Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


samedi 27 août 2011

Samy Cohen: Incertain printemps social israélien



Dans la suite de notre précédent billet du 20 août 2011,
Un jeudi noir pour la paix au Proche-Orient, Samy Cohen, directeur de recherches au Sciences Po - Centre d'Études et de Recherches Internationales, donne corps à ce qui n'y était qu'une intuition, en la précisant notablement.

Samy Cohen: Incertain printemps social israélien. La justice concerne aussi les Palestiniens. — Quelques jours avant que n'éclate la «révolution des tentes», mi-juillet, ce mouvement de protestation contre la cherté des logements en Israël, personne n'aurait parié sur une telle vague de protestation ou sur la présence de trois cent mille personnes lors de la manifestation du 6 août. Ce mouvement lancé via Facebook s'est étendu à une rapidité fulgurante. Des tentes, symboles du mouvement, ont été dressées boulevard Rothschild, à Tel-Aviv, et dans de nombreuses autres villes du pays.

Les grandes révoltes éclatent souvent de manière imprévisible. Au moins sait-on qu'elles se développent sur un terreau favorable. En Israël, le mécontentement gronde depuis des années. Les prix du logement ont flambé. Les écarts entre riches et pauvres sont parmi les plus importants au monde. Un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec un revenu mensuel inférieur à 740 euros.

Le mimétisme avec le «printemps arabe» est une des explications plausibles. Nombre d'acteurs de la protestation le ressentent et le déclarent. Sur une grande banderole blanche, on peut lire: Tahrir, au coin de Rothschild, Marche comme un Égyptien, est-il écrit sur une pancarte brandie lors de la manifestation du 3 août.

Quelles sont les chances de voir les revendications du «printemps israélien» aboutir? Celui-ci a déjà fait faire à la société israélienne un pas de géant en mettant un problème de justice sociale sur l'agenda public. Mais les difficultés demeurent et des divergences sont perceptibles. Certains souhaitent le départ du premier ministre, Benyamin Nétanyahou, un des principaux instigateurs de la politique néolibérale. D'autres redoutent qu'une attitude trop hostile ne fasse de leur révolte un mouvement d'opposition politique.

Le deuxième problème est celui des revendications. Que demander et jusqu'où aller dans les exigences? Faut-il négocier avec la commission mise en place par le premier ministre ou exiger purement et simplement le retour de l'État-providence? Pour l'instant, en tout cas, le mouvement penche nettement en faveur de cette dernière option.

Troisièmement, les manifestants s'interrogent : doivent-ils continuer à protester dans la rue ou se constituer en organisation politique pour présenter des candidats lors des prochaines élections prévues en 2013? Beaucoup sont tentés par cette solution. Mais le mouvement manque encore d'un vrai leadership politique.

Autre difficulté, celle liée à l'agenda de la rentrée de septembre, date à laquelle l'Autorité palestinienne entend demander l'adhésion de l’État palestinien à l'ONU. Cette perspective pourrait donner lieu à des manifestations palestiniennes et reléguer les revendications sociales au deuxième rang. Il ne faut pas perdre de vue, enfin, que si le terrorisme reprend, il détournera l'attention du public vers sa priorité numéro un, à savoir la sécurité.

Plusieurs attaques surprises lancées, le 18 août, le long de la frontière égyptienne, contre des véhicules israéliens par un groupuscule extrémiste palestinien ont fait huit morts et de nombreux blessés. Les organisateurs du mouvement des tentes qui avaient appelé à une grande manifestation, le 18 août, ont aussitôt proclamé leur solidarité avec les victimes. La manifestation qui devait se tenir à Jérusalem a été annulée, et celle de Tel-Aviv transformée en une «marche silencieuse», en présence de quelque quatre mille participants seulement.

Faudra-t-il, enfin, s'attaquer aux questions sensibles de la guerre et de la paix, qui font partie des non-dits de cette révolte? Beaucoup sont convaincus qu'il est impossible de continuer à augmenter les dépenses liées à la défense et, dans le même temps, d'instaurer plus de justice sociale. Mais on ne s'attaque pas facilement au sacro-saint budget militaire.

Un des autres non-dits actuels concerne l'occupation et la poursuite de la colonisation des territoires occupés. Le mouvement de révolte peut-il se transformer en un grand mouvement pour la paix, comme les Palestiniens eux-mêmes le souhaitent? Cela semble peu probable.
Certes, la question de la poursuite du financement public des colonies se posera tôt ou tard. Mais réclamer la fin de la colonisation est une chose, exiger le retrait des territoires occupés en est une autre. S'il se prononçait en ce sens, le mouvement des tentes perdrait alors rapidement le soutien massif de la population israélienne (plus de 85 %), car le retrait des territoires occupés ne fait pas consensus, même si la majorité des Israéliens est prête à accepter la création d'un Etat palestinien.

S'attaquer au problème de l'occupation le fera apparaître comme un mouvement «gauchiste», «propalestinien» et «non patriote», un risque qu'il ne prendra pas, afin d'éviter de brouiller les cartes et de perdre sa popularité actuelle.

S'il arrive à s'organiser pour participer aux élections, il devra cependant répondre à ces deux questions: comment une organisation politique qui prétend accéder à la Knesset peut-elle avoir un programme économique et social, sans proposer une solution claire pour mettre fin au conflit israélo-palestinien? Peut-elle promettre la justice sociale aux seuls Israéliens, sans se soucier de celle des Palestiniens vivant sous occupation depuis 1967? — Le Monde, 27 août 2011.

© Photographie: Maurice Darmon. Vers Jérusalem Est, Gens de là-bas, novembre 2009.

lundi 22 août 2011

Lettre 18: été 2011



Nouveaux billets

Notre raison d'être: Liber@ Te:
Libertés pour le présent: 1. Pour une femme oubliée, appel de Osez le féminisme, à propos d'une affaire de mœurs. — 2. Irène Théry: La femme de chambre et le financier. — 3. Syrie: permis de tuer. D'étranges silences saisissent les haut parleurs. — 4. Qui notera Standard & Poor's? La main dans le sac, petite chronique d'une manipulation politique.
Vers 2012: 1. 2012. Gauche (1): perdre à tout prix. Le Parti socialiste fait ses courses, la droite est à la balance. — 2. 2012. Gauche (2): chambre sans vue. La gauche orpheline? — 3. 2012. Gauche (3): une chance historique. — 4. 2012. Vers un printemps sans peuple?
De l'écologie politique: 1. Disparition des abeilles, la fin d'un mystère.
Un Iran libre: 1. Iran, deux ans déjà.
Des pays plus libres: 1. La Grèce et l'enfant, de quelques simples vérités. — 2. Gene Sharp: De la dictature à la démocratie, préface.

Notre delta fertile:
Manhattania: 1. Novembre à New York: l'automne à Manhattan et l'état du chantier du World Trade Center (dernier billet). — 2. Ian Ference: Les ruines de New York, archéologie d'une métropole.
Judaïca: 1. Parler droit. Du juste usage des mots. — 2. Un jeudi noir pour la paix au Proche-Orient, après les attentats d'Eilat.

Des images:
Penser par images et par sons: 1. Ian Ference: Les ruines de New York, archéologie d'une métropole. — 2. Rome, printemps 2011, 51 photographies. 3. Éveline Lavenu complète régulièrement ses albums de croquis, acryliques et gouaches.

• Nos images: Table complète des diaporamas.

Notre cinéma:
Les Trains de Lumière, site général. 1. Nurith Aviv, une langue et les autres (2002-2011). Une trilogie sur l'acte de traduite, ici l'hébreu. — 2. Judaïciné, le site du cinéma israélien.
Pour Jean-Luc Godard: 1. La maison de Malaparte, à Capri, la maison du Mépris.


Rappels

Notre cinéma:
Du site en librairie, deux ouvrages esquissés ici durant trois ans et développés et édités en librairie: Pour John Cassavetes et Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard, aux éditions Le Temps qu'il fait.
Pour Paul Carpita: 1. L'artiste absolu (suite) (dernier billet).
Pour Bruno Dumont: 1. Bruno Dumont vs Stanley Kubrick (dernier billet).
Pour Straub et Huillet: 1. Sicilia! (1999) (dernier billet).
Pour Raphaël Nadjari, un dossier complet.
Pour Frederick Wiseman: 1. Un livre sur Frederick Wiseman, 2011, MoMA / Gallimard (dernier billet). Nos notes détaillées sur ses films ne sont plus accessibles en ligne. Nous préparons un ouvrage sur l'œuvre du cinéaste, à paraître, nous l'espérons, en 2012. Demeurent les nouvelles informatives, la documentation, des articles invités et divers entretiens avec le cinéaste.

Notre delta fertile: ItalianaPour Maximilien VoxLes Goûts Réunis: recettes de cuisine.

Nos fictions: Édits & Inédits: plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.

© Photographie: Maurice Darmon: L'inconnu de Saint-Germain, tiré de Images de Paris et d'ailleurs.

En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

samedi 20 août 2011

Un jeudi noir pour la paix au Proche-Orient



Les attentats par le Hamas sur la ville israélienne d'Eilat ne se sont pas passés ce jeudi 18 août par hasard ou coïncidence. Le gouvernement israélien est actuellement ébranlé par une crise intérieure économique et sociale d'une profondeur inédite, et qui ne se développera politiquement que si les masses citoyennes en mouvement prennent pleinement en conscience le lien entre leurs luttes et la poursuite des colonies et l'occupation en Cisjordanie. Les forces de paix et de progrès en Israël et l'Autorité palestinienne, et donc Israël et le futur État de Palestine, ont intérêt à une telle évolution.

Par ailleurs, voilà cinq mois qu'en Syrie, le pouvoir tue, torture et emprisonne tout son peuple, et canonne à présent un camp palestinien sur son sol, avec la bienveillance renouvelée des gouvernements russe, chinois, indien et brésilien, et surtout le soutien actif de l'usurpateur iranien et de son régime, qui entretient de la même façon la dictature du Hamas dans la bande de Gaza, d'où sont partis les attentats. Or, le jour même des attentats d'Eilat, et pour la première fois de façon claire, les gouvernements américain, français, allemand et anglais se sont prononcés conjointement pour le départ du dictateur syrien. Le Hamas et la Syrie: le maître iranien ne peut imaginer perdre ses deux bases militaires et politiques dans le conflit du Moyen-Orient.

Enfin, cinq jours avant les attentats, le 13 août, le ministre palestinien des Affaires étrangères Riyad al-Malki a précisé à l'AFP que le gouvernement palestinien présenterait la demande de pleine adhésion d'un État de Palestine à l'ONU le 20 septembre prochain. Quelles que soient les opinions qu'on peut avoir sur cette démarche de l'Autorité palestinienne, il est néanmoins sûr que ces attentats ne l'aident pas précisément.

Ces attentats, et les inévitables représailles sur lesquelles leurs instigateurs peuvent tranquillement compter, n'ont pas pu se faire sans l'engagement actif de ceux qui y ont intérêt. Ils ont donc pour but de stopper ou de dévoyer la nature profondément démocratique du mouvement de protestation israélien qui pourrait imposer un tout autre cours à son gouvernement, ce dont ni le pouvoir iranien, ni donc la Syrie actuelle ni le Hamas, ne veulent; d'affaiblir la lutte du peuple syrien contre l'oppresseur qui se dit leur gouvernement; de gêner les évolutions américaine et européenne en cours; de contribuer, après les coups d'arrêt donnés par le sanguinaire poète libyen et le stratège syrien, à réduire à néant toute possibilité de démocratisation de l'ensemble du monde arabe; et de s'opposer aux initiatives de l'Autorité palestinienne. Au profit de l'extrême-droite israélienne qui peut ainsi compter sur la terreur pour vider rues et places de ses manifestants; des forces islamistes et militaires qui montrent de quoi elles sont capables en Tunisie et en Égypte; du Hamas ennemi juré de l'Autorité palestinienne et de la répression syrienne et iranienne. C'est aussi ce qui s'est passé ce jeudi noir. En dépit des gens spoliés et persécutés dans leur vie quotidienne, des milliers de morts, mais aussi des dizaines de milliers de prisonniers et de torturés.

© Photographie: Maurice Darmon. Jérusalem, la vieille ville, Gens de là-bas, novembre 2009.

samedi 13 août 2011

Printemps 2011: Images de Rome




Un diaporama qui n'a d'autre ambition que de raconter un voyage de plus dans Rome, les monuments et les maisons, rentrer à l'intérieur de l'univers du Caravage, se promener sur les plateaux de Cinecittà, la rue où fut tourné Gangs of New York, les décors de tous les péplums du monde, et même une furtive photo volée du fellinien Teatro n° 5, des bribes aussi d'art des rues. Et toujours les origines, Rome plus que jamais ville ouverte à tous ces gens qui la traversent ou qui la peuplent, posant autrement les questions de l'identité nationale. À suivre, forcément.

Voir les cinquante-et-une images du Diaporama.

© Photographie: Tramezzini in piazza Barberini, Rome 2011.


Et toutes nos images:

Paris

dimanche 7 août 2011

Qui notera Standard and Poor's?




L'une des trois agences de notation à faire la pluie et le beau temps sur les marchés et sur les politiques économiques de tous les pays du monde, l'agence Standard & Poor's a dégradé ce vendredi 6 août la note de la dette américaine, avec des conséquences dont on n'a pas fini de mesurer l'ampleur et qui ne se limiteront pas à des ruines ou des enrichissements de spéculateurs, ni à des turbulences de quelques semaines, mais prendront la dimension d'un conflit mondial entre gouvernements et puissances financières. Dans les négociations bipartites entre Républicains et Démocrates pour tenter de trouver un compromis acceptable, ce n'est pas être partisan que d'estimer le camp républicain mis en coupe réglée par sa minorité du Tea Party, dont les leaders ont explicitement déclaré que leurs intentions étaient de provoquer une catastrophe majeure afin d'empêcher la réélection du président Obama. La politique du pire donc, qui vient poursuivre les campagnes carrément racistes et le climat d'appel au meurtre, comme la tuerie de Tucson l'a mis en lumière en janvier dernier.

Or, selon Le Monde des 7/8 août, dans les calculs sur lesquels s'est fondée l'agence en question, elle a reconnu de fait avoir compté deux fois une projection de la dette de deux trillions de dollars, et a été contrainte de corriger son rapport après sa publication, tout en maintenant la dégradation de la note, malgré sa surévaluation d'environ 15 %. L'aveu d'incompétence, sinon de manipulation, s'est doublé d'un autre aveu puisque la première version s'ouvrait sur les projections de déficit budgétaires et de la dette publique et que la seconde préfère arguer des «risques politiques», qui prennent le pas sur les chiffres, rejetés en fin de communiqué. Comme l'a souligné le Washington Post, la critique politique est au moins «autant une critique politique qu'une conclusion financière».

C'est donc tout à fait normalement que John Bellows, haut responsable du Trésor américain, a tiré ses conclusions sur le site du Wall Street Journal du 6 août:

«La taille de cette erreur, et la rapidité avec laquelle S&P a changé sa justification principale quand on lui a présenté cette erreur, soulèvent des questions fondamentales sur la crédibilité et l'intégrité de la décision prise par S&P sur cette note [...] S&P a reconnu cette erreur [mais] n'a pas estimé qu'une méprise de cette ampleur suffisait pour justifier de réexaminer son jugement, ou même de se donner un jour supplémentaire pour réévaluer soigneusement l'analyse».

Ajoutons avec José Manuel Gonzalez-Paramo, membre du Conseil exécutif de la BCE, (dans un entretien au journal espagnol La Voz de Galicia, 7 août 2011) que:

«nous avons un très sérieux problème avec les agences de notation. Elles peuvent être mauvaises ou très mauvaises dans leurs recommandations, comme cela a été démontré au cours des dernières années, et elles n'assument pas leurs responsabilités. Elles sont aussi sujettes à des conflits d'intérêts flagrants. Aujourd'hui elles ont encore tort et basent leurs analyses pas seulement sur des faits mais aussi sur de pures conjectures, avec des informations partielles».

Il faut encore rappeler que la législation américaine — et donc de fait le reste du monde — a fait de ces trois agences privées des agences de notations agréées, et oblige les investisseurs institutionnels à n'acheter que des titres bien notés et les vendre dès qu'ils sont dégradés. Ce qui n'a longtemps été qu'une évaluation réservée aux spécialistes est devenu une certification obligatoire que personne n'évalue ni ne contrôle.

Notons enfin qu'il semble suffire du caprice d'une seule, puisque, aux dernières nouvelles, les deux autres agences de notation, Moody's et Fitch Rating, n'ont pas encore suivi leur consœur et maintiennent leurs notes AAA sur la dette souveraine américaine.

© Photographie: Maurice Darmon. Images de Manhattan, juin 2009.

samedi 6 août 2011

Ian Ference: Les ruines de New York




Il était une fois un club de jazz à Brooklyn, le Kingston Lounge. Un jour, on l'abandonna. Par bonheur, Ian Ference habitait en face. Et ce jeune homme parcourait depuis l'adolescence New York, en recherche de vieilles bâtisses à photographier. Alors, quand en 2008, il décida de réunir ses images dans un blog personnel, il l'appela le Kingston Lounge. Acte militant ou citoyen d'abord, comme on voudra: ému du sort de l'Admiral's Row, un ensemble de bâtiments historiques où logeaient les policiers de Brooklyn, promis à la démolition, il pensa pouvoir contribuer à sa préservation en interpellant le public. Mais l'homme est d'abord un créateur: suivirent donc des histoires en images du Divine Lorraine Hotel, de l'hôpital de North Brother Island, ou celui de quarantaine de la fameuse Ellis Island où arrivèrent durant un siècle tous les émigrés. Il faut découvrir les cinq ou six pages splendides de ce site, qui reçoit déjà cent mille visiteurs par mois. Inventaire ou invention, Ian Ference nous en promet encore mille.

Photographie: © Ian Ference:
The front of the tenth-floor chapel, originally one of two ballrooms in the Lorraine Apartments.

lundi 1 août 2011

Syrie: permis de tuer




Voilà plus de cinq mois que, semaine après semaine et à présent jour après jour, le tyran syrien massacre un peuple méthodiquement, avec son armée, ses chars, ses milices et ses hommes de main, et que, ce dimanche, il a fait tirer à la mitrailleuse, laissant à terre cent morts en quelques heures. Plus de deux mille personnes ont déjà été tuées, et dix mille au moins emprisonnées ou «disparues», comme les dictatures nous ont appris à nommer ceux dont on ne retrouve jamais les corps, forcément torturés. Le pays est fermé, pourchasse ou élimine les observateurs gênants, brouille l'internet. Mais, même s'ils sont rares et surtout peu relayés, les témoignages vont tous dans le même sens: la terreur est partout.

Alors, bien entendu, la France et l'Europe ne vont certainement pas jouer les redresseurs de torts militaires, au risque d'ailleurs de ne pas mieux savoir commencer une guerre que la finir. D'autant qu'il faudrait cette fois se heurter frontalement au soutien que la Russie ou la Chine apportent à la répression syrienne, au sein de l'ONU sur le plan diplomatique, et par des équipements militaires sur le terrain.

Et l'Iran, soigneusement lui aussi à l'abri de toute critique ou condamnation réelle, alors que, depuis des années, la preuve est faite de l'imposture. Car si la Syrie tient debout, c'est encore et d'abord par le soutien économique que le régime de l'usurpateur sanguinaire lui apporte, soucieux de conserver son entrée décisive pour le conflit du Moyen-Orient, et son emprise sur le Liban et Gaza, via le Hezbollah et le Hamas. Si la dictature de Damas s'effondrait, ce que veut manifestement tout le peuple aux quatre coins de Syrie, la situation changerait du tout au tout: avec l'éviction de l'influence iranienne, l'événement ne pourrait que faire évoluer positivement la Palestine et Israël vers la recherche de la paix, et participerait puissamment à la diffusion de l'idée démocratique dans la région, prise dans la double menace militaire et islamiste, dont rien ne dit d'ailleurs qu'elles ne peuvent pas finalement se conjuguer.

Plus profondément, au-delà des diverses sanctions économiques prises par l'Europe et surtout par les États-Unis qui, par les déclarations du président Obama et d'Hillary Clinton, critiquent clairement la répression et, au moins verbalement, mettent en cause la légitimité du pouvoir actuel, les soutiens effectifs à l'opposition syrienne, organisationnels, politiques et économiques, sont à peu près inexistants. Ce qui laisse les mains libres aux tueurs.

Ce vendredi 29 juillet, les démocrates syriens ont conduit leur dernière manifestation sous ce mot d'ordre fédérateur: «Votre silence nous tue» à l'adresse des Syriens qui ne les ont pas encore rejoints, des autres peuples et dirigeants arabes, mais aussi des pays d'Europe et aux démocraties de par le monde, dont ils revendiquent à leur façon la parenté: «Où êtes-vous, défenseurs de la liberté?»

En effet — sans revenir sur certains timoniers parisiens, nostalgiques de leurs gardes rouges, s'enivrant du mouvement populaire égyptien de la place Tahrir au point d'éviter soigneusement d'évoquer la présence alors décisive de l'armée, avec tout ce qui s'ensuit, ni sur tous ces utilisateurs de formules magiques: «révolution», «printemps arabe», dont chaque jour confirme leur fonction incantatoire et mystificatrice, contre-productive car, faute de prendre la mesure à temps de la complexité des forces en lutte, elles n'alimenteront qu'une déception à la hauteur des illusions, pour finir démobilisatrice — où sont nos habituels défenseurs des droits de l'homme? Où est la gauche française empêtrée dans sa guerre de clans dans un désert d'idées, en particulier sur le plan international? Où sont les organisations, associations, toujours promptes à instrumentaliser le conflit du Moyen-Orient et la cause palestinienne? Où sont les indignés? À part ceux qui osent voir dans les événements syriens un complot israélien — c'est dire où peuvent mener les paranoïas non critiques —, où sont-ils, où sont leurs drapeaux, leurs boycotts, leurs brochures à grande vitesse en dix-huit langues et en millions d'exemplaires, leurs défilés, leurs pétitions? En réserve sûre, pour des jours meilleurs.

© Photographie: agence Reuters.

samedi 23 juillet 2011

2012. Vers un printemps sans peuple?




Qui veut être Président de la République doit savoir qu'il a un an pour convaincre que la moitié de la France qu'il entend réunir est porteuse d'un projet nécessaire pour tous et pour les trente ans à venir, mais que, dès aujourd'hui, ce projet n'est pas synonyme de sacrifices et de malheurs immédiats. L'exercice est difficile, d'autant que, chacun le sait, l'élu n'aura que deux ans pour en jeter les bases sans y perdre son soutien populaire, ou son âme politique. Si — à tort ou à raison, peu importe — il est soupçonné de prétendre à cette fonction pour une autre quête: jouir du pouvoir, diriger la France «comme un conseil d'administration» selon la prétention du premier ministre italien, s'enrichir, corrompre, mentir, voler, assassiner, autant qu'il ne se prétende pas de gauche, pour ajouter à nos désespoirs. Il ou elle, bien entendu, écartons ce faux débat.

Sur le plan international, il faudra donc mettre à nu les mensonges des puissances financières et convaincre d'une véritable politique européenne démocratiquement élaborée, en refusant toute évocation de «gouvernance», là où nous tenons à des gouvernements; cesser d'oublier Fukushima alors qu'Allemagne, Italie et Japon ont déjà changé d'horizon; cesser de se débarrasser par d'autres formules magiques — «révolutions», «printemps des peuples», «indignations» — des responsabilités urgentes à assumer auprès de gens qui rappellent simplement la nécessité vitale de quelques universaux — démocratie minimale, libertés concrètes, dont l'Europe et la France sont historiquement comptables —, pour accompagner clairement l'Égypte et la Tunisie en grands dangers de militarisation ou/et d'islamisation du pouvoir, en y investissant confiance, talents et argent; s'opposer dès aujourd'hui à la dictature et la répression de Syrie — et donc cette durable complicité avec les sanguinaires imposteurs iraniens contre un peuple qui a ouvert toutes les voies — où se joue pourtant l'avenir du conflit bientôt cinquantenaire du Proche-Orient. Et, faut-il le rappeler, prendre la mesure concrète de l'urgence à s'adapter — car le temps est fini d'espérer s'en prémunir — aux changements climatiques et aux évolutions démographiques en cours.

Sur le plan intérieur, revenir sans cesse à nos priorités: réindustrialiser avec son nécessaire corollaire de poser calmement les questions liées à l'immigration; lutter contre la disqualification avec la question de l'école et la prise en compte des difficultés ouvrières et populaires, hommes, femmes et enfants particulièrement frappés par les inégalités vitales — travail, santé, logement, instruction, sécurité — au lieu de les abandonner à l'extrême-droite sous le prétexte que la moitié Ouest de la France, relativement épargnée, suffirait à la gouverner toute entière; et, urgence montante depuis bientôt deux ans, rétablir les grands équilibres budgétaires en cessant d'en faire d’abord une histoire de réduction des dépenses et de coupes sombres dans les services publics pour poser la question de l'augmentation des recettes, concrètement une réforme fiscale acceptable par la majorité des prochains électeurs.

Bien sûr, ces deux listes, extérieure et intérieure, devront être développées, nuancées, expliquées, corrigées à plaisir — le nôtre au moins. C'est le rôle d'une campagne présidentielle digne de ce nom. Une seule certitude: ici, nous voterons à gauche ou nous ne voterons pas. Personne ne peut plus se servir de nos peurs pour nous imposer durablement la droite au pouvoir, comme ce fut ouvertement le cas en 2002 et, indirectement en 2007, que ne gagna la droite que parce que la gauche la perdit, par son vide, ses artifices, ses efforts de dépolitisation des débats dans l'espoir de ratisser large au nom d'une candidate d'une avide et évidente incompétence. Nous ne pensons pas que la formidable machine à perdre qu'ont été les primaires aura aujourd’hui d'autres effets sous le prétexte que le parti principal a décidé de s'en débarrasser sur des foules à séduire, au lieu de convaincre par un rassemblement clair autour de propositions précises; nous ne pensons pas que les grandes urgences soient le lieu et l'heure où seront diffusées, probablement dans une rapide indifférence, ces joutes fratricides, ou la démilitarisation du 14 juillet pour un mouvement qui se présente comme conscient de la nécessité d'une écologie politique et qui n'a trouvé sa porte-parole qu'au prix d'une farce primaire entre vieux potaches.

Que le lecteur nous pardonne tous ces liens fastidieux. Ils sont évidemment l'invitation à retrouver ensemble quelques-uns des jalons posés ici depuis bientôt deux ans. Mais ils sont surtout l'indice que, sauf initiative nouvelle et tant espérée, nous avons le sentiment de désormais nous répéter, malheureusement, et nous prend maintenant comme une fatigue. Alors, si la gauche continue de s'absenter du débat, la droite continuera à gagner par défaut, peu importe au fond sous quelle étiquette. Mais nul ne pourra continuer à économiser son intelligence, si, dans le meilleur des cas — tant de voix respectables pourraient aussi se perdre dans des votes de protestation vers l’extrême droite —, tout un peuple se sera absenté du rendez-vous. Ce qu'il faudra bien se résoudre un jour à penser, autrement qu'en invoquant — ici et là on l'entend déjà, comme si ces gens n'étaient bons qu'à cela — les vacances scolaires, le beau temps, le joli mois de mai, ou la pêche à la ligne: tout ce que, par ailleurs nous apprécions aussi et espérons possible pour le plus grand nombre, soit dit en passant.

© Photogramme: Le Temps des cerises (Die Erntehelferin), un film de Peter Sämann, 2007.

dimanche 17 juillet 2011

Gene Sharp: De la dictature à la démocratie



Né en 1928, Gene Sharp vit à Boston. Il est l'auteur d'un livre De la Dictature à la démocratie: un cadre conceptuel pour la liberté (L'Harmattan, 1993). Tous ceux qui ont lu ce texte ne peuvent qu'être frappés par les rapports qu'il entretient avec les événements politiques en cours en Iran, dans nombre de pays arabes sur trois continents et dans divers mouvements européens. Et depuis vingt ans, c'est le plus souvent par des moyens semblables à ceux que préconise ce manuel que sont tombées nombre de dictatures. On peut télécharger librement et légalement la traduction française des cent-trente-sept pages de ce livre sur le site de l'Institution Albert Einstein. En voici sa préface.

Gene Sharp: De la dictature à la démocratie.Depuis plusieurs années, la manière dont les peuples peuvent prévenir ou détruire les dictatures a été l’une de mes principales préoccupations. Elle s’est en partie nourrie d’une confiance dans l’idée que les êtres humains ne doivent pas être dominés et détruits par de tels régimes. Cette foi a été renforcée par des lectures sur l’importance de la liberté humaine, sur la nature des dictatures (d’Aristote aux analyses du totalitarisme), et sur l’Histoire des dictatures (spécialement celle des systèmes nazis et staliniens).

Au fil des ans, j’ai eu l’occasion de connaître des gens qui ont vécu et souffert sous le joug nazi, et qui ont survécu aux camps de concentration. En Norvège, j’ai rencontré des gens qui ont résisté aux lois fascistes et qui ont survécu, et j’ai entendu l’histoire de ceux qui ont péri. J’ai parlé avec des juifs qui se sont échappés des griffes des nazis et avec des gens qui les y ont aidés.

Les connaissances relatives aux politiques de terreur des régimes communistes de plusieurs pays m’ont plus souvent été apportées par des livres que par des contacts personnels. La politique de terreur exercée par ces systèmes m’apparaît spécialement poignante, étant donné que ces politiques furent imposées au nom de la libération de l’oppression et de l’exploitation.

Au cours des dernières décennies, lors de visites de personnes venant de pays dictatoriaux, comme le Panama, la Pologne, le Chili, le Tibet, et la Birmanie, les réalités quotidiennes des dictatures devinrent pour moi plus prégnantes. Grâce à des Tibétains qui s’étaient battus contre l’agression de la Chine communiste, à des Russes qui avaient fait échouer le coup d’État de la ligne dure du parti en août 1991, et à des Thaïlandais qui avaient fait obstacle de manière non violente au retour du régime militaire, j’ai acquis de troublantes perspectives sur la
nature insidieuse des dictatures.

La conscience du caractère pathétique et outrageux des brutalités, en même temps que l’admiration pour le calme héroïsme de ces hommes et de ces femmes incroyablement courageux, furent parfois renforcées par des visites sur place, là où les dangers étaient encore
grands et où la défiance des peuples déterminés continuait: au Panama sous Noriega; à Vilnius en Lituanie alors que le pays était soumis à la répression soviétique. Mais aussi à Pékin, place Tienanmen durant l’explosion festive de la liberté, jusqu’à l’entrée des premiers blindés dans cette nuit tragique; et dans la jungle, au quartier général de l’opposition démocratique de Manerplaw en «Birmanie libérée».

Quelquefois, j’ai visité des lieux de combats, comme la tour de la télévision et le cimetière à Vilnius, le jardin public à Riga où des gens ont été fusillés, le centre de Ferrare au nord de l’Italie où les fascistes alignaient et abattaient les résistants, et à Manerplaw, un simple cimetière rempli de corps d’hommes morts beaucoup trop tôt. Il est triste de réaliser que toute dictature laisse un tel sillage sur son passage.

De ces considérations et de ces expériences monte l’espoir résolu que la prévention de la tyrannie est possible, que des combats victorieux contre des dictatures peuvent être menés sans massacres mutuels massifs, que des dictatures peuvent être détruites et qu’il est même possible d’empêcher que de nouvelles ne renaissent des cendres de celles qui sont tombées.

J’ai tenté de réfléchir soigneusement aux solutions les plus efficaces pour désintégrer les dictatures au moindre coût en termes de souffrances et de vies humaines. Pour cela, j’ai, pendant plusieurs années, étudié et tiré les enseignements des dictatures, des mouvements de résistance, des révolutions, de la pensée politique, des systèmes de gouvernement et porté une grande attention aux luttes non violentes réalistes.
[...]
Je ne prétends nulle part dans cet essai que défier des dictateurs soit une entreprise aisée et sans coûts. Toute forme de lutte a un coût et des complications, et combattre les dictateurs fait, bien sûr, des victimes. Cependant, mon souhait est que cette analyse incite les dirigeants de mouvements de résistance à considérer des stratégies qui augmenteront leur efficacité en réduisant les pertes humaines.

De même, cette analyse ne doit pas être interprétée comme l’affirmation que la fin d’une dictature fait disparaître tous les autres problèmes. La chute d’un régime ne mène pas à l’utopie. En fait, elle ouvre la voie à des travaux difficiles et à des efforts soutenus pour construire une économie, des relations politiques et une société plus juste, et éradiquer les autres formes d’injustice et d’oppression. Mon espoir est que ce bref examen de la manière de désintégrer une dictature puisse être utile partout où des peuples vivent dominés et désirent être libres.

On peut télécharger librement et légalement la traduction française des cent-trente-sept pages de ce livre sur le site de l'Institution Albert Einstein.

© Photographie: Un slogan sur les murs de Tunis (janvier 2011).

dimanche 3 juillet 2011

Israël / Palestine: parler droit



Shlomo Avineri, directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères dans le premier cabinet de Yitz’hak Rabin, est professeur de Sciences politiques à l’université hébraïque de Jérusalem. À ces divers titres, mais aussi simplement parce qu'il sait que, selon la formule de Camus et maxime de
Ralentir travaux: «Mal nommer les choses c'est ajouter au malheur du monde», il s'attarde sur un terme qui fait florès dans les médias et les commentaires, et qui n'est pas fait pour éclairer les difficultés, changements et espoirs aussi (puisqu'ici nous en rêvions presque en octobre 2009) qui nous attendent bientôt. Le texte a été publié dans le quotidien israélien Haaretz du 29 juin 2011, et traduit ici par Yoel Amar pour La Paix maintenant. Les notes sont de Ralentir travaux.

Personne ne met en question la légitimité d'Israël. — Un ministre du gouvernement Netanyahu, homme politique chevronné, ni membre du Likoud ni d’Israël Beïtenu [1], m’a fait part il y a quelque temps de son inquiétude concernant la possibilité d’une reconnaissance par l’Assemblée Générale des Nations Unies d’un État palestinien dans les frontières de 1967. Une telle décision, selon lui, reviendrait à délégitimer Israël.

Un usage si peu approprié du terme «délégitimation» est symptomatique du discours politique israélien, de la ligne de communication gouvernementale et du travail d’organisations juives de par le monde, dont certaines ont mis sur pied des commissions exécutives spécifiquement vouées à «la guerre contre la délégitimation». Malgré les meilleures des intentions, tout ceci ne fait que nuire à Israël.

Nul doute que l’appui de l’ONU à la formation d’un État palestinien sans négociations préalables poserait un sérieux problème. Mais une telle décision ne remettrait pas en cause la légitimité d’Israël. En fait, on pourrait même soutenir le contraire: reconnaître un État palestinien dans les frontières de 1967 revient à poser que leurs lignes constituent les frontières d’Israël. Celles-ci incluent Jérusalem-Ouest, qui se trouve ainsi de facto reconnue comme partie intégrante d’Israël — ce que même les meilleurs amis du pays se sont jusqu’ici refusé à faire. [2]

La vérité est qu’aucune dynamique significative destinée à délégitimer Israël n’est à l’œuvre où que ce soit sur terre [3]. On rencontre de petits groupes marginaux, surtout dans les cercles universitaires d’extrême gauche nourris pour une part de propagande arabe, qui mettent en doute le droit d’Israël à exister. Mais aucun pays entretenant des relations diplomatiques avec Israël ne s’est jamais élevé contre la légitimité de son existence, la meilleure preuve en étant l’appartenance d’Israël aux Nations Unies.

Le gouvernement israélien a fait de la délégitimation — question qui se situe aux marges bruyantes mais éphémères du discours politique international — un problème méritant d’entrer en ligne de compte. Il a ainsi conféré à une opinion marginale et sans importance un statut hors de proportion avec ses dimensions réelles.

Jusqu’à l’amiral Eliezer Marom, commandant en chef de la marine israélienne — un soldat intrépide mais pas précisément un expert en sciences politiques ou en droit public international —, qui a donné l’alarme quant aux objectifs, visant à délégitimer Israël, de la prochaine flottille à destination de la bande de Gaza. Voilà qui rappelle de bien près les (vaines) figures de rhétorique de la propagande soviétique, pour laquelle la moindre critique de l’URSS était un coup porté contre son droit même à l’existence. De telles allégations relèvent du phantasme: critiquer le blocus naval de Gaza ne revient pas à délégitimer Israël.

Les raisons qui poussent des personnalités politiques de droite à monter en épingle toute critique d’Israël et à en faire un cas de délégitimation sont claires. Pour la plupart, les critiques portent sur la poursuite de la colonisation, pierre angulaire du gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu, mais qui est très loin de faire l’unanimité dans l’ensemble du spectre politique israélien.

Dans la mesure où cette politique est difficile à défendre à l’étranger, en partie du fait qu’elle est contestée à l’intérieur, quoi de plus commode pour forger un consensus que la lutte contre la délégitimation d’Israël? Mais cette tentative est imbécile, cynique et périlleuse pour Israël. Car nous légitimons ainsi le discours même qui met en doute le droit à exister de l’État nation du peuple juif.

La joute à venir aux Nations Unies doit user d’honnêteté, la plupart des Israéliens étant prêts à admettre que seule la voie de la négociation peut aboutir à une solution à deux États. Point n’est besoin d’entraîner les citoyens d’Israël au royaume de la démagogie et du mensonge, ni de jouer l’intimidation.

Le contrôle par Israël du territoire palestinien et sa politique de colonisation sont sujets à critique. Mais c’est là-dessus que porte le débat, non sur la légitimité de l’État d’Israël. Nul ne remet sérieusement cette dernière en question.

1. «Israël notre maison», le parti de droite dirigé par Avigdor Lieberman, ministre des Affaires trangères et vice-Premier Ministre d'Israël.
2. Les États-Unis, auxquels Shlomo Avineri fait sans doute allusion au premier rang des «amis d’Israël», ont en effet maintenu leur ambassade à Tel-Aviv, alors que, traditionnellement, les ambassades sont installées dans les capitales. La France et les États-Unis ont tous deux à Jérusalem un double consulat général situé pour moitié dans la partie occidentale et pour moitié dans la partie orientale de la ville.
3. Notre auteur pêche toutefois par optimisme, dans son titre — que nous avons retraduit car la traduction n'était pas exacte —, ici et dans sa conclusion. Nous connaissons les déclarations réitérées de l'imposteur sanguinaire iranien, y compris à de trop dociles tribunes internationales, et celles du Hamas, qui, par les temps qui courent, serait bien inspiré de réécrire sa charte, dont nous rappelons ici l'ouverture: «Israël existe et continuera à exister jusqu'à ce que l'islam l'abroge comme il a abrogé ce qui l'a précédé». Ceci n'ôte évidemment rien à l'interpellation du professeur Shlomo Avineri.


© Maurice Darmon: Jérusalem, novembre 2009. Extrait de l'album collectif Les gens de là-bas.

dimanche 26 juin 2011

Le Mépris: La maison de Malaparte




«Le roman de Moravia est un vulgaire et joli roman de gare, plein de sentiments classiques et désuets, en dépit de la modernité des situations. Mais c'est avec ce genre de romans que l'on tourne souvent de beaux films. J'ai gardé la matière principale et simplement transformé quelques détails. Le sujet du Mépris, ce sont des gens qui se regardent et se jugent, puis sont à leur tour regardés et jugés par le cinéma.» Telle est, en décembre 1963, la déclaration d'intentions de Jean-Luc Godard sur son film, a priori ou a posteriori, qui le dira jamais.

On connait assez bien la genèse générale du roman de Moravia: dans des confidences à Enzo Siciliano, il avait précisé que le sujet du livre lui avait été inspiré par l'écrivain sicilien Vitaliano Brancati qui avait travaillé dans le cinéma pour pouvoir offrir une maison à sa femme, qui le quitta le jour même où il put la lui acheter. D'autre part, Moravia dit avoir assisté Mario Camerini en 1953 pour le tournage d'Ulysse, avec Kirk Douglas et Silvana Mangano.

Quant à la maison elle-même, que Malaparte appelait casa come me («maison comme moi»), bec rouge en cap sur la mer de Capri, on peut penser que Jean-Luc Godard l'a choisie pour les seules qualités photogéniques du lieu. En fait, Charles Bitsch trouva la villa, léguée par l'auteur de La Peau à la République populaire de Chine pour le repos de ses intellectuels fatigués, testament contesté par les héritiers de l'écrivain, et négocia difficilement et chèrement la levée des scellés pour le tournage, qui dura six jours. On sait moins que Roberto Rossellini, l'auteur de Voyage en Italie dont Le Mépris est d'abord le formidable et explicite remake avant même d'être une adaptation littéraire, y avait fait une retraite amoureuse avec Roswitha Schmidt en août 1946. Dans son livre Les aventures de Roberto Rossellini (Léo Scheer, 2005), Tag Gallagher évoque le souvenir de Roswitha sur les conversations de son amant avec leur hôte. Le bonheur d'un repérage en quelque sorte? Mais vieille taupe, l'histoire a ses ruses et les choses sont de fait plus compliquées.

En effet, dans les années Trente, le jeune directeur du journal La Stampa, Curzio Malaparte appréciait suffisamment Alberto Moravia, le futur auteur du «roman de gare» Il Disprezzo d'où Godard a tiré son film, pour l'envoyer en Angleterre, avec mission de lui procurer des articles pour son journal. Et le livre de Maurizio Serra, Malaparte, vies et légendes (Grasset, 2011) nous rappelle que Il Disprezzo n'est que le développement devenu autonome d'une partie d'un roman oublié, dont on a retrouvé le manuscrit il y a quelques années et qui a été publié en 2007, chez Flammarion, sous le titre Les deux Amis. Deux amis, qui sont deux hommes opposés idéologiquement, l'un communiste et l'autre fasciste: autrement dit, Alberto Moravia et Curzio Malaparte lui-même.

Tant de choses que Jean-Luc Godard ne savaient pas, de ces involontaires ou inconscientes voyances pourtant qui sont le grand secret de l'art et, qu'on le veuille ou non, donnent toujours à l'art et à l'artiste le dernier mot.

© Photographie: Maurice Darmon, Capri 2010, de l'album Naples, Pâques 2010.

samedi 25 juin 2011

La Grèce et l'enfant




Nous écrivions le 2 juillet 2010, dans Vers l'implosion Ponzi:

«À travers la crise grecque — une métaphore de l'état de notre monde — ladite "coordination mondiale" a trouvé 500 milliards d'euros plus 250 du FMI (présidé par un éminent représentant de la gauche française, rappelons-le en passant) pour que les États puissent payer leurs dettes vis-à-vis des banques, qui, ainsi refinancées, peuvent, si elles le veulent — mais pourquoi diable ne le voudraient-elles pas, puisqu'elles en fixent règles et conditions? — prêter aux États qui les leur rendront avec intérêts, avec de l'argent qu'ils n'ont pas et qu'ils emprunteront donc à nouveau. Avec l'accord théorique, politique et pratique de tous les gouvernants, dirigeants, décideurs et prescripteurs d'opinion, chaque emprunt est en somme garanti par un emprunt suivant, nécessairement plus élevé. La belle invention que voilà, nous rappellerait Charles Ponzi, l'homme qui trompa même Mussolini et s'envola vers le Brésil avec la caisse de l'État fasciste.»

À peine un an plus tard, nous y voilà. Entre temps, les mots ont continué de souffrir et les peuples avec eux: des mouvements de masse importants dans divers pays aussitôt qualifiés de «révolutions», comme si les choses étaient déjà jouées et sans doute avec pour effet de contribuer à les exorciser, histoire que les affaires puissent reprendre leur cours; et aujourd'hui, dans une même inflation et dans une même perversion verbale, les journaux bruissent de «faillite», de «dépôt de bilan» de la Grèce, comme si un pays n'était au fond qu'une vulgaire entreprise, appelée à payer ou à disparaître, selon les solutions chères au Père Ubu, si grand spécialiste du croc à phynance qu'il finit par trouver plus simple de dissoudre le peuple. Alors que, pour parler vrai, il suffirait de dire que le FMI et l'OCDE, suivis en cela par la Commission Européenne ont épousé clairement la cause des puissances financières, ou n'ont pas pu empêcher de se la laisser imposer, peu importe: ces dogmatiques libéraux ultra qui, pour le dire avec l'économiste Christophe Ramaux, maître de conférences à Paris-I, ont «clairement conduit le monde au bord du précipice, ce qui a provoqué du chômage mais aussi de la dette publique» et «c’est au nom de cette dernière qu’ils entendent mener une offensive sans précédent contre l’État social, afin d’asseoir un modèle dont la faillite est pourtant avérée» (article complet en PDF).

On se souvient: en octobre 2009, le gouvernement socialiste grec révélait qu'avec la complicité des agences de notations, le gouvernement précédent avait truqué les statistiques. Une falsification qui suffirait à disqualifier définitivement tous les experts économistes de nos gouvernements puisqu'ils ont été incapables de la débusquer, et pourtant ils parlent encore, plus mal que jamais. On peut disposer ici d'un clair historique. Pour aller à l'essentiel, les prêts évoqués dans notre note précédente ne suffisant plus, voilà que l'Union Européenne et le FMI exigent un nouveau plan d'austérité et un immense plan de privatisations: à part les monuments et les sites, on ne voit d'ailleurs pas pourquoi, sont privatisables au moins les transports, l'énergie, l'eau, les banques évidemment et les télécoms, liste non exhaustive.

Que l'austérité précédente (hausse de la TVA, baisse du salaire des fonctionnaires, gel des retraites, suppression du treizième mois), n'ait pu qu'aboutir à des baisses immédiates du pouvoir d'achat, et donc aggravé la récession économique, un enfant pouvait le prévoir. Tandis qu'un magasin sur trois a fermé en un an, que le chômage s'est envolé, les agences de notation largement complices des falsifications ont joué les pères Fouettard avec leurs mentions auto-réalisatrices, les banques se sont effarouchées, c'est en ce moment leur seconde nature. Et le même enfant peut également prévoir dès aujourd'hui que les privatisations à la va-vite vont se transformer en une braderie que se partageront les puissances financières en vue d'immédiats rendements. Et dans un mois dans un an, toujours moins d'argent, moins d'emploi et, en prime, leur État privé des revenus qui auraient pu naître d'un secteur public mieux géré, «les Grecs» devront trouver à nouveau des prêteurs pour courir après une dette qui continuera à s'aggraver.

Nous voilà abreuvés de chiffres apocalyptiques et désespérants: la dette est de 350 milliards, soit 150 % du PIB, il faudra cent ans à des taux de croissance impossibles pour que la Grèce s'en sorte. Et, remarque en passant, l'ensemble des privatisations ne pouvant au mieux rapporter que 22 milliards (parions ici qu'il en rapportera beaucoup moins sans parler de la perte sèche de revenus dans l'avenir), il faudra en trouver encore au moins cent trente, et ce, dans les mois qui viennent. Crise de liquidités, crise de solvabilité, défaut de payement, tous ces mots et tous ces chiffres pour nous démontrer que la catastrophe est là, mais qui n'a pas compris, et depuis bien longtemps? Reste un peuple qui tente de se rappeler à notre souvenir, et bientôt deux ou trois autres qui pour le moment ne parviennent, au mieux, qu'à s'indigner, dans l'été européen.

Tout en se demandant s'il n'est pas déjà bien tard, ce même enfant qui peut aussi expliquer à certains professeurs et ministres la réalité du changement climatique, non point à une échéance de cent ans mais de dix ou vingt de façon sûre, connaît les solutions qui s'imposent:

• Tôt ou tard, quoi qu'en disent les autorités grecques, les créanciers devront renoncer à une partie de leur dette.

• Au lieu de faire miroiter au peuple grec une misère noire, l'Union Européenne devra employer ses fonds à des investissements industriels de moyen et de long terme. La Chine l'a compris depuis au moins un an: elle achète massivement à la Grèce des bons du Trésor, c'est-à-dire de la dette, et investit là-bas pour les décennies futures. Elle a déjà acquis le port du Pirée, et s'apprête à investir massivement dans le tourisme.

• Politiquement enfin, cette crise étant d'abord une crise des recettes plus que des dépenses, au lieu de continuer à raconter des contes à dormir debout à son peuple et à nier les évidences, le gouvernement grec, celui-là ou un autre, doit engager d'urgence une réforme fiscale qui fasse payer clairement ce que les classes aisées volent à leur pays, le tiers du PIB a elle toute seule, sous la forme d'économie informelle. Quant à l'évasion fiscale, elle est estimée à 340 milliards d'euros, soit la totalité de la dette grecque. Exactement comme les sommes volées par Ben Ali représentaient la totalité du déficit commercial de la Tunisie. Exactement aussi récupérables que l'argent volé par le poète sanguinaire libyen au peuple qu'il persécute.

Alors les enfants pourront commencer à espérer.

© Georges Rouault: Exposition Au pays du père Ubu, Galerie Yoshii, Paris, mai-juin 2011.