Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


dimanche 21 mars 2010

Les printemps de Jean-Luc Godard




L'actualité sur Jean-Luc Godard est fournie en ce moment. Donnons seulement les nouvelles, nous y reviendrons souvent, progressivement, longuement.

• D'abord l'édition en DVD Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, le film d'Alain Fleischer dont, le 1er février 2009: Tout ce que je peux pour Jean-Luc Godard, nous déplorions l'absence globale d'exploitation en salle, est parue. Outre le film lui-même de cent vingt-cinq minutes, nous pouvons voir et entendre Ensemble et Séparés, sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard, d'une durée de quatre cent cinquante six minutes, différentes visioconférences avec André S. Labarthe, Dominique Païni, Jean Douchet, Jean- Michel Frodon, Nicole Brenez, Jean Narboni et Jean-Claude Conesa. Si on écoute aussi les débats en ligne qui accompagnèrent les projections parisiennes du film, auxquelles nous renvoyions naguère dans notre note, nous jouissons alors d'un travail informatif important, dont il faut surtout remercier les infatigables éditions Montparnasse plus que, selon le mot du cinéaste, «les professionnels de la profession».

• Vient de paraître ensuite un ouvrage de près de mille pages dû à Antoine de Baecque: Godard, biographie, aux éditions Grasset et Fasquelle. Jamais nous n'avons encore disposé d'une telle somme d'informations rassemblées avec patience, discernement, courage aussi car la matière est plus que foisonnante.
Sa lecture ressuscite d'une certaine façon toute l'histoire du cinéma dans la seconde moitié du XXe siècle (plus une décennie) et toutes ses figures emblématiques. C'est la première fois que sont décrites d'une façon si précise les années Dziga Vertov, où le cinéaste élimina jusqu'à son nom. Années dont ce livre montre l'importance, même s'il ne me consolera jamais tout à fait d'avoir été contraint de traverser la décennie 70 sans l'aide de son cinéma. D'autres, heureusement, me furent d'un plus précieux secours: Maurice Pialat, Jean Eustache, Alain Resnais ou John Cassavetes, ne désespérèrent pas autant de leurs publics, c'est-à-dire de nous, il faudra bien en dire un jour davantage.
Cette biographie nous donne enfin mille occasions d'approcher le mystère, le symptôme Godard, la personne oui, mais plus que ça, une esthétique fondée sur l'implosion, le minage, la ruine de tout ce qu'il touche et approche, pour une œuvre qui n'en finira sans doute jamais de faire trembler le cinéma et, au-delà, tous les arts de l'image et du son, sur leurs produits finis et leurs certitudes, pour les contraindre comme lui sans cesse à la renaissance: "numéro deux" en quelque sorte. Elle nous permet enfin d'entrevoir l'ampleur des dommages humains collatéraux de cette furie créatrice. Mille pages qu'il faut lire: le plaisir ininterrompu conforte cette nécessité (1).

• La sortie de Film Socialisme, ce que, dans sa passion de l'ambiguïté, Godard appelle son "dernier" film, est imminente: le film devrait être présenté à Cannes en avril. L'ancienne bande-annonce indiquée par notre note précédente du 20 juin/9 juillet 2009 semble avoir été remplacée par une nouvelle ici, qui n'en laisse pas présumer davantage. Une fois de plus, la déconstruction et les fragments sont là pour organiser à la fois l'attente, la frustration, l'agacement, mais soyons certains que le splendide étonnement sera encore bientôt au rendez-vous. Tant qui n'étaient plus du voyage d'Éloge de l'amour, ou de Notre musique, sauront-ils cette fois reprendre le navire? Nous le leur souhaitons.

• Enfin, en juillet dernier justement, nous apprenions son projet de film sur l'extermination des Juifs d'Europe à partir du livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus. Antoine de Baecque nous en donne des nouvelles dans son livre: le cinéaste semble toujours y penser, ce qui ferait de Socialisme au moins «l'avant-dernier». Le projet est même en développement aux États-Unis, aux soins du producteur Edward R. Pressman, de l'ami américain du cinéaste Tom Luddy, et du déjà pressenti scénariste israélien Oren Moverman (ils ont décidément tous des noms prédestinés!). Mais Antoine de Baecque ajoute que «l'issue est tout de même peu probable».
Mon intuition est pourtant différente, et nettement plus optimiste, comme je le disais déjà à l'époque et comme le pensait Daniel Mendelsohn lui-même. Si la vie laisse le temps au cinéaste octogénaire, dont les projets mettent désormais plusieurs années à mûrir, j'ai le sentiment que tout — le sens de sa vie, sa mise en perspective de toute l'histoire du cinéma, sa passion du renouveau, sa ressource psychologique dès lors qu'il est dans le processus créatif —, tout mènera ce juif et Palestinien du cinéma à trouver le temps, la force, l'aide et la joie (oui, la joie), pour que son dernier film soit précisément sur cette extermination, qui demeure l'horizon de son art et l'obsession de sa vie; pour prendre encore une fois à contrepied les mauvaises langues, les sourds et les aveugles, encore une fois nous offrir son art proprement talmudique: infinies controverses et provisoires déchiffrements.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de nos essais "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", et "Pour John Cassavetes" aux éditions Le Temps qu'il fait.


1. Nous avons plus récemment consacré une note additive à la lecture de ce beau travail: Godard le Neveu, où nous posons quelques indices entre Jean-Luc Godard et Maximilien Vox, plus quelques phrases troublantes sur Jean-Philippe Rameau.


En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
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© Photogramme: Jean-Luc Godard, Éloge de l'amour, 2001.