Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 25 janvier 2010

Bruno Dumont: Hadewijch (2009)




Bruno Dumont (1), ce sont ces images, rares au cinéma, des Flandres et de leur reste démantelé de classe ouvrière: La vie de Jésus (1997) puis L'humanité (1999) ont imposé les corons aux briques rythmées et répétitives et les visages abrupts de la jeunesse détruite de Bailleul où Dumont vit parmi les siens. Puis, après le défi cinéphile américain de Twentynine Palms (2003), de nouveau depuis sa terre, dans la boue des fermes anciennes, la fenêtre terrible ouverte sur l'Algérie dans Flandres (2006). Mais Paris! Paris connu, Paris reconnu par les siens et par lui-même! Sauf à verser dans le contorsionnisme esthétisant, pourrait-il libérer Paris de son avalanche de films et de cartes postales? Dans tous ces clichés, comment étonner encore?

Sur ses traces pentues dans le mont des Cats, Céline nous emmène dans sa Désirade des Flandres, cloître dont on ne sort que par le haut: dans le carré de l'écran, une grue monte vers le carré du ciel, et dans celui de la fenêtre de la modeste cellule de la postulante. Au carré du jardin, Céline voudrait bien s'enclore pour se regarder grelotter, jeûner, se tremper et s'engourdir, mais personne ici ne lui donne raison. Solide bon sens du conseil des supérieures, mère et prieure: «Sors donc de ce carré magique et de tous tes excès érotiques pour aller confronter tes émois à des douleurs que tu n'auras pas choisies».
Céline, tu aurais dû voir David, cet ouvrier couvreur à peine salué, subir, dans le silence et l'apparente patience, les grilles, les couloirs, le réfectoire et le vestiaire de sa prison. Toi aux lèvres pleines de poèmes et la chair pleine d'amour de soi, n'es-tu pas née pour mieux croiser ces êtres mutiques et riches de leurs seuls corps mal équarris et de leurs fulgurances empathiques?

Céline cherche un raccourci entre la demeure familiale, cube étourdissant d'ors et d'opulence (Hôtel de Lausun, 1657, 17 quai d'Anjou) et la pauvreté rédemptrice mais, autrement instruites de la vraie dureté du monde, les nonnes paysannes renvoient Céline à son cocon de solitude, entre un père diplomate — c'est-à-dire une vie d'ostentation bâtie sur les pires convulsions du monde —, et une mère dépressive dans sa chambre à coucher. Il lui reste "Le Chien", toutou de luxe dérapant sur les parquets cirés, seule présence vivante, seule âme qu'elle puisse recommander à son Dieu et accueillir dans son lit, après avoir encore un moment posé ses prières et dévidé ses stances.

Au premier matin dans le monde, à la question de sa mère: «Que fais-tu aujourd'hui?», «Je vais prier», lui répond-elle. À l'église de sa paroisse, l'Ile saint-Louis, zoom sur elle, émue par la musique d'une cantate et d'une violoniste, yeux brillants et humides, comme ceux de Nana / Anna Karina dans Vivre sa vie saisie par la Jeanne de Dreyer, et ses lèvres silencieuses esquissent un merci. S'ouvrant à l'autre parmi ces colonnes pieuses, se mettrait-elle ici en marche vers une vérité plus profane?

Il lui aura suffi d'inviter Yassine, intrus de banlieue, pour faire du salon enchanté le champ clos, mais feutré, de l'affrontement familial. Ainsi crescendo elle part vers les violences du monde: sur l'Île encore, au bar de la rue des Deux-Ponts, Céline se laisse cueillir par un trio de banlieusards — que font-ils donc ici, si loin de chez eux? — en une sorte de gracieuse inconscience, jouissant aussi de son innocence offerte; dans une soirée rock (frénétique Art de la fugue), elle s'échappe de la main de Yassine sur son épaule; à tombeau ouvert, elle dévale avec lui les rues de Paris sur un scooter volé; elle frôle les eaux de la Seine, baptismales ou morbides qui le dira; traverse une cité hors du monde avec ses garçons et leurs chiens, en robe mouchoir ou épaules découvertes, provocante et convoitée; jusqu'au Liban plonge dans la guerre, bombardement, enfant tué, bousculade de foule, c'en est trop, la voilà prête, sous la férule de Nassir à troquer son auto-contemplation contre la fièvre de l'agir, "continuer l'œuvre du Créateur", entrer dans l'univers du faire: «Viens maintenant, nous avons encore beaucoup de route à faire, nous n'avons plus rien à faire ici», lui murmure fermement Nassir devant la porte du couvent.

Le silence et l'énigme de Hadewijch incitent son spectateur à déchiffrer les signes à chaque instant, dans chaque image, dans chaque plan. Qui David convainc-t-il de sa simple existence par son visage encore étonné de vivre sur un corps et une dégaine déjà imposés par sa classe sociale? Qui connaît Céline, ensevelie sous les prières et la récitation des textes — si beaux soient-ils, ils ne sont pas d'elle mais de la mystique Hadewijch, béguine flamande du XIIIe siècle? Qui perce Nassir, déroulant sa langue de bois mais persuadé de l'invisible? Pourquoi, pour qui ce jardin de la cité de banlieue forme-t-il une immense croix? Céline a-t-elle vu qu'elle sombrait dans l'action à la station de métro Kléber, du nom du garçon engagé à seize ans chez les hussards, puis gloire de l'armée révolutionnaire? Sait-elle qu'elle aura pris pour cible l'Arc de Triomphe, étoile des beaux quartiers, afin d'en demeurer le soldat inconnu?
Faute de mots, Céline vient à nous à force de chaînette tressée dans ses doigts comme un chapelet, de mise à genoux pour croire: cinq répétitions de son moulin à prières, cinq mises au tombeau devant la grotte aux barreaux constellés de rubans ex-voto populaires. Juste des regards: les siens scrutant le ciel vide; ceux de chouette ou de nécessaire injonction de la Prieure et de la Mère supérieure; l'œillade effrontée du mateur sur la poitrine de Céline, quand ils sont là tous deux pour entendre Nassir disserter sur l'invisible; Nassir, qui la scrutera d'un air supérieur, rusé ou goguenard. Et les yeux droits de David, revenons-y, obstinément fixés sur elle, c'est-à-dire, à travers elle, en quête aussi du vrai monde et des vaies gens. Et le Liban bombardé envoie son dernier signe: le mot eternity inscrit sur une façade.

Julie Sokolowski déploie magnifiquement sa maladresse et son emprunt pour donner à voir et à sentir l'érotisme exacerbé de Céline: vêtements mouillés, gaucheries souveraines, offrande théâtrale, jusqu'à l'erreur sur soi obsédée de sincérité, hantée par cette seule question: du Christ le corps est-il là ou non? «Je crois que t'es barje» finit par dire Yassine atterré. Au rythme des cinq pleurs qui jalonnent son chemin vers sa vérité conquise, Céline s'abandonne aux bras de David, son sauveur taiseux. Là, en très gros plan, elle ferme enfin ces yeux qui ne savaient que se lever au ciel. Quand elle les rouvrira, ce sera sans doute à hauteur d'homme.

Grâce à Céline et au plus novateur des cinéastes français vivants — si on admet que le maître de tous est vaudois et que les deux autres vivent en Italie —, il nous faut, tel Sysiphe heureux, imaginer Bresson ou Rossellini sans dieu.

1. En effet, l'occasion de créer une nouvelle étoile dans notre galaxie personnelle: Pour Bruno Dumont rassemblera nos notes et documentation sur ce cinéaste.
© Photogramme: Bruno Dumont: David Dewaele dans
Hadewijch (2009).