Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mercredi 11 avril 2007

Alger la blanche




Attentats à Alger, revendiqués par Al Qaîda-Maghreb. Des dizaines de morts, des centaines de blessés. Un 11, quantième magique entre tous, désormais. [cf. suite ci-dessous du 14 décembre 2008].

Toujours et d'abord les mots: la terreur ne "reprend" pas: "retour", "retrouver", "revivre", selon les récurrences du chœur des journaux. En tous cas, où elle n'a pas les mêmes sens que celle qui crucifia l'Algérie pendant dix ans, et fit des dizaines de milliers de victimes (cf. plus bas, 8 décembre 1993), même si elle est le début d'une nouvelle tourmente pour les hommes et les femmes d'Afrique du Nord. Ce terrorisme, car là où il y a terreur il y a terrorisme, est aujourd'hui d'une autre nature. Al Qaîda n'est pas le FIS. Les premières victimes sont évidemment, toujours et encore, les femmes et les hommes algériens, comme d'ailleurs la quasi-totalité des victimes de l'islamisme sont les femmes et les hommes musulmans. Mais, dans le droit fil des attentats de New-York, de Madrid, de Londres, ils s'ajoutent aussi à la série de ceux commis par les mêmes contre l'Europe et les démocraties. Et singulièrement cette fois contre la France, traditionnellement le champ d'expansion historique et culturel de l'Afrique du Nord. Du coup, s'ils nous concernent et nous visent directement, ces événements posent cette question: qui, aujourd'hui, en France, a vocation à fédérer la réponse politique à une telle agression? Autour de qui pourrions-nous au moins aller manifester, autour de quels mots d'ordre, au nom de quelle logique politique, pourrions-nous par milliers être dans les rues, pour exprimer notre rejet de cette violence et de ces menaces, et d'abord notre solidarité par rapport à ce peuple si proche de nous qui va sombrer dans la nuit? Le Mouvement contre le Racisme et l'Amitié entre les Peuples, dirigés par un aventurier pro-islamiste? La Ligue des Droits de l'Homme, qui a perdu toute crédibilité démocratique dans des positions ou dans des silences sans foi ni loi? Les extrême-gauches, aveuglées par le difficile conflit du Moyen-Orient au point d'en être parfois révisionnistes? Les différents groupes, syndicats et partis progressistes, jusque-là aphasiques sinon complaisants, en réalité démissionnaires, devant la montée des communautarismes? La droite libérale qui les organise institutionnellement? L'extrême-droite, amie des dictatures arabes, tant elle est d'abord antisémite? Qui peut rassembler, en France, Français de toutes obédiences, de toutes confessions, et non-Français, pour dire que, laïcité, démocratie, droits des femmes, sont des choses qui comptent et nous rassemblent? Si je peux admettre que, pour une cause juste, il faille se rassembler avec des gens que dans la vie nous ne fréquenterions pas avec plaisir, il ne sert à rien de se rassembler seul.

Quatre fois au moins en trois ans, j'ai été envahi par cette montante impuissance.

— Nous étions une centaine devant la mairie de Bordeaux au lendemain des attentats de Madrid, et c'étaient surtout de vieux Espagnols. La grande conclusion qu'en avaient de fait tiré les prescripteurs d'opinion était alors qu'Aznar était un fieffé menteur doublé d'un aventurier pro-américain, et que, au fond, tout allait se régler en votant selon les prescriptions de Ben Laden. Alors que le fond de la question était et demeure plus que jamais la volonté maintes fois déclarée par lui et par les siens de la reconquête d'Al-Andalous, ce qui fait d'ailleurs du Maroc une proie de choix.

— Les attentats de Londres n'ont pas non plus rassemblé les foules et ont même eu parfois tendance à être l'occasion de certaines suspicions sur leur importance et même leur réalité. Alors que les mouvements islamistes ont depuis longtemps vu dans les particularités politiques du Royaume-Uni un atout décisif dans l'installation de leurs bastions en Europe. Et que leurs ambitions sont largement couronnées de succès.

— Les émeutes de novembre 2005 et leurs épisodiques avatars, dont le caractère d'abord délinquant et les liens avec l'islamisme sont occultés par de soi-disant considérations sociologiques sur la précarité dont souffrent d'abord les principales victimes de ces émeutes. Alors qu'il s'agit de soustraire des territoires entiers, et leurs populations, et leurs femmes, musulmanes ou non, aux lois de la République pour les livrer, sous couvert d'islamisme, aux petits chefs et aux plus grandes mafias des trafics d'armes et de drogue.

L'affaire Redeker enfin, qui n'a rassemblé que quelques milliers de signatures. Et qui aura été l'occasion d'infâmes désertions de tous ces acteurs collectifs, institutionnels ou d'opposition qui, à un moment ou à un autre, ont soigneusement pris leurs distances par rapport à la victime, à cette heure toujours abandonnée aux caprices d'une fatwa. Un citoyen abandonné par son pays, un professeur renié par son Ministère, un intellectuel lâché par les siens (cf. plus bas, 28 septembre-3 octobre 2006, documents cités).
Pour douze dessins de potache, pour un discours de pape bien trop érudit, des dizaines de pays dont le malheureux ordinaire est la dictature s'enflamment, les émeutes armées y font des centaines de morts. Lorsque les démocraties sont attaquées ainsi de façon frontale (car là est le sens aussi des attentats d'Alger), elles ne savent littéralement plus à quel saint se vouer.

P. S. — Cet article est suivi (ci-dessous) d'un autre du 14 décembre 2007: Un 11 comme un autre dans Alger la blanche.


Eugène Delacroix:
Femmes d'Alger dans leur appartement (1834).