Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 25 juin 2010

Le crime du Struma (1942)




Durant la seconde guerre mondiale, la Roumanie était dirigée par le dictateur Ion Antonescu, relais local du contrôle nazi en Europe. Ici comme dans le reste de l'Europe, les juifs étaient soumis à lourdes violences, en particulier en Bessarabie et en Bukovine. Des associations humanistes (est-ce l'équivalent de nos "humanitaires" aujourd'hui? rien n'est moins sûr) luttaient activement contre ces persécutions, ainsi par exemple Steaua Dunării ("Étoile du Danube"), loge franc-maçonne roumaine (1).

Clandestins dès 1938, ces combattants gardèrent le contrôle du Service maritime roumain, ancienne compagnie maritime d'État. En 1922, ils avaient sauvé Arméniens et Grecs contre les Turcs de Mustafa Kemal Atatürk, et dès 1939, animèrent diverses actions, au point que les Britanniques finirent par les intégrer aux armées alliées à Alexandrie (2).

Il se trouva par ailleurs que le président de la communauté juive de Roumanie, Wilhelm Filderman, était un compagnon de lycée du dictateur Antonescu. Ainsi obtint-il de lui l'autorisation pour les juifs roumains (3) de s'exiler, moyennant une taxe personnelle de dix dollars qui serait acquittée par des associations sionistes britanniques et américaines. Les gouvernements concernés refusèrent ce financement indirect d'un régime auquel ils venaient de déclarer la guerre, en décembre 1941. Sauf pour les juifs allemands qui devaient être livrés au IIIe Reich, il y eut tout de même plusieurs transports, le dernier en date étant en mars 1941 à bord du Darien II, qui emmena 450 personnes du port roumain de Constantza à Haïfa, en Palestine, alors sous mandat britannique, vigilant à restreindre autant que possible l'immigration.

Le 12 décembre 1941, c'est toujours de ce port sur la Mer Noire et pour la même destination que, via la Turquie d'İsmet İnönü (4) alors officiellement neutre dans le conflit en cours, une association sioniste roumaine, Alyah, liée au Service maritime roumain, affrète le Struma — du nom du fleuve grec Στρυμών (Strymōn) —, bateau grec sous pavillon panaméen. Son état est si lamentable qu'il doit d'abord retourner à Constantza. Finalement, le voyage dure quatre jours: pour parcourir ces trois cent kilomètres, il fallait alors normalement quatorze heures. Le bateau accoste à Büyükdere, port sur le Bosphore proche d'Istanbul (qu'on appelait sans doute encore partout Constantinople), mais les autorités interdisent tout débarquement, sauf une femme sur le point d'accoucher et huit passagers détenteurs d'un visa britannique, et placent le bateau sous quarantaine. C'est par l'argent du comité juif américain et l'aide de la Croix-Rouge, concrètement grâce à Simon Brod et Rifat Karako, personnalités juives d’Istanbul, et à N. G. Malioğlu, représentant dans cette ville du Service maritime roumain (et membre de Étoile du Danube), que, dix jours plus tard, les passagers recevront une première vraie nourriture chaude. Les démarches politiques et communautaires auprès de divers pays se multiplient tandis qu'à bord, les conditions empirent. Des organisations juives préparent un camp d'accueil sur la terre ferme et, au bout de soixante-trois jours, le 13 février 1942, les Britanniques offrent vingt-huit titres de voyage pour les enfants entre onze et seize ans. En vain: les autorités turques refusent de lever la quarantaine.

Les passagers déroulent sur les flancs du navire de grandes banderoles "Immigrants juifs" et un drapeau blanc avec la mention: "Sauvez-nous". Le 23 février, ces draps sont arrachés par deux cents policiers turcs qui menacent de tirer sur toute personne se jetant à l'eau. Les autorités portuaires font monter des mécaniciens à bord du Struma avec pour mission réelle de saboter les machines, avant de le remorquer au large, sans fuel, sans nourriture et sans eau, où il est torpillé par le sous-marin soviétique SC 213, qui invoquera l'erreur: toujours est-il que 768 passagers et les dix membres de l'équipage commandé par un Arménien de nationalité bulgare, Grigor Timofeïevitch Garabetenko, meurent dans le naufrage. Un seul survivant, David Stoliar (ou Stoleru) fut soigné à l'hôpital militaire turc puis, en tant qu'unique témoin vivant de ce drame, durement interrogé pendant deux semaines. On peut lire ici en français l'ensemble de ses cinq témoignages (5).

Le naufrage du Struma souleva un mouvement international de protestation contre la politique britannique d'immigration en Palestine. Les autorités britanniques revendiquèrent et justifièrent leurs choix, en particulier par Harold MacMichael, alors Haut-Commissaire pour la Palestine — aussitôt ciblé par affiches: Wanted for murder — et Walter Guinness à la Chambre des Lords, qu'assassinera ensuite le Lehi, convaincu précisément par l'affaire du Struma de la nécessité de la lutte armée contre les Britanniques. Quant au gouvernement turc, il se borna à déclarer, une fois pour toutes et sans jamais y revenir, n'avoir «aucune responsabilité dans cette catastrophe», puisqu'il s'était borné à «empêcher des individus de pénétrer illégalement sur son territoire» (6).

Rappeler le crime du Struma aujourd'hui pourrait aux esprits libres paraître relever de la malice ou de la provocation. Fallait-il pourtant laisser s'installer cette sorte de fausse coïncidence avec une immédiate actualité, non seulement à l'intention de ceux qui en avaient eu vent mais pour tous, sans saisir ces occasions, l'une de constater que — sans parler de l'Union soviétique — la Roumanie, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, les USA, Israël, la Palestine et la Turquie d'aujourd'hui n'ont plus guère que leur nom en commun avec les États d'hier, et l'autre de tout simplement s'instruire ou réviser son histoire?

1. Les Soviétiques jugèrent ensuite cette loge "organisation bourgeoise" et emprisonnèrent à vie certains de ses dirigeants. Néanmoins, son nom revit aujourd'hui dans la Marea Lojă Naţională a României (Grande Loge nationale de Roumanie), fondée à Paris en octobre 1990 par des exilés roumains et dirigée par Alexandre Paléologue, alors ambassadeur de Roumanie à Paris. Et, plus curieusement, c'est aussi le titre d'une revue culturelle et littéraire, éditée par l'Association des Écrivains Chrétiens de Roumanie.
2. Citons sur ces sujets deux films roumains récents: Un été inoubliable de Lucian Pintilie (1994) et Train de Vie de Radu Mihăileanu (1998).
3. La Roumanie comptait 756 930 juifs au recensement de 1930, et 6 179 à celui de 2002.
4. İsmet İnönü, deuxième président après Atatürk de 1938 à 1950, mit à ce moment la république de Turquie pourtant neutre en grande difficulté économique, en particulier en décidant en 1942 un impôt sur la fortune sur les non-musulmans, le Varlik Vergisi, doublé d'un système de travaux forcés.
5.
On peut se contenter d'y lire les transcriptions françaises des cinq témoignages de David Stoliar / Stoleru, les vidéos entraînant quelques difficultés de chargement.
6. L'argument n'est malheureusement pas décisif. Dans son article: Le mythe des Schindlers turcs, Ayse Hür, historienne turque spécialiste des minorités dans son pays, montre que, de l'affaire du Parita le 8 août 1939 à celle du Salvador le 12 décembre 1940 tout aussi criminelle que celle du Struma, ce massacre, qu'il est malséant de qualifier de "tragédie" comme c'est courant partout sur l'internet, est loin d'être un cas isolé et ponctuel dans la politique et l'histoire de la Turquie.

Images: Serviciul Maritim Roman, 1897. — Tract contre Harold MacMichael, 1942.

jeudi 17 juin 2010

Jane Fonda, au gré du "Monde"



Dans son éditorial, Le Monde du 16 juin 2010 cite Jane Fonda parmi les idiots utiles de l'initiative turque qui a dépêché, cautionné et soutenu un groupuscule islamiste. Un piège grossier sous phraséologie humanitaire tendu à Israël, où la rigidité et l'aveuglement politiques de ses gouvernants l'ont précipité sans grand discernement.

Le lendemain 17 juin, le même journal publie un texte de Jane Fonda, avec une clausule ainsi rédigée: «Le Monde, dans son éditorial du 16 juin, a cité Jane Fonda parmi les artistes favorables au boycottage des films israéliens. L'actrice avait cosigné un texte en ce sens lors du Festival du film de Toronto, en 2009. Elle revient, ici, sur les conditions dans lesquelles elle avait soutenu cet appel et nuance sa position.» Nous serions devant une pure chronologie en somme, une sorte de mise au point qu'aurait effectuée l'actrice au fil de la crise actuelle, un explicite présent de l'indicatif induisant que nous saisissons la réalité en plein développement.

Or, cet article, publié le 17 juin 2010 dans le contexte que chacun connaît ou peut mesurer, date en réalité du... 14 septembre 2009, c'est-à-dire immédiatement après que Jane Fonda eut donné étourdiment sa signature aux boycotteurs de Toronto, et sans que, à aucun moment, le quotidien ne nous en ait informé. Outre le fait que la clausule du quotidien français procède du mensonge par omission sinon d'intention, la chronologie change, dans les circonstances que chacun tient présentes à l'esprit, la nature même de la nouvelle. Le quotidien nous donne à lire une actrice qui aurait mis près d'un an à s'apercevoir que des gens mal intentionnés lui auraient extorqué sa signature et qu'elle ne s'en serait rendu compte qu'à la lumière des événements récents, des considérations talmudiques d'un rabbin et, pour ainsi dire, des informations du Monde, alors que la vérité est que l'actrice a retiré de fait sa signature de cet appel à boycott moins de dix jours après, le 14 septembre 2009, avant même l'ouverture du Festival en question, dans un texte disponible ici en anglais. C'est pourtant ce fort ancien texte que Le Monde vient de faire traduire et de publier, plus de neuf mois après, sans préciser jamais ces dates. Nous présentant du même coup l'actrice comme une sorte d'écervelée un rien mystique qui n'aurait suivi que son cœur et aurait eu besoin de tout ce temps pour s'apercevoir, fort opportunément et en pleine crise, qu'elle avait été manipulée!

Cette pratique n'est ni élégante, ni conforme à la vérité des faits, ni simplement honnête. Rappelons que, depuis cette mise au point, l'actrice avait également été en février dernier donnée pour signataire d'un appel au boycott du Festival international du film étudiant qui vient de se tenir à Tel-Aviv, mais que, dès février le mensonge avait été avoué par ses auteurs (1). À qui profite vraiment cette obstination à mettre sous l'éteignoir toute voix qui se rappelle et nous rappelle à un peu de raison?

1. Ce qui n'empêche pas Télérama du 22 juin et du groupe Le Monde (cf notre PS infra), de continuer à répéter ces deux mensonges du boycott par l'actrice du festival de Toronto, signature désormais reniée de fait, et de celui de Tel-Aviv, ce qui a toujours constitué une diffamation.

Jane Fonda: Pourquoi je soutiens les pacifistes d'Israël sans boycotter ses artistes. — En septembre 2009, j'ai signé une lettre de protestation contre la décision du Festival international du film de Toronto de célébrer le 100e anniversaire de Tel-Aviv. Cela se passait l'année même de l'intervention israélienne à Gaza. Cette décision rendait le festival partie prenante d'une campagne lancée pour améliorer l'image d'Israël.

Arye Mekel, directeur général des affaires culturelles au ministère israélien des affaires étrangères, avait déclaré que les artistes devaient être enrôlés pour «présenter un meilleur visage d'Israël, afin que nous ne soyons pas perçus uniquement dans un contexte de guerre». Les protestataires avaient estimé qu'il n'était pas acceptable qu'un festival unanimement respecté soit ainsi utilisé. Le rôle de l'art n'est pas de rendre plus présentable la réalité, mais de l'exposer avec ses contradictions et complexités.

J'ai signé cette lettre sans la lire avec suffisamment d'attention, sans me demander si certaines de ses formulations n'étaient pas de nature à exacerber la situation plutôt qu'à encourager un dialogue constructif. Récemment [i.e. avant le 14 septembre 2009, ndlr], le rabbin Shlomo Schwartz, directeur du
Chai Center de Los Angeles, m'a expliqué le sens du mot hébreu teshuva — réparer des choses que vous avez faites de manière incorrecte, pas simplement en ne les répétant pas, mais en «les évoquant avec un cœur sincère».

Certains des termes de cette lettre ne venaient pas de mon cœur, c'étaient des termes provocateurs, comme la description de Tel-Aviv en ville «édifiée sur des villages palestiniens détruits» (1), par exemple, ou omettre de mentionner une seule fois la période de huit mois durant laquelle le
Hamas a procédé à des tirs de fusées et à des attaques au mortier sur la ville de Sdérot et le Néguev occidental, campagne à laquelle réagissait Israël lorsqu'il a lancé son opération à Gaza.

De nombreux citoyens souffrent à présent d'un syndrome de stress post-traumatique à la suite de ces événements. Dans le contexte tendu d'une région où toute critique adressée à Israël est aussitôt, et bien souvent de façon injustifiée, taxée d'antisémitisme, il peut s'avérer contre-productif d'attiser au lieu d'expliquer, ce qui implique d'entendre les récits des deux parties et d'exprimer la souffrance des deux parties, et pas uniquement de la partie palestinienne.

En négligeant de faire cela, cette lettre a permis à des gens bien disposés de se boucher les oreilles et de fermer leur cœur. Par ailleurs, cette protestation contre l'utilisation du festival pour redorer le blason d'Israël a peut-être été trop facilement mal interprétée. L'esprit de la lettre a sans aucun doute été déformé. Contrairement aux mensonges qui ont été propagés, la lettre ne diabolisait pas les films et les réalisateurs israéliens.

Lors d'un des nombreux voyages que j'ai effectués en Israël, j'ai prononcé un discours au département cinéma de l'université de Tel-Aviv et je suis consciente, comme d'autres signataires de ce texte, que les films israéliens ne sont pas les porte-parole des politiques gouvernementales. La lettre n'était pas non plus une remise en cause de la légitimité de Tel-Aviv en tant que ville israélienne [car, déjà à ce moment, comme le rappelle Jane Fonda elle-même un peu plus haut, cette prétention à délégitimer la capitale de l'État d'Israël — et dont il s'agissait de commémorer alors le centième anniversaire — faisait aussi partie de la rhétorique de nos idiots utiles, ndlr], ni un appel au boycottage du Festival de Toronto.

En fait, de nombreux signataires participent au Festival de Toronto et y présentent leurs films. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, la meilleure façon d'améliorer l'image d'Israël consisterait à célébrer l'ancien, courageux et solide mouvement pacifiste de ce pays en contribuant à lever le blocus de Gaza grâce à des négociations et en stoppant l'expansion des colonies en Cisjordanie. Ce serait un meilleur moyen de montrer l'engagement israélien pour la paix qu'une campagne de relations publiques. Faute de cela, il n'y aura pas de solution à deux États. L'histoire entre Israéliens et Palestiniens ne peut être réduite à une relation agresseur-victime simpliste.

Pour bien le comprendre, il faut être prêt à s'asseoir ensemble avec un cœur ouvert et prêter l'oreille au récit des deux parties. Un de ces récits voit 1948 comme l'expulsion en masse des Palestiniens de leur terre. L'autre considère cette date comme la naissance d'une nation. Il est concevable que cela ait été les deux. Aucun des récits ne peut être gommé, les deux doivent être écoutés. —
Jane Fonda, actrice américaine, Le Monde du 17 juin 2010, traduit de l'anglais par Gilles Berton.

1. Appréciation qui fournit un arrière-fond plausible à cet étrange mot d'ordre largement entendu lors des dernières manifestations, en France et certainement ailleurs dans le monde, contre l'assaut israélien sur l'un des navires de la flottille turque: «Israël, casse-toi! La Palestine n'est pas à toi!», ndlr.

P.S. 22 juin 2010. — Étrange coïncidence tout de même:
Le Monde du 17 juin publie donc cet ancien texte, qu'on aurait préféré, pour l'amour de la vérité et de Jane Fonda, lire en son temps. Le 22 juin, à la faveur de son retour au cinéma dans un prochain film français, l'actrice fait la couverture de Télérama, l'un des fleurons du groupe Le Monde, dont les parts capitales de Lagardère sont en passe d'être vendues, dans une belle bataille financière entre banques, opérateurs, groupes de presse français, espagnols et italiens. Question en forme de doucereuse hypothèse: pour que le groupe Le Monde puisse d'une main — son journal de promotion cinématographique Télérama — remplir normalement son rôle vis-à-vis de notre actrice, sera-t-il devenu brusquement urgent de régler tous les petits passifs de l'autre?


© Photographie: Maurice Darmon. Abri fortifié dans un jardin d'enfants à Sdérot, tirée de notre diaporama collectif: Les gens de là-bas, novembre 2009.
À Sdérot où cinq mille
Qassam tombèrent en huit ans, où la plupart des enfants sont en traitements psychologiques à force d'avoir douze secondes pour se réfugier dans les tunnels-chenille et les abris-castelets en béton armé si la roquette les surprend dans l'aire de jeux; où le vent porte aujourd'hui les appels fanatiques des muezzins de Gaza livré au Hamas; et malgré tout, hommes et femmes de paix de Sdérot et de Gaza, ils sont une poignée à travailler au dialogue: une autre voix, autour d'un kibboutz urbain, et par exemple celle de Nomika Zion (notre photographie ci-contre).
Lire sur notre voyage en ces terres en novembre 2009:
Israël / Palestine, l'entrée de l'hiver.

Jean Narboni: Pourquoi les coiffeurs?





Sous ce titre (1), cent vingt pages sur Le Dictateur, le film de Charlie Chaplin. Oublions une fois de plus le mépris de la lisibilité constitutif de nos éditeurs et "compositeurs graphiques" d'aujourd'hui, pour qui les savoirs et les métiers de l'imprimerie, héritiers de cinq cents ans au service du lecteur, ont cessé en moins d'une génération d'avoir un sens. Il faut néanmoins balayer cet obstacle pour lire cet essai de Jean Narboni, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, dont la présence est l'intérêt majeur du documentaire Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard d'Alain Fleischer, et l'une des importantes interventions d'auditeurs dans un des débats qui ont accompagné sa sortie dans quelques rares salles avant que le film paraisse aux éditions Montparnasse, en un coffret qui propose, parmi huit bonus, un long entretien — là encore l'un des meilleurs de la livraison — entre notre auteur et le cinéaste.

Ce livre est dédié «À Quentin Tarantino pour "ses scalpeurs"», c'est-à-dire pour son dernier film Inglourious Basterds, qui s'aventure à son tour dans le genre "juifs et nazis" — périlleux entre tous, mais qui a donné les deux monuments du cinéma de ce siècle: Le Dictateur et Shoah — genre dont Le Dictateur (1940) est justement le premier et certainement à ce jour la matrice, même s'il est suivi de près par le fort réjouissant To be or not to be (1942) d'Ernst Lubitsch par exemple.

Et de cette grandeur, ces cent-vingt pages nous font découvrir de lumineuses raisons: l'immense savoir d'abord que Chaplin avait dès 1938 accumulé sur la montée des périls; l'extra-lucidité dans ses anticipations d'une précision renversante: un scénario déposé le 12 novembre 1938, trois jours après la Nuit de Cristal, pour un film commencé le 9 septembre 1939, soit six jours après la déclaration de guerre de la France et de l'Angleterre à l'Allemagne et qui, guerre d'un seul homme contre un État pourvu partout de menaçants ambassadeurs et plénipotentiaires, montre dès octobre 1940 (2) la vie et la mort d'un ghetto, prédit un complot contre Hitler, affirme contre nombre de gouvernants d'alors et des opinions publiques — aux USA d'alors par exemple — que M. Hitler n'est ni un grand homme ni un grand criminel, mais un homme misérable en train de préparer de grands crimes, ce qui est tout autre chose. Toutes clairvoyances solitaires qui, quand l'horreur fut avérée, conduisirent Charlie Chaplin à regretter d'avoir tourné ce film, tant la réalité rejoignit et dépassa ce qui n'était encore dans son œuvre que tourbillon d'hilarité et d'horreur.

D'autres innovations aussi: dans ce premier film où, littéralement, le jusqu'ici muet Charlot devient le sans nom qui "prend la parole", Chaplin fixe l'horizon pour tout l'avenir du cinéma parlant de ce qui s'appelle vraiment parler, avec ses deux discours, celui de Hynkel et celui du juif à qui le général comploteur Schultz dira: «Vous devez parler, c'est notre seul espoir». Dans nos oreilles d'aujourd'hui cette phrase retrouve toute sa force quand, dans Shoah justement, un autre coiffeur, Abraham Bomba, doit surmonter la douleur de l'indicible et témoigner, tandis que la voix de Claude Lanzmann l'exhorte à parler, dans les mêmes termes: «Vous le devez, Abe», pour la plus forte scène du cinéma universel. Oui, pourquoi les coiffeurs: pourquoi le héros du Dictateur est-il un coiffeur? Pourquoi ce coiffeur s'abstient-il d'orner son front d'une mèche — qu'il remplace plutôt par l'ombre du couvre-chef —, pourquoi l'affrontement entre les deux héros du monde moderne: la vedette et le dictateur, tourne-t-il autour d'une histoire de poils sous le nez, la fausse de Chaplin mais historiquement la première, la vraie mais tout de même seconde de Hitler, et surtout cas d'école sur le premier grand et indiscutable emprunt du politique au monde du spectacle? Le livre montre comment par ce film qui, à la différence de la comédie d'Ernst Lubitsch, ne se fonde pas sur la ressemblance et n'y fait même jamais allusion, Chaplin entend mener une guerre d'anéantissement contre le tyran (3).

Une énigme pourtant dont ce livre ne me libère pas: quand Hitler décida de porter une moustache, Chaplin avait déjà fait le tour du monde avec la sienne, au point qu'on soupçonna Hitler d'avoir pour lui une secrète admiration. Mais historiquement, ce fut tout de même le dictateur qui copia l'acteur et non l'inverse. Alors s'imposerait l'hypothèse symétrique: et si — vol d'être —, Hitler avait eu le fou projet d'anéantir Charlot en s'appropriant sa moustache, pour tenter désespérément de le supplanter? Comme il tenta, le livre le montre si bien, d'anéantir, et Brahms et Wagner, le premier contre lui-même et le second malgré lui?

Au-delà de ces anticipations politiques et philosophiques et de la fondation réelle du cinéma parlant par le dieu du muet, Le Dictateur ouvre d'autres révolutions qui n'ont pas fini de nous donner à voir et à penser: le débat sur le rire et la tragédie, à l'époque entre Bertolt Brecht qui pour Chaplin eut tant d'admiration et Theodor W. Adorno qui n'y comprit à peu près rien, se poursuit aujourd'hui, jusqu'au dernier film de Quentin Tarantino justement, ou, l'an dernier encore, dans un colloque publié sur ce sujet: Rire, Mémoire, Shoah (4); sans négliger les questions que pose la prise de pouvoir par les moyens de diffusion de masse, dont la réflexion fut en ces années nourrie par cet autre grand chaplinien que fut Walter Benjamin (5). Sous les voix tonitruantes ou doucereuses, les microphones n'ont pas fini de plier, ils n'ont pas non plus disparu comme le rêvait la fin du Dictateur: ils sont simplement devenus invisibles, pris dans les revers de nos vestes, enfouis au fond de nos oreilles.

1. Jean Narboni: ...Pourquoi les coiffeurs? Notes actuelles sur Le Dictateur, éditions Capricci, 2010. Nous écrivons en gras quelques-uns des titres des vingt notes qui constituent ce livre. Au moins dix autres surprises attendent le lecteur, comme par exemple, à une voyelle près, l'histoire extraordinaire du véritable (Hans) Hinkel.
2. Le film est sorti deux mois après le 15 décembre 1940 au Royaume-Uni, mais en France le 4 avril 1945 et en République Fédérale Allemande le 26 août 1958.
3. Pourquoi me revient à cet instant en mémoire le beau livre de René Zazzo: Les jumeaux, le couple et la personne (PUF, 1960), un titre qui semblerait fait pour Le Dictateur, où l'auteur, qui travailla si longtemps, comme tout le monde, sur les ressemblances des homozygotes, écrivit ce livre sous le coup de la révélation brusque d'un paradoxe: le «scandale de leurs différences»?

4.
Collectif coordonné par Andrea Lauterwein: Rire, Mémoire, Shoah, éditions de l'Éclat, Paris, Tel-Aviv, 2009. La contribution qui a servi à ce texte est de Diane Cohen: Rire à tout prix? (Adorno contre la fausse réconciliation), pp. 51-61.
5. Walter Benjamin: “Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit” [1936], Gesammelte Schiften, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1972, t. I/ 2, pp. 431-508 ; dernière traduction française par Christophe Jouanlanne, “L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique”, in W.B., Sur l’art et la photographie, Paris, Carré, 1997, p. 17-68.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
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© Photogramme: Charlie Chaplin dans Le Dictateur, 1940, tous droits réservés.

jeudi 10 juin 2010

Anatomie d'un courriel


À la mise en forme près (couleurs, espacements, polices de diverses grosseurs) voici le texte d'un courriel reçu le mercredi 2 juin, au lendemain de l'opération militaire israélienne sur la flottille turque dite humanitaire. Les / signalent les sauts à la ligne. Quoique et quoi qu'il nous en coûte, respectons son approximation orthographique et reproduisons les deux pièces jointes.


Manifestation pour exiger des sanctions contre Israel / Mercredi 2 juin 18h / Place de la Victoire / Grosse Manifestation / Samedi 5 juin 15h / Place de la Victoire / Mobilisez votre famille et vos amis et ramenez vos drapeaux et keffiehs afin qu'on soit bien visible!!!!! / P.S: en pièce jointe, deux photos de militantes belges qui étaient à bord du bateau avant de se faire emprisonner... des terroristes selon l'état d'apartheid...

Quelques remarques:

• Ce courriel émane d'une personne privée, qui l'a reçu d'une autre, qui n'avait d'ailleurs elle-même pris nul soin de cacher les noms et adresses de ses trente-neuf autres destinataires, toutes personnes également privées. C'est même sur ces liens intimes que la logique de ce rédacteur (ou de cette rédactrice) compte puisqu'il s'agit d'en appeler à la «famille et aux amis» dans un but auto-qualifié de «mobilisation».

• Or, si «mobilisation» garde un sens, aucune organisation n'y appelle clairement, ne produit tenants et aboutissants d'une quelconque analyse politique collective justifiant son ou ses mots d'ordre. Ainsi, dans le champ de l'action politique, comme dans celui des "apéros géants", chacun à présent tire sa légitimité du seul pouvoir que lui confèrent à ses propres yeux sa mailbox et son carnet d'adresses devenu annuaire public, pour convoquer nommément à une, que dis-je, à deux «grosses» manifestations sur la place publique, en estimant suffisante l'exploitation de l'immédiate émotion, par ailleurs bien compréhensible mais à elle seule politiquement injustifiée et toujours mystifiante et manipulatrice, que suscite l'événement.

• Que ce rédacteur prévoie d'un seul geste deux manifestations, l'une le mercredi et l'autre le samedi, prouve simplement qu'à ses yeux, le temps ne change rien à l'affaire, ne peut en aucun cas apporter quelque nouvel élément d'information ou de réflexion: le mercredi pour ceux qui peuvent réagir tout de suite, le samedi pour ceux qui n'auront pu se libérer de leurs tâches professionnelles. Mais en soi, la cause est définitivement entendue, à la minute.

Chaussons tout de même nos lunettes:

• Le rédacteur appelle à des sanctions contre Israël, sans qu'il ait précisé de qui il pourrait «exiger» ces sanctions. De L'ONU? De notre gouvernement? Ou confond-il ici sanctions et les diverses tentations honteuses de boycott qui ont traversé l'esprit des dirigeants du réseau de salles de cinéma Utopia (mais qui, entre le mercredi et le samedi justement, ont, devant l'énormité de la bévue, tenté de jouer sur les mots sans convaincre personne), des idiots utiles du calibre d'un Ken Loach, ou d'un Henning Mankel qui, dès le mercredi également — mais aura-t-il tenu lui aussi jusqu'au samedi? — poussait le génie littéraire jusqu'à ne plus vouloir voir ses romans traduits en hébreu? Au nom de qui au nom de quoi cet anonyme rédacteur serait-il en capacité d'exiger quoi que ce soit de qui que ce soit, puisqu'il ne se désigne ni ne désigne publiquement personne d'autre que ses destinataires?

Et contre qui? «Contre Israël»? ou, comme il aurait convenu qu'il le précisât: «contre la politique désastreuse de ses gouvernants», politique dont de nombreux Israéliens — ici Amos Oz ou David Grossman par exemple — savent dénoncer fermement et sur place les méfaits, en leur nom et avec un tout autre courage et surtout un tout autre discernement? C'est que la nuance pourrait être de taille en ces temps où de nombreuses voix qui se sentent ou qui se savent d'importance, des collectifs, des États souverains dans des instances internationales — même si, comme l'Iran, ils sont provisoirement gouvernés par des usurpateurs — en contestent l'existence pure et simple? La question se poserait de façon moins troublante si le rédacteur n'avait également réduit la Palestine à «vos drapeaux et vos keffiehs» — le «vos», fort étrange, mériterait à lui seul un long commentaire — alors qu'il aurait été ici aussi mieux inspiré de lui reconnaitre leaders, représentants et gouvernants, une OLP et un Hamas, et de leur faire l'honneur de rôles et de responsabilités.

Ou alors, est-ce État pour État — dont l'un est qualifié d'«État d'apartheid» et l'autre même pas nommé —, ou entité pour entité? Force est de constater que le rédacteur anonyme poursuit ici son travail de dépolitisation de l'événement, pour s'en remettre à de pitoyables réductions, dans le seul but qui, à ses yeux justement, compte: «être visibles». Dans une région, dans un ensemble de problèmes où l'essentiel est invisible aux yeux, et où la logique médiatique du visible a produit suffisamment de sinistres dégâts, le visible est sans doute le pire des chemins.



• Le visible donc: attardons-nous enfin sur les deux photographies en pièces jointes. Deux belles et jeunes femmes: Kenza, en bandana et keffieh justement; Fatima, en longs et libres cheveux frisés et lunettes d'intellectuelle émancipée, faisant toutes deux le V de la victoire, avec la mention «citoyenne belge emprisonnée pour la justice en Palestine», aux soins de freegaza.org.

Au-delà de la jeunesse et de la beauté, toujours émouvantes — «Le cinéma, c'est faire faire de jolies choses à de jolies femmes» disait déjà Jean Renoir – rédiger un tract ou un slogan n'est pas une opération que l'on peut mener à la légère. Perplexe, je pose donc ici cette question: dois-je lire «Emprisonnée, pour la justice en Palestine», ou «Emprisonnée pour la justice, en Palestine». Bien des sous-entendus pourraient se jouer dans cette absente et partout présente virgule. Et cette signature qui ne signe que les pièces jointes, faut-il qu'elle signe l'ensemble, puisque visible elle est la seule?

• Notre éducation politique nous a toujours enseigné qu'un appel à mobilisation doit demeurer une action collective, démocratique, c'est-à-dire d'abord et avant tout responsable: qui ici répond exactement de quoi?

mercredi 9 juin 2010

Amos Oz: Les limites du recours à la force armée



Après celle de David Grossman, une autre voix de là-bas sur les tragiques événements de là-bas, celle d'Amos Oz, le célèbre écrivain israélien que souvent nous avons cité et donné à lire, et cofondateur du mouvement La paix maintenant, nous explicite à son tour son avis sur l'avenir immédiat de son pays, dans Le Monde du 5 juin 2010:

Les limites du recours à la force armée. Durant deux mille ans, la connaissance qu'avaient les juifs de l'usage de la force se résumait à des coups de fouet sur l'échine. Au cours des dernières décennies, nous avons à notre tour employé la force et y avons pris goût jusqu'à l'ivresse, nous figurant que c'était la seule manière de résoudre n'importe quel problème. Le clou qui dépasse appelle le marteau, comme dit le proverbe.

Une large part de la population juive, à l'époque du Yishouv, avant la création de l'État, ne connaissait pas les limites de la force, pensant que l'on pouvait tout obtenir par ce biais. Heureusement que, durant les premières années suivant l'indépendance d'Israël, certains dirigeants, tels David Ben Gourion et Levi Eshkol, furent parfaitement capables de fixer les bornes à ne pas franchir.

Depuis la guerre des Six-Jours, en 1967, la doctrine de la force est devenue une idée fixe en Israël, où l'on répète comme un mantra: «Ce qui ne peut être acquis par la force peut l'être par la force puissance X».

Le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza est, entre autres, le fruit empoisonné de cette théorie. Il procède de l'hypothèse erronée selon laquelle le Hamas peut être vaincu par la force, ou, plus généralement, que le problème palestinien est susceptible d'être résolu par la force plutôt que par la diplomatie. Mais le Hamas ne se réduit pas à une organisation terroriste. Le Hamas est une abstraction. Une vision fanatique née du désespoir et de la frustration de nombre de Palestiniens. Or, il est impossible de combattre une idée par la force des blocus, des bombardements, des chars d'assaut, voire des commandos de marine. Prendre le contre-pied d'une idée veut dire en soumettre une autre plus attrayante et plus valable.

Le seul moyen pour Israël de couper l'herbe sous le pied du Hamas est de parvenir au plus vite à un accord avec les Palestiniens, en vue de la création d'un État indépendant en Cisjordanie et à Gaza dans les frontières de 1967, ayant Jérusalem-Est pour capitale. Israël doit signer la paix avec Abou Mazen et son entourage afin de ramener le conflit israélo-palestinien à un conflit entre Israël et Gaza. Lequel ne finira par se régler que par des négociations avec le Hamas, ou, mieux encore, en intégrant le Fatah et le Hamas.

Intercepter encore cent bateaux au large de Gaza, envoyer cent fois encore nos troupes encercler Gaza, déployer encore et encore des forces militaires, policières et secrètes ne résoudra pas le problème. Car nous ne sommes pas seuls sur cette terre, où les Palestiniens ne le sont pas davantage. Nous ne sommes pas seuls à Jérusalem, et les Palestiniens non plus.

Et tant qu'Israéliens et Palestiniens ne reconnaîtront pas les conséquences découlant de ce simple fait, nous vivrons tous en état de siège permanent: Gaza sera soumis au blocus israélien, et Israël au blocus arabe et international.

L'usage de la force est vital pour notre pays, je n'en sous-estime pas l'importance. Sans elle, nous ne survivrions pas même vingt-quatre heures. Nul ne doit méconnaître son pouvoir. Mais nous ne pouvons oublier non plus que le seul usage légitime de la force est celui de la prévention et ne tend qu'à empêcher la destruction ou l'occupation d'Israël, protéger nos vies et notre liberté.

Privilégier la force à d'autres fins résoudre les problèmes par la violence ou condamner des idées, par exemple nous mènerait à d'autres catastrophes, à l'instar de celle survenue dans les eaux internationales, en haute mer, en vue des côtes de Gaza. Amos Oz, Le Monde du 5 juin 2010, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen.

Romancier important dans la littérature internationale, Amos Oz est aussi l'auteur d'un petit essai, paru en 2004 chez Gallimard:
Aidez-nous à divorcer! Israël Palestine: deux États maintenant. Cet opuscule conclut sur ces lignes qui gardent toute leur actualité en ces temps de faux angéliques, de purs boycotteurs et de manifestations manichéennes et donneuses de leçons:

«Si j'étais encore un Européen, je ferais attention à ne montrer personne du doigt. Et plutôt que de traiter les Israéliens de ceci et les Palestiniens de cela, je ferais tout ce que je peux pour aider ces deux peuples. [...] Vous n'avez plus à choisir entre être pro-israéliens ou pro-palestiniens, vous devez être pro-paix. Pourquoi? Parce que ces deux peuples sont sur le point de prendre les décisions les plus douloureuses de leur histoire.»

Ce constat avait été repris dans ces lignes que nous avions rapportées le 30 décembre 2008, tandis que d'autres intellectuels préféraient, un an avant déjà, quémander sa dédicace au dictateur poète et leader libyen Mouammar Khadafi à la réception qu'il organisa au Ritz, au lieu de dialoguer dignement avec les écrivains israéliens en combat permanent pour les causes justes, et de coopérer avec les savants, chercheurs et intellectuels, tradition initiée par l'Université de Paris-VI et reprise aujourd'hui par de médiocres cinéastes, écrivains à succès et rock ou people stars:

«Le combat entre Juifs et Arabes est un conflit entre deux anciennes victimes de l'Europe, ce qui donne à l'Europe une responsabilité spéciale pour aider les deux côtés et non pas pour moraliser, agiter le doigt comme ça, mais pour aider vraiment les deux parties.
Je pense que les Européens ont une sorte d'inclinaison naturelle lorsqu'ils font face à un conflit international. Leur tradition, c'est de lancer une grande manifestation d'hostilité à l'égard du méchant et de signer une pétition enthousiaste en faveur du gentil et puis d'aller se coucher en ayant bonne conscience.»

Il y a décidément un ici et un là-bas.

© Photographie: Maurice Darmon: Neve Shalom / Wahar al-Salam, tirée de notre diaporama collectif: Les gens de là-bas.

jeudi 3 juin 2010

David Grossman: Une marionnette sur un fil




Une concomitance que je n'ai pas vue assez soulignée jusqu'ici et qui pourtant me paraît la première clé pour se situer dans les événements aux conséquences imprévisibles: c'est, une fois de plus, au moment précis où les pourparlers de paix entre les parties en guerre au Proche-Orient se mettent péniblement en place que des gens, des organisations, des pays entiers qui n'ont aucun intérêt à la paix ont monté cette formidable provocation de l'action pseudo-humanitaire, un piège évident où le gouvernement israélien répond par des gestes plus que difficiles. Nous lisons souvent ici le nom et les chroniques de l'écrivain David Grossman. Plutôt que d'avoir l'outrecuidance de prêcher d'ici nos soi-disant avis, nous préférons, sur nos pages, donner à lire, de lui et de là-bas, cet article du 2 juin 2010, paru dans le journal israélien Ha’aretz. Aucune agression ne dispense de méditer sur ses propres fautes.

Une marionnette sur un fil. — Aucune explication ne peut justifier ni blanchir le crime commis ici, et aucune excuse ne peut expliquer les actes stupides du gouvernement et de l’armée. Israël n’a pas envoyé ses soldats pour tuer des civils de sang-froid; au contraire, c’était la dernière chose qu’il voulait. Et pourtant, une petite organisation turque, aux visées religieuses fanatiques et radicalement hostile à Israël, a recruté pour sa cause plusieurs centaines de chercheurs de paix et de justice, et a tout fait pour prendre Israël au piège, précisément parce qu’elle savait comment Israël réagirait, comment Israël, telle une marionnette sur un fil, est contraint et forcé de réagir comme il l’a fait.

Dans quelle insécurité, dans quelle panique et dans quelle confusion doit être un pays pour agir comme l’a fait Israël! Dans ce mélange de force militaire excessive et de fatal manque d'anticipation concernant la réaction de ceux qui se trouvaient à bord, il a tué et blessé des civils et l’a fait — à l'instar d'une bande de pirates — en-dehors des eaux territoriales israéliennes. Clairement, ce jugement n’implique aucun accord avec les motivations, ouvertes ou cachées, et souvent malveillantes, de certains participants à la flottille de Gaza. Tous ne sont pas des humanitaires épris de paix, et les déclarations de certains d’entre eux appelant à la destruction de l'État d'Israël sont criminelles. Mais en l'occurrence, ces faits sont simplement hors sujet: pour ce que nous en savons, ces opinions ne relèvent pas de la peine de mort.

Les actes d’Israël d’hier ne sont que la continuité naturelle du blocus honteux de Gaza, blocus qui n’est que la perpétuation de l’approche condescendante et oppressive du gouvernement israélien, prêt à rendre la vie impossible à un million et demi d’innocents dans la bande de Gaza pour obtenir la libération d'un soldat emprisonné, si précieux et si aimé soit-il; et ce siège n’est que la conséquence tout aussi naturelle d’une politique maladroite et pétrifiée qui, encore et toujours, ne sait que recourir à l’usage d'une force massive et exagérée à chaque conjoncture décisive, quand sagesse, bon sens et pensée créative sont au contraire si nécessaires.

Et d’une certaine manière, toutes ces calamités — y compris les événements sanglants d’hier — semblent faire partie d’un processus de corruption plus vaste qui affecte Israël. On a le sentiment qu'un système politique souillé et bouffi, épouvantablement conscient du gâchis produit depuis des années par ses propres actes et dysfonctionnements, et désespérant de pouvoir démêler l’infini fouillis qu’il a lui-même créé, devient toujours plus inflexible devant des défis complexes et pressants, perdant en chemin les qualités qui, naguère, caractérisaient encore Israël et ses dirigeants: fraîcheur, originalité et créativité.

Le siège de Gaza a échoué. Voilà quatre ans qu’il a échoué. Ce qui signifie qu’il n’est pas seulement immoral, mais aussi impraticable; qu’en réalité il aggrave l'ensemble de la situation, comme les heures présentes nous le rappellent, et qu’il nuit enfin aux intérêts vitaux d’Israël. Les crimes des dirigeants du Hamas, qui retiennent le soldat israélien Gilad Shalit en captivité depuis quatre ans sans permettre une seule fois à la Croix-Rouge de lui rendre visite, et qui ont tiré des milliers de roquettes sur des villages et des villes d’Israël depuis la bande de Gaza, sont des actes qui doivent être traités avec fermeté, en usant des divers moyens légaux à la disposition d'un État souverain. Le siège d’une population civile n’en fait pas partie.

J’aimerais croire que le choc créé par les actes déraisonnables d’hier conduira à une réévaluation de l'idée même du siège pour délivrer enfin les Palestiniens de leurs souffrances tout en nettoyant Israël de sa tache morale. Mais notre expérience dans cette tragique région nous enseigne que c’est le contraire qui se produira: les mécanismes de réaction violente, le cycle de la vengeance et de la haine ouvrent un nouveau round, dont on ne peut pas encore prévoir l’ampleur.

Par-dessus tout, la folle opération d’hier montre combien Israël a décliné. Nul besoin d'épiloguer là-dessus. Qui a des yeux pour voir le comprend et le ressent. Déjà, il y en a chez nous pour exploiter le sentiment naturel et justifié de culpabilité en Israël en affirmant bruyamment que le monde entier est à blâmer. Notre honte, cependant, il nous sera plus difficile de vivre avec elle. — David Grossman: A Puppet on a String, publié dans Ha’aretz, le 2 juin 2010, et accessible en anglais sur le site d’Ha’aretz. Traduction: Maurice Darmon.

© Photographie: Maurice Darmon, Pasqua a Napoli, avril 2010.