Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 1 novembre 2008

Ingmar Bergman: Laterna magica



Qui s'est toujours promis de lire un jour
Laterna magica (Gallimard, 1987, Folio) d'Ingmar Bergman sans l'avoir encore jamais fait doit savoir qu'un grand et rare bonheur l'attend. Bien mieux qu'une autobiographie, une confession, ou des mémoires du cinéaste, une œuvre à part entière: sa construction d'abord, qui s'émancipe de toute chronologie pour confronter (les monter ensemble, devrions-nous dire) des moments de sa vie adulte à des réminiscences de son enfance. Les premiers sont clairement rédigés après coup, à partir d'un journal de travail (1) qu'il a tenu probablement durant toute sa vie de créateur; les secondes engendrent sur l'instant des chocs verbaux (et de quelle force simple le verbe!), des fulgurances concrètes, en forme de jaillissement d'images, de sons présents à nos oreilles et de mille odeurs, qui embaument chaque page.

Ces deux pays, le texte les habite et les peuple différemment: l'adulte analyse, raconte, juge les autres et lui-même avec une lucidité que la tendresse n'altère pas, et une lapidaire et impitoyable ironie; mais quand il se retrouve face aux geysers de son enfance, le voilà armé — ou démuni — de sa seule émotion, de ses effrois d'une convaincante et terrible réalité, de ses expériences sensorielles et sensuelles, de l'étau de la conscience, qu'il connaît et reconnaît si bien, mais sans pouvoir empêcher qu'ils le dominent et l'empoignent, tout au long. Chaque séquence balise son champ et pourtant la continuité s'établit: la qualité de l'écriture, la puissance des images, la force du montage sont au rendez-vous.

Et le miracle de ces pages est que, rencontrant notre mémoire de tous ses films, elles nous projettent celui-là, jamais tourné. Riches de tous ces aveux, ces demi-mensonges, ces conversations familiales et professionnelles, ces tableaux de la nature et ces portraits et silhouettes de gens connus ou croisés, de son oncle à Hitler, ces rêves récurrents — mais sont-ils vraiment des rêves? — ces souvenirs ou trop claires illusions, ces obscurités des armoires et des êtres qui ne se déprennent jamais de la réalité de leurs fantômes, nous nous surprenons à trouver en nous le facile génie de tourner sans lui son dernier film, quand c'est la seule magie des mots de l'artiste aux cinquante films et aux cent soixante mises en scène de théatre qui le déroule enfin sous nos yeux.

1.
Plusieurs extraits de ce journal sont reproduits tels quels dans Images, soixante heures d'entretiens révisés par le cinéaste, centrés de façon plus documentaire sur ses films, et qui ravira les cinéphiles, également chez Gallimard, 1992.

Image: © Ingmar Bergman:
Monika
(Harriet Andersson), 1952.