Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 28 janvier 2010

En route vers l'Expo?



En 1940, des étudiants parisiens avaient donné dans un tract cette définition devenue célèbre: «Être un bon aryen c'est être blond comme Hitler, grand comme Goebbels, svelte comme Göring, jeune comme Pétain et honnête comme Laval.» Un réputé anthropologue, et président d'une région qu'il dirige avec un sens aigu des guerres tribales et le soutien jusqu'ici indiscuté des progressistes du cru, ou du tout cuit en mal de «grand chelem», nous rapporte cette magnifique parure de Septimanie (photographie ci-contre), qu'il assure être parmi les meilleures représentations du visage — tronch en septimanien, nous précise-t-il — de parfait catholique. Nous espérons qu'il complètera sa collection afin de préparer l'exposition destinée à nous aider à mieux les reconnaître. C'est vrai que, à l'instar de leurs bibliques aînés, ces ennemis du peuple, comploteurs et ploutocrates, avancent masqués.

Découvrons-nous: la saillie de notre physiognomoniste montpelliérain est évidemment préméditée (1), mais son objectif n'est pas d'expliciter la latence d'un racisme spontané, apparemment contre-productif dans son fief. Devant la multiplication de ses provocations déjà racistes, le parti de ses électeurs avait été contraint de l'exclure, mais espérait se prévaloir tout de même de sa victoire prévisible afin de réaliser le tartarinesque «grand chelem». Le professeur veut tout simplement ridiculiser ses anciens amis en les obligeant à présenter clairement un candidat ou une candidate contre lui, qu'il compte battre à plate couture avec l'apport de ces mêmes électeurs. Une sorte de passing-shot de fond de court en somme qui chatouille désagréablement le zeste d'honneur de ce parti, dont on verra ce qu'il deviendra au soir du 21 mars lorsqu'il faudra lever la coupe au ciel. Jusqu'à la lie.

1. Le temps risque de rendre cette petite note rapidement incompréhensible. Malgré notre réserve à citer certains noms sur notre site afin de lui éviter d'inutiles visites, nous préférons ici rappeler l'origine de ce billet, ainsi que l'AFP la rapporte ce 28 janvier 2010: «Fort de ses 29% devant l’UMP dans les sondages, M. Frêche, 71 ans, avait déjà lancé sa campagne, lorsqu’une petite phrase rapportée par L’Express a fait l’effet d’une bombe: "Voter pour ce mec en Haute-Normandie me poserait un problème, il a une tronche pas catholique", dit-il à l’adresse de l’ex-Premier ministre d’origine juive.»
D'origine juive certes, Laurent Fabius est aujourd'hui bel et bien catholique: «ce mec» est donc habilement cloué sur place par la perfidie de l'attaque. C'est même à ce détail qu'on peut mesurer la préméditation de cette petite phrase, qui permet à son proférateur d'aller racoler chez les antisémites, tout en ménageant son électorat local traditionnel, largement juif et pied-noir, que la petite leçon de fidélité à ses origines administrée à Laurent Fabius ne peut qu'amuser, voire réjouir. Sans compter que, pour les sourds et téléphone arabe aidant, l'habile homme s'abritera aisément derrière l'argument de l'expression populaire. D'où l'argot.

© Photographie: Parure de guerre septimanienne, auteur non identifié, tous droits réservés.

lundi 25 janvier 2010

Bruno Dumont: Hadewijch (2009)




Bruno Dumont (1), ce sont ces images, rares au cinéma, des Flandres et de leur reste démantelé de classe ouvrière: La vie de Jésus (1997) puis L'humanité (1999) ont imposé les corons aux briques rythmées et répétitives et les visages abrupts de la jeunesse détruite de Bailleul où Dumont vit parmi les siens. Puis, après le défi cinéphile américain de Twentynine Palms (2003), de nouveau depuis sa terre, dans la boue des fermes anciennes, la fenêtre terrible ouverte sur l'Algérie dans Flandres (2006). Mais Paris! Paris connu, Paris reconnu par les siens et par lui-même! Sauf à verser dans le contorsionnisme esthétisant, pourrait-il libérer Paris de son avalanche de films et de cartes postales? Dans tous ces clichés, comment étonner encore?

Sur ses traces pentues dans le mont des Cats, Céline nous emmène dans sa Désirade des Flandres, cloître dont on ne sort que par le haut: dans le carré de l'écran, une grue monte vers le carré du ciel, et dans celui de la fenêtre de la modeste cellule de la postulante. Au carré du jardin, Céline voudrait bien s'enclore pour se regarder grelotter, jeûner, se tremper et s'engourdir, mais personne ici ne lui donne raison. Solide bon sens du conseil des supérieures, mère et prieure: «Sors donc de ce carré magique et de tous tes excès érotiques pour aller confronter tes émois à des douleurs que tu n'auras pas choisies».
Céline, tu aurais dû voir David, cet ouvrier couvreur à peine salué, subir, dans le silence et l'apparente patience, les grilles, les couloirs, le réfectoire et le vestiaire de sa prison. Toi aux lèvres pleines de poèmes et la chair pleine d'amour de soi, n'es-tu pas née pour mieux croiser ces êtres mutiques et riches de leurs seuls corps mal équarris et de leurs fulgurances empathiques?

Céline cherche un raccourci entre la demeure familiale, cube étourdissant d'ors et d'opulence (Hôtel de Lausun, 1657, 17 quai d'Anjou) et la pauvreté rédemptrice mais, autrement instruites de la vraie dureté du monde, les nonnes paysannes renvoient Céline à son cocon de solitude, entre un père diplomate — c'est-à-dire une vie d'ostentation bâtie sur les pires convulsions du monde —, et une mère dépressive dans sa chambre à coucher. Il lui reste "Le Chien", toutou de luxe dérapant sur les parquets cirés, seule présence vivante, seule âme qu'elle puisse recommander à son Dieu et accueillir dans son lit, après avoir encore un moment posé ses prières et dévidé ses stances.

Au premier matin dans le monde, à la question de sa mère: «Que fais-tu aujourd'hui?», «Je vais prier», lui répond-elle. À l'église de sa paroisse, l'Ile saint-Louis, zoom sur elle, émue par la musique d'une cantate et d'une violoniste, yeux brillants et humides, comme ceux de Nana / Anna Karina dans Vivre sa vie saisie par la Jeanne de Dreyer, et ses lèvres silencieuses esquissent un merci. S'ouvrant à l'autre parmi ces colonnes pieuses, se mettrait-elle ici en marche vers une vérité plus profane?

Il lui aura suffi d'inviter Yassine, intrus de banlieue, pour faire du salon enchanté le champ clos, mais feutré, de l'affrontement familial. Ainsi crescendo elle part vers les violences du monde: sur l'Île encore, au bar de la rue des Deux-Ponts, Céline se laisse cueillir par un trio de banlieusards — que font-ils donc ici, si loin de chez eux? — en une sorte de gracieuse inconscience, jouissant aussi de son innocence offerte; dans une soirée rock (frénétique Art de la fugue), elle s'échappe de la main de Yassine sur son épaule; à tombeau ouvert, elle dévale avec lui les rues de Paris sur un scooter volé; elle frôle les eaux de la Seine, baptismales ou morbides qui le dira; traverse une cité hors du monde avec ses garçons et leurs chiens, en robe mouchoir ou épaules découvertes, provocante et convoitée; jusqu'au Liban plonge dans la guerre, bombardement, enfant tué, bousculade de foule, c'en est trop, la voilà prête, sous la férule de Nassir à troquer son auto-contemplation contre la fièvre de l'agir, "continuer l'œuvre du Créateur", entrer dans l'univers du faire: «Viens maintenant, nous avons encore beaucoup de route à faire, nous n'avons plus rien à faire ici», lui murmure fermement Nassir devant la porte du couvent.

Le silence et l'énigme de Hadewijch incitent son spectateur à déchiffrer les signes à chaque instant, dans chaque image, dans chaque plan. Qui David convainc-t-il de sa simple existence par son visage encore étonné de vivre sur un corps et une dégaine déjà imposés par sa classe sociale? Qui connaît Céline, ensevelie sous les prières et la récitation des textes — si beaux soient-ils, ils ne sont pas d'elle mais de la mystique Hadewijch, béguine flamande du XIIIe siècle? Qui perce Nassir, déroulant sa langue de bois mais persuadé de l'invisible? Pourquoi, pour qui ce jardin de la cité de banlieue forme-t-il une immense croix? Céline a-t-elle vu qu'elle sombrait dans l'action à la station de métro Kléber, du nom du garçon engagé à seize ans chez les hussards, puis gloire de l'armée révolutionnaire? Sait-elle qu'elle aura pris pour cible l'Arc de Triomphe, étoile des beaux quartiers, afin d'en demeurer le soldat inconnu?
Faute de mots, Céline vient à nous à force de chaînette tressée dans ses doigts comme un chapelet, de mise à genoux pour croire: cinq répétitions de son moulin à prières, cinq mises au tombeau devant la grotte aux barreaux constellés de rubans ex-voto populaires. Juste des regards: les siens scrutant le ciel vide; ceux de chouette ou de nécessaire injonction de la Prieure et de la Mère supérieure; l'œillade effrontée du mateur sur la poitrine de Céline, quand ils sont là tous deux pour entendre Nassir disserter sur l'invisible; Nassir, qui la scrutera d'un air supérieur, rusé ou goguenard. Et les yeux droits de David, revenons-y, obstinément fixés sur elle, c'est-à-dire, à travers elle, en quête aussi du vrai monde et des vaies gens. Et le Liban bombardé envoie son dernier signe: le mot eternity inscrit sur une façade.

Julie Sokolowski déploie magnifiquement sa maladresse et son emprunt pour donner à voir et à sentir l'érotisme exacerbé de Céline: vêtements mouillés, gaucheries souveraines, offrande théâtrale, jusqu'à l'erreur sur soi obsédée de sincérité, hantée par cette seule question: du Christ le corps est-il là ou non? «Je crois que t'es barje» finit par dire Yassine atterré. Au rythme des cinq pleurs qui jalonnent son chemin vers sa vérité conquise, Céline s'abandonne aux bras de David, son sauveur taiseux. Là, en très gros plan, elle ferme enfin ces yeux qui ne savaient que se lever au ciel. Quand elle les rouvrira, ce sera sans doute à hauteur d'homme.

Grâce à Céline et au plus novateur des cinéastes français vivants — si on admet que le maître de tous est vaudois et que les deux autres vivent en Italie —, il nous faut, tel Sysiphe heureux, imaginer Bresson ou Rossellini sans dieu.

1. En effet, l'occasion de créer une nouvelle étoile dans notre galaxie personnelle: Pour Bruno Dumont rassemblera nos notes et documentation sur ce cinéaste.
© Photogramme: Bruno Dumont: David Dewaele dans
Hadewijch (2009).

mercredi 20 janvier 2010

Jours montueux pour le Président Obama




«Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir», écrivait Marcel Proust, dans Nom de pays, le nom (ici, pour le plaisir, l'intégralité de ce texte admirable). Une élection sénatoriale partielle dans le Massachusetts pourrait bien avoir des effets durables sur la vie quotidienne et l'avenir historique de millions de gens dans diverses régions du monde. Le Président Obama sait que sa vie politique dépend d'abord de la façon dont il se confrontera aux problèmes intérieurs de son pays, même si personne ne lui demande évidemment de les résoudre. Et nous savons que c'est seulement si les rapports de force domestiques ne lui sont pas trop défavorables qu'il pourra engager sa personne et son pays dans les conflits internationaux pour en modifier le cours, s'il en a vraiment le projet comme nous préférons le croire. Ce serait même là sa différence cruciale avec les administrations précédentes, qui parvenaient toujours à fédérer pour un temps les citoyens américains sur les tragédies extérieures. Mais la guerre financière a eu ce mérite de rendre plus évidente et plus intolérable la violence économique à davantage de gens.

Nous pensions encore, il y a quelques jours, que l'adoption emblématique de la réforme de santé et la débâcle politique du gouvernement iranien — qui ne s'est pas privé de bourrer les urnes devant la défaite électorale, de façon tout à fait contre-productive — ouvraient des perspectives moins défavorables dans le conflit entre Israël et la Palestine, et pour une inéluctable révolution iranienne, deux problèmes dont la résolution modifierait profondément les rapports de force dans le reste du monde, du moins celui dans lequel, de San Francisco à Vladivostok, nous sommes plus directement intégrés.

Après avoir élu cinquante ans feu Ted Kennedy, un démocrate favorable de longue date à une telle politique de santé — dont il faudrait raconter la récurrente histoire —, une courte majorité d'électeurs a préféré signifier à son Président que cette Amérique projetait trop de dépenses pour ses pauvres. Ces hommes et ces femmes savaient (1), espéraient même que, votant ainsi, ils livraient leur Président et une politique intérieure un peu innovante aux petits jeux sans fin de l'obstruction sénatoriale, menés par les intérêts des plus riches et des plus carriéristes. Mesuraient-ils pour autant que, ce faisant, ils affaiblissaient sérieusement les chances ouvertes aux hommes et aux femmes en luttes pour la paix, leurs droits et leurs libertés à travers le monde et qu'ils compliquaient leurs combats? Ont-ils vu que les hasards du présent joignaient leurs voix à celle du Président vénézuélien, grand ami déclaré et soutien inconditionnel du dictateur iranien que, le 25 novembre dernier à Caracas — c'est-à-dire après et pendant les sanglantes répressions à répétition de son propre peuple — il a qualifié de «gladiateur des luttes anti-impérialistes»? Cette voix tonitruante et obscène, parfois si follement encensée par notre bien-pensance locale (2), qui, à la veille du scrutin du Massachusetts, accuse les États-Unis d'occupation militaire, afin de préparer un débarquement armé sur Haïti détruite? Le dictateur iranien, ses homologues au Venezuela et au Nicaragua, ses relais du Hamas et du Hezbollah, et tous ceux qui, dans le monde et tous intérêts divergents mais confondus, attisent pour notre malheur les haines anti-américaines, pourraient bien se croire autorisés à leur tour à imaginer que le champ est à nouveau ouvert pour leurs obsessions de mort.

1. Quelques jours avant ce scrutin, le président Obama est venu à Northeastern University près de Boston pour dire exactement: «Ce qui est en jeu dans le Massachusetts, c'est de savoir si nous allons aller de l'avant ou reculer». On peut y voir des paroles rituelles de circonstance, mais on peut aussi les entendre autrement.

2. Par exemple, on relira avec un désespoir accru l'article Hugo Chávez de Ignacio Ramonet, paru en août 2007 dans Le Monde Diplomatique, dont il n'était alors que le directeur depuis près de vingt ans. Et par exemple: «Pourquoi tant de haine? Parce que, à l’heure où la social-démocratie connaît une crise d’identité en Europe, les circonstances historiques semblent avoir confié à M. Chávez la responsabilité de prendre la tête, à l’échelle internationale, de la réinvention de la gauche.»
Définitivement perdu derrière nous et en cruel défaut de lendemains, le temps où Marcel Proust et son petit monde pouvaient encore connaître «des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant».

© Photogramme: Frederick Wiseman, Welfare (1975).

dimanche 17 janvier 2010

Les juifs en France, une présence oubliée

Nous étonnons souvent nos concitoyens lorsque nous évoquons cette présence ancienne de fort importantes communautés juives sur notre sol. On se borne souvent à citer les trois foyers principaux autour de Bordeaux, de Strasbourg, de Carpentras et du Comtat Venaissin, aujourd'hui français. C'est pour nous l'occasion de retenir ce texte synthétique sur la question, paru dans Le Monde du 17/18 janvier, sous la plume de Laurence Sigal-Klagsbald et de Paul Salmona.

Les juifs en France, une présence oubliée (des traces archéologiques depuis l'Antiquité). — Nécropoles antiques, cimetières médiévaux, synagogues, bains rituels, écoles talmudiques, juiveries, carrières en Provence, calls en Catalogne: l'essor de l'archéologie préventive au cours des vingt dernières années a révélé une myriade de vestiges qui rappellent que des communautés juives vécurent en Europe de l'Antiquité jusqu'au Moyen Âge.

Ces découvertes font émerger la réalité de communautés connues à travers la littérature rabbinique mais dont ne subsistait la trace que dans de rares monuments et dans des noms de lieux: on recense ainsi, dans des centaines de communes, des "rues aux juifs", "de la juiverie" ou "de la synagogue", mais aussi des chemins, pas, prés, champs, herbages "aux juifs" ou "aux juives", remontant à l'époque médiévale. Sur notre territoire, ces communautés, qui purent compter jusqu'à 100 000 habitants à la fin du XIIIe siècle, ont presque toutes disparu à la fin du Moyen Âge en raison des édits d'expulsion dont le premier — pris par Philippe Auguste en 1182 — inaugure la sinistre litanie des bannissements des juifs d'Europe occidentale.

Un jeu de rappels moyennant finances, et d'expulsions accompagnées de la spoliation des biens et des terres, se poursuivra avec les décrets pris par Philippe le Bel en 1306, Philippe V en 1322 et Charles VI en 1394. De Provence, les juifs ne seront chassés qu'en 1501, tandis qu'ils demeureront sous la protection des papes dans le Comtat Venaissin, et que des communautés de "nouveaux chrétiens", d'origine hispano-portugaise, renaîtront à Bayonne et à Bordeaux au XVIe siècle.

Ces découvertes «contribuent à recomposer un passé plus complexe, échappant à la réécriture strictement chrétienne (...) des sociétés médiévales européennes», comme le notent les archéologues Astrid Huser et Claude de Mecquenem. Et si l'expulsion de 1306 a pu faire l'objet d'une très discrète mention au titre de commémoration nationale en 2006, la présence juive dans la France médiévale est presque absente des synthèses historiques sur le Moyen Âge. Du Petit Lavisse aux manuels scolaires des années 1980, le judaïsme médiéval n'appartient pas au "roman national", comme l'a montré l'historienne Suzanne Citron.

Et au-delà de l'historiographie scolaire, rares sont les ouvrages généraux sur l'histoire de France qui abordent ces persécutions en dehors des lapidaires chronologies de fin de volume. Il en va de même pour les synthèses d'histoire de l'art et les grandes expositions, qui font l'impasse sur les manuscrits juifs médiévaux français, admirables par l'originalité de la calligraphie et la singularité du rapport de l'image au texte.

Un corps étranger. — Il en est également ainsi des sommes d'histoire culturelle qui ignorent, par exemple, le nom de Rachi, le maître champenois dont les commentaires monumentaux sur la Bible et le Talmud constituent, dès son vivant et jusqu'à aujourd'hui, l'accès le plus indispensable à la compréhension de ces textes. Sa méthode l'a conduit à insérer dans l'hébreu de ses commentaires des traductions en langue romane des termes rares ou difficiles à une époque où la langue des lettrés chrétiens reste le latin. Rachi rassemble ainsi un thésaurus de cinq mille mots qui constitue le premier témoignage de l'ancien français. Omettrait-on Bernard de Clairvaux et Pierre Abélard, ses (presque) contemporains, ou Chrétien de Troyes dans nos synthèses historiques?

Dans un raisonnement circulaire qui prévaut encore aujourd'hui en dehors des études juives, les juifs du Moyen Âge n'appartiennent pas à la communauté nationale et n'ont pas leur place dans l'histoire de France. Les représentations conventionnelles font d'eux un corps étranger, un Autre dont l'exclusion est un fait "normal", donc inexorable. L'absence de référence au judaïsme dans l'histoire médiévale entérine l'idée fausse que les juifs n'auraient pas existé en France avant la fin du XVIIIe siècle ou que leur contribution à la société médiévale serait dérisoire.

On peut s'étonner de l'amnésie durable qui frappe l'historiographie française. L'antijudaïsme chrétien dans la France médiévale serait-il d'une telle "évidence" qu'il ne mériterait pas d'être évoqué et que l'histoire contrastée, parfois catastrophique, des juifs sur notre territoire serait insignifiante? Les exactions, massacres et expulsions ont eu raison des êtres. En 1242, le brûlement de monceaux de manuscrits du Talmud à Paris en place de Grève tenta d'en effacer l'esprit. Qui se souvient de Yéhiel de Paris qui avec ses pairs — Moïse de Coucy, Samuel dit Morel de Falaise et Juda Ben David de Melun — fut sommé à une disputation théologique par Louis IX (le "bon roi" Saint Louis), lequel ordonna la destruction par le feu du texte incriminé?

Les découvertes récentes signalent donc, comme par effraction, que les "archives du sol" recèlent les traces d'une histoire ignorée. La connaissance de la présence juive y gagne en profondeur: chaque site exhumé témoigne d'une terre où, au Moyen Âge, les juifs ont vécu, produit, reçu, pensé, échangé mais aussi été persécutés et chassés. Il ne s'agit pas ici de stigmatiser les historiens, mais de montrer un déni collectif qui contribue à la persistance du fantasme d'une France historiquement chrétienne et homogène.

À l'instar des recherches archéologiques concernant le paléolithique, le néolithique ou l'Antiquité tardive, qui montrent que notre pays est le fruit de vagues de peuplement et d'acculturations successifs, chaque découverte de vestiges juifs vient réinscrire une réalité ancienne dans l'environnement d'aujourd'hui et, par là même, modifie nos représentations. L'archéologie provoque ainsi une forme de "retour du refoulé" et contribue à l'écriture d'une nouvelle histoire nationale. — Laurence Sigal-Klagsbald, directrice du Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris et Paul Salmona, directeur du développement culturel à l'Institut national de recherches archéologiques préventives. Le Monde, 17/18 janvier 2010.

Image: Abbesse Herrade de Landsberg: L'enfer (détail), Hortus Deliciarum. © Arte.

jeudi 7 janvier 2010

Au revoir, Seguin.




C'était au temps où, au Lycée Carnot de Tunis, nous nous appelions par nos noms de famille. Nous sommes en 1953, c'est la classe de 9e (CE2). Adieu l'ami et l'artiste.

© Photographie: M. Bordas, pour le compte de David et Vallois, photographie universitaire, 11 rue Aristide-Briand, à Levallois.

mardi 5 janvier 2010

Écouter Copenhague




Alors nous voilà tous ironiques, cyniques ou abattus: L'Europe a eu beau avoir été exemplaire à la conférence de Copenhague, s'être présentée d'une seule voix et cohérente pour dire sa volonté positive dans ce domaine, les États-Unis, la Chine et l'Inde, ces grands Satan, l'ont sabotée par la défense de leurs intérêts égoïstes et particuliers. L'ONU n'aura décidément pas été à la hauteur de ses responsabilités et aura montré qu'elle n'est sans doute même pas le cadre approprié à de telles réunions. Et il est profondément vrai que de sordides trublions, uniquement attirés par le pouvoir qu'ils croient tirer de leur usage de l'internet, ont prétendu tourner en ridicule le travail sérieux de constats et de synthèses mené par le GIEC, seul participant à parler en principe au nom de la Terre entière, au-dessus de la mêlée.

Sans parler des silences tonitruants qui auront troué ses débats: la catastrophe déjà présente pour certains pays, l'avenir sombre des pays pauvres, la question des océans passée à la trappe, alors qu'ils sont les premiers puits de carbone, loin devant les forêts, qui furent l'obsession des cent quatre-vingt-douze (ou treize) États.

Soit. Une fois que des experts facétieux, histoire d'en rajouter un peu, auront chiffré le coût carbone de cette conférence, préparée depuis des années par des centaines d'aller-retour en avion, la réception et l'entretien de quinze mille personnes pendant quinze jours au moins, et maintenant que la distribution des punitions et des bons points a eu lieu, qu'on a bien répété sur tous les tons, du ricanement à la morbide jouissance, que Copenhague a été un échec, on fait quoi?

Et d'abord, c'eût été quoi, exactement, la réussite de Copenhague? Un camouflage des divergences, un hypocrite gommage des conflits d'intérêts, une bonne conscience rachetée à coups d'engagements qui, on l'a souvent vu avec ceux de Rio puis de Kyoto, ou plus près de chez nous avec la conférence de Grenelle de l'environnement, sont loin d'être tenus ou simplement contraignants. Sitôt le vertueux consensus et le lâche soulagement obtenus autour d'un chiffre magique, chaque puissance n'en aurait aussitôt fait qu'à sa tête (selon l'expression consacrée), et plus discrètement inventé tout à son aise des dérogations. C'eût été finalement une opération de communication médiatique bien plus désespérante que l'actuel constat, qui a au moins le mérite de refléter les rapports de force, d'être plus honnêtement près des réalités, et de nous imposer de ne plus nous bercer d'illusions.

Rio, Kyoto, Copenhague, et bientôt Mexico. Les débats de Copenhague ont souligné l'urgence en matière de réduction du carbone, ses silences sur les océans nous ont questionnés, son constat de conflits d'intérêts en matière de développement et de croissance ont obligé à lier la question du réchauffement climatique à des menaces immédiates et scientifiquement avérées, qui ne font pourtant l'objet d'aucune semblable conférence: la faim dans le monde, la raréfaction des eaux potables et l'empoisonnement des sols, la gestion des déchets par exemple. Copenhague nous a fourré les clés de l'appartement entre les mains en nous disant: «Ici et de cette façon, sauf à camoufler les problèmes, on ne peut pas faire mieux. Si vous n'êtes pas contents, il ne vous reste plus qu'à vous confronter, électoralement et ailleurs, sur vos places, dans vos rues, sur l'Internet, à vos dirigeants et à vos représentants d'oppositions, politiques, syndicaux ou associatifs, nationaux et locaux, au moins partout où dans le monde vous pouvez exercer ce poids. Il faudra bien du même coup cesser ce petit jeu de la-faute-à-qui pour se confronter à soi-même sur ses comportements privés, sociaux, professionnels, culturels, moraux, civiques et politiques». Échec n'est donc pas le mot.

© Photographie: Maurice Darmon, Tel Aviv, novembre 2009, image tirée de notre diaporama collectif: Gens de là-bas
. Voir aussi nos Images.