Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 8 mars 2010

Le printemps de Bagdad




Ce dimanche 7 mars, dès l'ouverture des bureaux de vote pour les élections provinciales, un immeuble s'effondrait à Bagdad soumise aux obus, aux tirs de mortiers et de roquettes, ensevelissant vingt-cinq personnes. La journée s'est terminée sur un bilan national de trente-huit morts et de cent dix blessés. Les mercredi et jeudi précédents, Al-Qaida avait déjà tué cinquante personnes à Bagdad et à Bakouba et, samedi, explosait à Nadjaf une voiture piégée. Sans parler des quarante-sept bombes désamorcées dans la seule capitale au cours des précédentes vingt-quatre heures. Al-Qaida avait clairement prévenu les Irakiens: «L'État islamique (...) déclare que quiconque sortira de chez lui pour participer à cette journée, défiant la loi de Dieu et ses mises en gardes claires, s'expose malheureusement à sa colère et à toute sorte d'armes des Moudjahidine».

Dimanche matin, les rues sont forcément demeurées désertes mais, au fil des heures, les Irakiens ont voté en nombre pour affirmer avant tout leur attachement au processus démocratique lui-même. Ils le savent mieux que nous: après le décourageant contre-exemple des élections palestiniennes, les leurs sont les premières dans la région depuis des temps hors de toute mémoire. Ainsi, sept ans après la disparition de la dictature et au prix de terribles convulsions, cette claire majorité d'Irakiens qui ont su aujourd'hui vaincre leurs peurs a tenu à démentir les sombres pronostics de décomposition et de fatalité de l'anarchie.

Le Premier ministre Nouri al-Maliki semble reconduit et conforté par les premiers résultats, même si ce peuple devra encore subir du temps et des violences sur le difficile chemin. Mais, pour fragiles qu'ils soient, les acquis sont d'ores et déjà nombreux et importants: les électeurs ont neutralisé les ennemis de toute expression politique, tempéré les divisions entre chiites et sunnites, et affirmé les conditions politiques nécessaires pour un retour économique de leur pays qui, jusqu'à l'invasion de l'Iran en 1980 — un an après l'accession à la présidence de Saddam Hussein — et celle du Koweït en août 1990, était le plus riche des pays arabes, et qui demeure la troisième réserve pétrolière mondiale.

Très vite donc, les relations entre l'Irak et ses voisins, en particulier avec l'Iran, vont inévitablement se tendre, dans une situation où les sanctions internationales et leurs conséquences sur l'indispensable investissement technologique ne sont pas neutres. D'autant que ces élections entérinent la perte d'influence politique des mouvements proches de l'Iran, comme l'Alliance Nationale Irakienne, après la mort en 2009 d'Abdul Aziz al-Hakim, et le discrédit politique du mollah Moqtada al-Sadr et de ses violences. Enfin, tout simplement, le contraste évident entre le scrutin irakien — «plutôt transparent» selon le mot de l'observateur de l'ONU Ad Melkert — et les élections iraniennes truquées de juin 2009 et son cortège d'incessante répression menée par le dictateur putschiste et ses complices, n'aura pas échappé aux Iraniens et Iraniennes engagés dans leur historique mouvement.

D'ici quelques jours ou quelques semaines, nous saurons mieux ce qu'il en sera de la fragile mais exceptionnelle perspective démocratique qui s'ouvre dans la région. Aujourd'hui, mises bout à bout, ce sont plutôt de bonnes nouvelles.

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