Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 27 mars 2010

Trois ans avec l'internet




On se trouve probablement cinq ou six fois dans sa vie à la croisée des chemins: le ou les jours où on s'engage dans un métier, ceux où on se marie, où on fait un enfant, où on apprend qu'on est gravement malade, et pour beaucoup celui où on se retrouve à la retraite. Si on laisse de côté les jours du chômage qui n'ouvrent pas vraiment les voies.
Quand il ne s'est plus agi de gagner ma vie: éduquer, enseigner, publier, séduire, et que ma religion était établie sur les mondanités, les glorioles et sur ceux dont le métier est de prescrire nos goûts, nos lectures, nos films et jusqu'à nos opinions, j'ai cru ma vie et ma pensée faites. Quand, au fond, je n'avais que soixante ans.

C'est alors que, par la médiation convaincante des magies du courriel, obstinément traité comme une correspondance, j'ai rencontré ce qu'il est trop vite convenu de dénommer "Internet". Le 27 mars 2007, "ralentir travaux", le nom — sinon le sens: un aimable commérage que quelqu'un arrêta net le jour même, grâces lui soient rendues —, s'imposa aussitôt, tant il voulait affirmer quelque chose contre lui. L'internet — simple nom de chose, article défini et minuscule, et non cette commune déification — me semblait surtout alors être globalement marqué par l'instantané, et la brève de comptoir. Comme la télévision de mon enfance qui m'a fait rêver d'y devenir réalisateur, il fallait dissiper les préjugés élitistes, être accueillant à ce avec quoi j'allais désormais vivre, et donc trouver des raisons de l'aimer. Sans succomber à mon tour à ses attraits spontanés, et savoir si vraiment je saurais "ralentir" l'internet et y "travailler". Un certain internet donc auquel il faut participer, élu dans l'immensité confuse que recouvre aujourd'hui ce mot-monde.

J'ai consigné de temps en temps mes sentiments sur cette petite histoire de ralentir travaux, vécue au jour le jour. Trois ans après, qu'en dire et qu'en penser? Pour qui d'abord? "Pour toi", ai-je pris le parti de répondre à cette question, qui n'est peut-être pas la seule, mais qui mérite d'être plus objectivement posée. Trente mille visiteurs environ que diverses mésaventures, dont celle racontée dans Un autre encartage, m'ont appris à ne pas confondre avec des lecteurs, mais après tout n'y en aurait-il qu'un sur dix pour s'attarder sur un texte que, par ce biais, j'aurais déjà infiniment plus de lecteurs que ne m'en aura procuré l'édition classique, et aux grands écrivains que j'ai eu le bonheur de traduire.

Chaque année depuis vingt ans, Gallimard, Fayard, et tant d'autres maisons (1) dont il ne s'agit pas de suspecter une seconde l'honnêteté comptable, m'adressent des relevés de droits obstinément négatifs sur des traductions d'auteurs comme Giovanni Verga, Leonardo Sciascia, ou Luigi Pirandello. Ne parlons pas des autres écrivains que j'ai eu le privilège de traduire, moins connus. Quant à mes textes publiés, le fisc a eu tout à fait raison de jamais s'intéresser sérieusement à eux.

Évidemment, les éditeurs ont un rôle de validation de l'écrit auprès de la communauté des lecteurs qui, ne voulant pas risquer de lire n'importe quoi, s'en remettent à eux, lecteurs professionnels et garants premiers de l'écriture. L'argument est sérieux, mais insuffisant. Devenir son propre éditeur sans entrer dans des circuits immédiatement marchands change la question du compte d'auteur.

Quand le site n'est pas le support à des entrées publicitaires, son auteur n'est pas forcément préoccupé outre mesure par la quantité de ses visiteurs. Je sais que la partie se joue d'abord avec moi-même: écrire au fil des jours, c'est entrer en pensée, c'est faire de tout ce que je rencontre — livres, films, situations, événements et faits divers — une occasion de les rendre textes, et, peu à peu, me rendre compte (oui d'abord à moi) que la grande difficulté est de choisir ce qu'il convient de partager avec un autrui, si abstrait soit-il, quitte à voir cette part commune devenir l'âme même de mon intimité.

C'est qu'écrire au jour le jour sur l'internet, c'est déceler ici le durable justement au-delà de l'anecdote ou du succès passager, c'est choisir ou éviter de nommer ceux par qui Google dirige vers Ralentir Travaux des visiteurs; loin de s'y résigner, épouser — Roland Barthes par exemple — le fragment comme éthique et comme esthétique; développer les liens significatifs qu'au fond Denis Diderot, autre adepte de la conversation consignée, de la lettre et du fragment, avait déjà expérimentés avec son Encyclopédie: s'ordonner en mots-clés et accepter de se laisser par eux ordonner par d'autres, frères ou ennemis; prendre date avec soi-même et s'interdire les humeurs versatiles du moment en lieu et place de pensée fidèle, aujourd'hui drôles mais demain ridicules; accepter, comme Montaigne — encore un que j'enrôle d'autorité dans les virtuels internautes du passé — de ne renier jamais ses essais mais préférer dans le temps se contredire (2); sans me priver pourtant de préciser des textes demeurés vivants, le réel internet est aujourd'hui bien là: tous les jours prendre rendez-vous avec la responsabilité de la chose dite, devant les ambivalences et les ambiguïtés de nos acteurs et de notre présent.

Là, trois cent notes ou articles derrière moi, miens ou textes élus d'autrui, se confronter à leur archivage, leur classement, quinze dossiers thématiques ouverts en autant de sous-sites, conjuguer autant qu'il est possible le stock classique et le flux d'aujourd'hui. Et donc a posteriori se confronter à la seule question qui vaille: «Qu'as-tu fait, ô toi que voilà, de ta vie, de ta langue, de ton temps, de ta pensée?»

Aux alentours de ce lieu d'écriture et de travail, différentes figures de l'internet (cessons de bouder notre plaisir: sites personnels ou collectifs passionnants, courriels bien moins invasifs que le téléphone même s'il n'est pas portable, liens d'information, d'instruction, de connaissance, de dépistage de la fraude et de l'imposture au-delà de toute espérance, indispensable et si scrupuleuse Wikipedia (3) qui remet à leurs justes places mandarins et experts) redonne chaque jour du sens à ma vie. Même si je n'ai pas su trouver jusqu'ici comment me confronter à l'ouverture aux commentaires et à leur "modération" — une bataille de régulation que je juge au-dessus de mes forces — l'instrument renouvelle la permanente question de la place et du rôle de l'intellectuel dans la cité. Il contribue sans doute puissamment à libérer la parole des peuples et à favoriser la voix de la liberté dans nombre de pays. La surveillance globale que les dictatures et les pouvoirs démocratiques en tirent est réelle, mais elle montre surtout combien est illégitime, et au bout du compte cauchemardesque, de compter sur la seule clandestinité pour travailler à l'état de notre monde.

Loin d'être virtuel, le monde qu'il constitue est désormais notre réalité la plus intime. Il colporte ses périls: le poids que, par son intermédiaire, prennent le mensonge et la rumeur, quand la démocratie continue à avoir besoin de la voix des experts et de la connaissance et de ne pas confondre consensus, complot, débandade des opinions et convergence et relativité des recherches; et la facilité avec laquelle sa rapidité de diffusion peut répandre l'approximation obscurantiste, avec une ampleur du dégât dans toutes les couches sociales. Pas forcément les moins instruites, mais celles qui devraient garantir le sérieux de la recherche méthodique et la relative solidité des résultats, dont, dans les circonstances modernes, toute décision politique dépend. Et qui trouvent au contraire du dernier chic — comme dirait Gustave Flaubert dont on se prend à rêver ce qu'aurait pu y devenir son Dictionnaire des idées reçues — de tonner contre "Internet".

1. Dans son opuscule, que nous pouvons lire intégralement en ligne: De l'illégitimité de la contrefaçon des livres, Emmanuel Kant établissait en 1785 une distinction entre le livre-objet et le livre-texte. Il y écrit: «Je crois être fondé à considérer une édition non comme le trafic que l'on ferait d'une marchandise en son propre nom, mais comme une affaire gérée au nom d'un autre, c'est-à-dire de l'auteur». 2. Encore qu'un exemple célèbre nuance cette affirmation. On connait la fameuse phrase de Montaigne à propos de son ami Étienne de La Boétie: «Parce que c'était lui parce que c'était moi». On ne sait pas toujours que — couleur et nature de l'encre sur le Manuscrit de Bordeaux faisant foi — le «parce que c'était moi» fut ajouté huit ans après. Le temps sans doute nécessaire à Michel pour s'apercevoir qu'il avait réussi à intérioriser son alter ego. Comme pour dire: "C'était alors mon mentor. Enfin, huit ans après, je l'équivaux"?
3. Qui dédaigne cette entreprise véritablement collective tout en l'utilisant au quotidien, qu'il y apporte ses savoirs et ses talents, c'est si simple en apparence. Il verra bientôt d'expérience qu'il n'est pas si aisé d'y écrire durablement n'importe quoi. Sur les sujets qui vaillent, s'entend.

Gravure: Théodore Galle, Mort, Jugement, Enfer et Paradis (détail). In Jan David, Veridicus christianus, Anvers, 1601.