Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mercredi 20 janvier 2010

Jours montueux pour le Président Obama




«Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir», écrivait Marcel Proust, dans Nom de pays, le nom (ici, pour le plaisir, l'intégralité de ce texte admirable). Une élection sénatoriale partielle dans le Massachusetts pourrait bien avoir des effets durables sur la vie quotidienne et l'avenir historique de millions de gens dans diverses régions du monde. Le Président Obama sait que sa vie politique dépend d'abord de la façon dont il se confrontera aux problèmes intérieurs de son pays, même si personne ne lui demande évidemment de les résoudre. Et nous savons que c'est seulement si les rapports de force domestiques ne lui sont pas trop défavorables qu'il pourra engager sa personne et son pays dans les conflits internationaux pour en modifier le cours, s'il en a vraiment le projet comme nous préférons le croire. Ce serait même là sa différence cruciale avec les administrations précédentes, qui parvenaient toujours à fédérer pour un temps les citoyens américains sur les tragédies extérieures. Mais la guerre financière a eu ce mérite de rendre plus évidente et plus intolérable la violence économique à davantage de gens.

Nous pensions encore, il y a quelques jours, que l'adoption emblématique de la réforme de santé et la débâcle politique du gouvernement iranien — qui ne s'est pas privé de bourrer les urnes devant la défaite électorale, de façon tout à fait contre-productive — ouvraient des perspectives moins défavorables dans le conflit entre Israël et la Palestine, et pour une inéluctable révolution iranienne, deux problèmes dont la résolution modifierait profondément les rapports de force dans le reste du monde, du moins celui dans lequel, de San Francisco à Vladivostok, nous sommes plus directement intégrés.

Après avoir élu cinquante ans feu Ted Kennedy, un démocrate favorable de longue date à une telle politique de santé — dont il faudrait raconter la récurrente histoire —, une courte majorité d'électeurs a préféré signifier à son Président que cette Amérique projetait trop de dépenses pour ses pauvres. Ces hommes et ces femmes savaient (1), espéraient même que, votant ainsi, ils livraient leur Président et une politique intérieure un peu innovante aux petits jeux sans fin de l'obstruction sénatoriale, menés par les intérêts des plus riches et des plus carriéristes. Mesuraient-ils pour autant que, ce faisant, ils affaiblissaient sérieusement les chances ouvertes aux hommes et aux femmes en luttes pour la paix, leurs droits et leurs libertés à travers le monde et qu'ils compliquaient leurs combats? Ont-ils vu que les hasards du présent joignaient leurs voix à celle du Président vénézuélien, grand ami déclaré et soutien inconditionnel du dictateur iranien que, le 25 novembre dernier à Caracas — c'est-à-dire après et pendant les sanglantes répressions à répétition de son propre peuple — il a qualifié de «gladiateur des luttes anti-impérialistes»? Cette voix tonitruante et obscène, parfois si follement encensée par notre bien-pensance locale (2), qui, à la veille du scrutin du Massachusetts, accuse les États-Unis d'occupation militaire, afin de préparer un débarquement armé sur Haïti détruite? Le dictateur iranien, ses homologues au Venezuela et au Nicaragua, ses relais du Hamas et du Hezbollah, et tous ceux qui, dans le monde et tous intérêts divergents mais confondus, attisent pour notre malheur les haines anti-américaines, pourraient bien se croire autorisés à leur tour à imaginer que le champ est à nouveau ouvert pour leurs obsessions de mort.

1. Quelques jours avant ce scrutin, le président Obama est venu à Northeastern University près de Boston pour dire exactement: «Ce qui est en jeu dans le Massachusetts, c'est de savoir si nous allons aller de l'avant ou reculer». On peut y voir des paroles rituelles de circonstance, mais on peut aussi les entendre autrement.

2. Par exemple, on relira avec un désespoir accru l'article Hugo Chávez de Ignacio Ramonet, paru en août 2007 dans Le Monde Diplomatique, dont il n'était alors que le directeur depuis près de vingt ans. Et par exemple: «Pourquoi tant de haine? Parce que, à l’heure où la social-démocratie connaît une crise d’identité en Europe, les circonstances historiques semblent avoir confié à M. Chávez la responsabilité de prendre la tête, à l’échelle internationale, de la réinvention de la gauche.»
Définitivement perdu derrière nous et en cruel défaut de lendemains, le temps où Marcel Proust et son petit monde pouvaient encore connaître «des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant».

© Photogramme: Frederick Wiseman, Welfare (1975).