Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 23 janvier 2012

Vincenzo Consolo (1933-2012)



L'écrivain italien Vincenzo Consolo est mort à Milan ce 21 janvier à l'âge de 79 ans. Nous reproduisons ici la partie de notre article sur
La Sicile Littéraire, que nous avions rédigé pour l'Encyclopædia Universalis (Universalia, 1991).


Vincenzo Consolo. — Rare et discrète, l'œuvre de Consolo s'installe dans la tension entre mots et choses. S'il renonce à être maître du langage, Consolo est un rebelle, déchiré entre deux langues, celle de l'Île, consolatoire et chaude, et celle du continent, répressive, pour laquelle il n'est qu'un baragouineur, un sujet codifié et passif. De là une double menace, donc, de régression et de perte d'identité, qu'il veut conjurer, avec La Blessure d'avril (1963), son premier roman, où une langue réinventée, un dialecte redevenu digne sont la revanche de l'enfant violenté. Un livre que les Italiens ne découvriront qu'après le succès du Sourire d'un marin inconnu (1976), montage savant de documents et d'invention, de registres narratifs diversifiés. Méditation sur l'histoire et sa violence aussi, sur les rapports de pouvoir et les langues plurielles, celle baroque des nobles ou celle des graffitis des prisonniers: lorsque Consolo utilise une langue raffinée, c'est pour aussitôt l'accompagner de sa parodie subversive. Fractures, ruptures, sa musique cache une auto-ironie, là où des critiques ont trop vite crié au retour du dannunzianisme.

La langue concrète, faite de gestes et de vie quotidienne immémoriale, se retrouve dans l'incapacité historique d'exprimer revendications et espoirs modernes. Et même les désespoirs qui font de la vie une prison en forme de colimaçon. Alors seulement la nouveauté de La Blessure d'avril — l'oppression du langage comme première oppression — nous apparaît.
C'est dans Retable (1987) qu'on saisit le mieux ce voyage métaphorique d'un homme des Lumières en Sicile, où poésie, mémoire et histoire se conjuguent étroitement. Si Retable porte à ses extrêmes conséquences le langage lyrique, c'est pour abattre celui qui se veut rationnel alors qu'il n'est plus qu'un mythe technocratique, père amnésique et bientôt aphasique, pour lequel le voyage n'est plus qu'une consommation touristique. Voyager qui, en nous, devrait être au contraire connaître, mourir et renaître, nous dépouiller des conventions, faire une pause dans notre vie pour revenir ensuite régénérés, après avoir touché aux racines maternelles. Si la furie verbale possède les deux protagonistes opposés socialement, c'est parce qu'ils accomplissent en Sicile un voyage aux Enfers, chez les mères.

On trouvera aussi dans notre dossier Italiana, trois textes inédits de Vincenzo Consolo, que nous avions traduits, en particulier pour notre revue Le Cheval de Troie:

L'Etna se donne en spectacle, paru dans Tempo Illustrato, mai 1971, Le Cheval de Troie n° 7: Etna, janvier 1993.
Nelson, duc de Bronte, paru dans Il Messaggero, 16 novembre 1982, Le Cheval de Troie n° 8: Anglais en Méditerranée, septembre 1993.
29 avril 1994, paru en 1994 dans une revue italienne non identifiée.

© Antonello da Messina: Ritratto d'ignoto marinaio (1470-1472 ca), huile sur panneau de noyer, 30,5 cm x 26,3 cm, Cefalù, Museo della Fondazione Mandralisca.