Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 9 janvier 2012

Jean-Luc Godard et Pierre Bourdieu, 1993-2002


Lecture dans dossier, cliquer ici.

Les éditions du Seuil commencent la publication des cours de Pierre Bourdieu avec Sur l'État (1989/1992). Jean-Luc Godard fit sa connaissance lors des grèves de 1995 et le retrouva dans le mouvement de soutien aux sans-papiers. Les deux hommes entrèrent en sympathie au point que, sans grande illusion il est vrai, Pierre Bourdieu soutint auprès de Jack Lang la candidature du cinéaste à une chaire au Collège de France, qui, à en croire Godard, fut refusée par les professeurs littéraires: «Ils pensent sans doute qu'on ne doit pas traiter les livres comme je le fais, qu'on ne doit pas en parler au cinéma comme ça» (JLG par JLG, Cahiers du cinéma, II, 21).

Célébrons donc ici l'événement avec une séquence à regarder et lire comme un montage, en quatre temps et deux vidéos.

• 1. Extrait de la biographie d'Antoine de Baecque:

Godard a proposé à Serge July et à Pierre Bourdieu, à la suite d'un déjeuner à Libération à l'automne 1999, de «partir ensemble au Kosovo pour retrouver une femme montrée sur une photographie, anonyme, misérable, fuyant les combats, les chaussettes trouées, une image publiée dans le journal». Arte, chaîne contactée par le journaliste, se dit prête à produire le film et à financer le voyage des trois hommes. Mais les choses traînent et rien ne se fait. «Ils aiment mieux ferrailler de Paris et surtout se faire admirer ferraillant», remarque alors un Godard sarcastique à propos de ses deux compères. «J'ai proposé de filmer notre conversation, en le reprenant, et de la monter avec quelques photographies choisies. Encore le silence: on s'est séparés, et après plus rien. Sept à huit fois, j'ai envoyé ces photos à Libé, notamment celle de cette femme du Kosovo qui n'avait pas droit à son nom, à July, à Séguret quand il a écrit sur Rosetta, à Hatzfeld avec son texte lors de la mort de Blandine Jeanson. Aucune réponse». — Antoine de Baecque: Godard, Grasset, 2010, p. 789, toutes références données dans ce livre.

• 2. Première vidéo: Pierre Bourdieu lit une lettre de Jean-Luc Godard, extrait de La Sociologie est un sport de combat, documentaire de Pierre Carles (2001) et sa transcription.




Hors champ. — Jean-Luc Godard.
Pierre Bourdieu. — Ah. Merci beaucoup. Pas de réponse à attendre, non?
Le jeune homme. — Je ne pense pas.
Pierre Carles. — De qui c'est? Jean Luc Godard?
P. B. — Bon c'est le grand jeu, hein. C'est mystérieux, hein, comme tout ce qu'il fait. Ah oui ça c'est les extraits de son film, ça là…euh.
P. C. — Histoires du cinéma?
P. B. — C'est une histoire avec un "s" du cinéma. Il a un certain talent quand même. Je comprends rien. C'est vrai s'est embêtant. Non, non, je trouve ça… assez beau, mais je comprends rien! Ouais, je suis pas poète, quoi!
P. C. — C'est vrai que la poésie c'est un autre moyen de percevoir intuitivement des choses.
P. B. — Oui, oui, je ne le suspecte pas de dans ce cas là, il veut dire quelque chose,… voilà. Oui, c'est un autobus, il y a un autobus sur lequel il y a une affiche My girl. Voilà, et il dit: «Je me suis demandé en face de ce document montrant les passagers dans un transport public si nous y voyions bien la même chose et si par conséquence par la suite nous pouvions prétendre essayer de raconter ensemble la même histoire, en principe la vraie. Il me semble hélas pour nous et trop de Kosovars en tout genre et lieux, que non. My girl vous le dira, le rendez vous d'amour de la vérité a été mal préparé, autant en emporte le vent, dira la mauvaise langue. Et bonne nuit les dormeurs, ce gentilhomme de film dont la majorité d'entre nous n'ont même pas entendu ce que vous appelez défaite, le nom, discours politique.» Voilà (il relit). Vous comprenez, vous?
P. C. — Pas vraiment, mais, mais je n'ai pas lu l'intégralité du courrier non plus.
P. B. — Mais c'est tout, c'est tout, il n'y a rien de plus, vous avez tout lu.
P. C. — En tout cas, il vous sonde hein, si vous ne comprenez la pas même chose à a partir de cette image là, vous ne serez pas en mesure de ...
P. B. — Oui, mais c'est ça, ça j'ai compris, mais après quand il dit…euh…bon, enfin bref.
P. C. — Ça reste un dialogue de sourds alors.
P. B. — Mais dès l'origine. Bah oui. C'est difficile. Ah pauvre Bourdieu.

• 3. Un article d'Olivier Séguret de 2002, dont le nom est prononcé dans l'extrait 1.

Au printemps 1999, le cinéaste Jean-Claude Guiguet organisait les projections privées de son film Les Passagers. Parmi les spectateurs se trouvait Jean-Luc Godard, enthousiaste: «C'est un film qu'il faut montrer à Bourdieu», dit-il en substance à Guiguet.

Saisissant la balle au bond, Guiguet eut la bienveillance de demander à Libération de jouer les entremetteurs: une projection des Passagers fut organisée pour le sociologue puis un déjeuner Godard-Bourdieu eut lieu pour en débattre. Passionnante, difficile, souvent grinçante, la conversation n'a pas produit les effets escomptés: quoique l'entretien fût dense et original, les parties s'accordèrent pour ne pas le publier, essentiellement pour protéger le film de Guiguet, qui, contre toute attente, n'avait pas convaincu Bourdieu.

«Engageons-nous ensemble ailleurs, sur d'autres terrains», suggérait Bourdieu. «Revenons sans cesse au cinéma, Les Passagers sont les frères de La Misère du monde», insistait en résumé Godard. Pour ceux qui étaient présents autour de cette table, le face-à-face, un jeu matois d'approche curieuse et de coups de patte défensifs, n'en fut pas moins "historique". L'estime et le respect mutuels ne faisaient pas l'ombre d'un doute, mais la trouille réciproque d'être manipulé par l'autre était aussi manifeste.

Dans les mois qui suivirent, Godard perpétua le dialogue, envoyant une série de messages politico-poétiques à Bourdieu comme à Libération. C'est une de ces lettres que Bourdieu reçoit dans son bureau du Collège de France au moment où Pierre Carles filme son portrait pour La sociologie est un sport de combat. Beaucoup s'interrogèrent sur le sens de cette scène, dont le montage semblait souligner la moue, entre ambiguïté et ironie, du destinataire. Le courrier des lecteurs des Cahiers du cinéma fut le théâtre de ces interrogations, jusqu'à ce que Pierre Carles lui-même vienne y mettre un terme par ses explications [Les Cahiers du cinéma, n° 562]. Événement clandestin mais bien réel, le choc pacifique des Titans a en effet eu lieu. Laissons-lui ses secrets. — Olivier Séguret, Libération, 25 janvier 2002.

• 4. Et en manière de dernier mot, Je vous salue Sarajevo, de Jean-Luc Godard. Comme le dit T. W. Adorno (Philosophie de la nouvelle musique, Gallimard / Tel, 1962, p. 53): «Les formes de l'art enregistrent l'histoire de l'humanité avec plus d'exactitude que les documents.». En manière de dernier mot, oui, même si ce film date de 1993.





La musique est d'Arvo Pärt. Voici la transcription et les références du texte de ce film:

En un sens, voyez-vous, la peur est tout de même la fille de Dieu, rachetée la nuit du vendredi saint. Elle n’est pas belle à voir, non, tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par tous. Et cependant, ne vous y trompez pas. Elle est au chevet de chaque agonie, elle intercède pour l’homme. [Passage de Georges Bernanos, La Joie (1929), intitulé La Sainte agonie du Christ, qui deviendra en 1948 l’épigraphe des Dialogues des Carmélites].

Car il y a la règle, et il y a l’exception. Il y a la culture qui est de la règle, il y a l’exception qui est de l’art. Tous disent la règle, cigarette, ordinateur, tee-shirt, télévision, tourisme, guerre. Personne ne dit l’exception, cela ne se dit pas, cela s’écrit: Flaubert, Dostoïevski, cela se compose: Gershwin, Mozart, cela se peint: Cézanne, Vermeer, cela s’enregistre: Antonioni, Vigo. Ou cela se vit, et c’est alors l’art de vivre: Srebrenica, Mostar, Sarajevo. Il est de la règle que vouloir la mort de l’exception. Il sera donc de la règle de l’Europe de la Culture d’organiser la mort de l’art de vivre qui fleurit encore à nos pieds. [Ce paragraphe est de Jean-Luc Godard et sera repris dans JLG / JLG (1994)]

Quand il faudra fermer le livre / Ce sera sans regretter rien / J’ai vu tant de gens si mal vivre / Et tant de gens mourir si bien. [Louis Aragon, Crève-cœur (1941)].