reprise par la Ligue arabe en 2005.

Ce dont le Proche-Orient a besoin, ce ne sont pas de discours de dénonciation, mais au contraire de perspectives porteuses d'un avenir partagé: telle devrait être la tâche de la diplomatie française.

© Gérard Unger, président de JCall France — David Chemla, secrétaire général — David Elkaïm et Meir Weintrater, membres du bureau de JCall France. JCall France est le pendant français de J Street, l'association américaine qui veut à la fois soutenir Israël et la paix. Cette tribune libre est parue dans Le Monde en date du 22 mai 2012.

© Photographie: Maurice Darmon, Jérusalem, Israël / Palestine, diaporama, lors d'un voyage d'études en novembre 2009.

samedi 12 mai 2012

Terra neglecta?




Ce n'est pas parce que «La France est à droite», ou «a toujours été à droite» ni parce que les électeurs «ne comprennent rien» que le Front national a réussi un tel score aux dernières élections présidentielles. Au lieu de se contenter de pareilles absurdités, les démocrates et les républicains doivent se demander pourquoi des ouvriers, des chômeurs, des gens en situation de précarité, des pans entiers de la jeunesse, se sont par millions reconnus dans les réponses apportées par le Front National à leurs questions. En dehors du noyau traditionnel de l'extrême-droite idéologique, il est faux, injuste et contre-productif politiquement de se contenter de stigmatiser ces citoyens sous d’infamantes étiquettes: «racistes», «fascistes», «beauf» par exemple. Un infernal cercle vicieux s'est mis en place chez nos belles consciences: le Front National est incontestablement un parti raciste, or des millions de gens votent pour lui, il y a donc des millions de racistes en France. Devant un tel syllogisme, l'horreur totalitaire n'est pas forcément là où on la situe spontanément. Il est au contraire urgent de se questionner sur la difficulté — pour le moins — des forces réunies aujourd'hui derrière le nouveau président à les convaincre alors que, fragilisées et précarisées, elles devraient être leur premier souci et leur soutien principal, historique au moins, sinon spontanément logique ou naturel.

Ceux qui ont apporté leurs voix, directement — et indirectement si massivement via le président sortant —, n'ont certainement pas exprimé une adhésion doctrinale et idéologique à l'extrême-droite raciste et aux multiples connivences avec les partis fascistes européens, d'autant que ses nouveaux dirigeants — sortes de nationaux-socialistes en somme — ont habilement recyclé laïcité, résistance, peuple, et même la condamnation du capitalisme et du libre-échange, autant de formules et de thèmes de gauche par excellence. Ils ont surtout mis en évidence et probablement même consciemment discerné, tout autant que les électeurs qui se sont d'abord reportés sur le Front de Gauche, les silences, aveuglements, absences ou impasses du camp qui a gagné la présidentielle. Et nul ne se débarrassera des ces voix en les discréditant par principe. Au contraire, il faudra longtemps et patiemment étudier pourquoi cette victoire depuis si longtemps prévisible et inévitable fut finalement si courte. De «justesse», oui si on veut, mais pas forcément dans tous les sens que pourrait suggérer cette expression.

Osons ici cette pure hypothèse pour la clarté du raisonnement, mais sans sous-estimer l'immensité concrète de la tâche. Si une redéfinition de la croissance, si un coup d'arrêt porté à la désindustrialisation et aux délocalisations, si une politique d'insertion professionnelle sont pensables et nécessaires pour aider au recul du chômage parmi les moins déclassés, tout cela n'est que de peu d'effet face à la grande pauvreté et la disqualification à grande échelle qui s'abattent sur les plus démunis et qui appellent inévitablement une autre conception de la solidarité nationale et probablement européenne. C'est pourtant seulement en menant ces deux combats sans les confondre, et en atténuant d'abord la grande détresse, que le prochain gouvernement de notre pays limitera la capacité du Front national à transformer en ressentiment les terreurs économiques et sociales de ces millions de gens. Comment leur reprocher cette difficulté de la mise en perspective politique quand la colère et l'indignation sont parfois présentées en vertus par ceux qui, moins précaires qu'eux, ont plutôt le devoir et la responsabilité de proposer à tous de plus nettes formulations?

© Maurice Darmon: Ma cité à Marseille: le Parc Bellevue, 3e arrondissement, 22 février 2006. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.