Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


vendredi 18 décembre 2009

Gauche: glaner ou gagner?



La droite française au pouvoir a tout intérêt à continuer à personnaliser sa politique derrière un ou quelques noms connus de tous. Après tout, quand un de ses acteurs sombre, elle brandit l'usure naturelle du pouvoir et cherche un autre Matamore, prêt à prendre le relais. On connaît la fameuse prédiction, avérée, de De Gaulle, expert en pouvoir personnel, le 15 mai 1962, plaisir de revoir l'artiste et de le réentendre: «Ce qui est à redouter à mon sens après l'événement dont je parle [i.e. sa disparition], ce n'est pas le vide politique, c'est plutôt le trop-plein». L'exception de 1981, où les rivalités intestines de la droite orléaniste favorisèrent l'historique accession de François Mitterrand à la présidence, n'est qu'apparente. Massive et sans appel, sa victoire ne fut confortée qu'aux marges par ces querelles.

Mais quand l'opposition de gauche en France s'imagine qu'il lui suffira de brocarder tous les actes, les mots et les silences d'un homme; d'épingler de soi-disant petites phrases ou des anecdotes que, trop content, le pouvoir en place ne cesse de lui donner en pâture; de semer la haine, qu'elle soit mondaine ou populacière, en lieu et place de toute analyse au risque (bien réel, on l'a vu ces jours-ci en Italie) d'armer le bras d'un fou, ce qui décuplerait la confusion politique au bénéfice de l'extrême droite ou/et de son sosie auto-labellisé "critique radicale"; et de brandir enfin au supposé bon moment le magique et mystificateur «Tout sauf», pourtant à l'origine indiscutable de son échec aux dernières présidentielles, pour ramasser (comme s'il suffisait d'attendre et de se baisser) les fruits mûrs du dit "mécontentement populaire grandissant"; quand la gauche en demeure obstinément là, cela tient de l'aveuglement devant ses défaites et du déni constant des sanctions répétées que le pays lui inflige.

Le seul répit immédiat que cette opposition en tire est de se dispenser de toute réflexion, de tout projet, de toute proposition alternative, et de pouvoir continuer elle aussi à chercher le bon nom, la bonne personne et l'autre nom avec qui s'allier, jeu d'ombres où elle croit pouvoir rivaliser. Alors, en voilà qui forcent les portes de leurs camarades de parti, tandis que d'autres se cachent et attendent leur heure derrière des fonctions internationales importantes, et les nouveaux venus ou revenus guettent un strapontin, qu'ils espèrent éjectables tant ils n'en voient que le moment de l'ascension, alors qu'ils se suicident en riant de ce qu'ils sont les seuls à qualifier de mots d'esprit. Une partie de perdant-perdant s'annonce pour l'opposition historique et pour notre pays, l'inacceptable étant qu'elle ne la voie pas venir et continue à espérer le «grand chelem» (1) aux élections régionales de juin prochain. Qu'elle écoute au moins les familiers des grands courts: ils lui apprendront que le tennis est un sport de combat où ne se glane jamais la victoire.

Si François Mitterrand a remporté la présidentielle en 1981, c'est précisément parce qu'il a compris dès son échec personnel de 1965, qu'il lui faudrait penser, articuler, écrire et signer un programme, et des livres. Si la droite profite spontanément d'un certain confusionnisme, d'une dépolitisation lasse et d'une personnalisation à marche forcée, la gauche doit, pour s'imposer, donner une chance à la raison, faire en sorte que le langage, la pensée, et l'écriture s'en mêlent. Si, par malheur, elle remportait d'un cheveu la victoire, malgré cette protection contre elle-même somme toute salutaire que lui ménage son handicap, ce serait sur le mode de la farce, dont Marx — Dieu merci, il revient! (2) — ne serait pas le dernier aujourd'hui à se dire qu'elle ne saurait se répéter qu'en tragédie.

1. L'ambition de gagner toutes les régions en juin 2010 est explicitement celle de Martine Aubry, mais elle a pris la précaution de souffler la paternité de l'expression à Jean-Louis Bianco, l'homme qui, le 24 juin 2009, a été nommé par son parti "Responsable du Projet des Socialistes pour les élections régionales de 2010". Évidemment les salles de rédaction n'ont pas manqué cette aubaine et ont carillonné à l'envi cette ignorante fanfaronnade. Notre talentueux amuseur Daniel Cohn-Bendit a aussitôt compris,
en meilleur tacticien, qu'il avait tout à perdre à s'embarquer sur ce radeau de la Méduse.

2. Mais saurons-nous conjuguer l'analyse et l'action en termes de lutte des classes ou de lutte des blocs historiques avec l'imminence du désastre écologique, qui, à la différence de tous les autres conflits analysés en termes de rapports de forces, est le seul à ne pouvoir connaître aucun gagnant? L'actualité que nous assène le sommet de Copenhague ne laisse guère de temps ni d'espace à la construction d'une telle synthèse.

Mardi 22 décembre 2009. — Toujours Jean-Louis Bianco, toujours "Responsable du Projet des Socialistes pour les élections régionales de 2010", dans Le Monde du 22 décembre 2009: «Je ne pense pas que les électeurs attendent une collection de mesures en faveur de l'environnement. Certes, les gens sont devenus plus sensibles à la dimension écologique de leur consommation, mais, en cette période de difficultés sociales, ces questions n'arrivent pas en tête des préoccupations». Comment dire en moins de mots que nous ne sommes rien de plus ni de mieux que des "électeurs"; que, le but étant de remporter «le grand chelem» selon ses propres dires, à partir de ce que ces prescripteurs d'opinion et dirigeants de l'opposition s'imaginent être nos "attentes", ils se dispensent à bon droit de toute construction d'une alternative, d'un "Projet" justement, qui trancherait avantageusement sur une "collection"; qu'il leur suffit d'entendre "nos préoccupations", dont d'ailleurs seule "la tête" les intéresse.

Pourquoi inventer, pourquoi imaginer, pourquoi proposer? C'est qu'il faudrait alors se mettre en peine de nous expliquer que nos "attentes" et et nos "préoccupations," pour respectables qu'elles soient, ne sont peut-être pas lucides sur les vraies priorités, les vrais les urgents combats? Mais écoutons plutôt Christophe Girard, adjoint à la Culture et candidat socialiste à Paris, nous ouvrir les yeux sur l'essentiel de notre avenir: «L'important est de prendre garde que l'échec de ce sommet [de Copenhague] ne nous fasse pas dériver vers un discours culpabilisant». Si c'est là "l'important", nous voilà définitivement rassurés.

© Photographie: Yannick Noah. Auteur non identifié, tous droits réservés.

mercredi 16 décembre 2009

Nouvel an pour l'Iran




La situation en Iran est tendue à rompre d'un jour à l'autre. Le délai de réflexion sur la question nucléaire accordé au gouvernement iranien par le groupe des Six (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie et Allemagne) expire dans moins de dix jours. Après quoi de nouvelles sanctions seront normalement décidées: sur les circuits bancaires, sur les voyages et les investissements, ou sur le pétrole, l'Iran important plus de la moitié de son carburant.

Les mouvements étudiants — faut-il rappeler que l'Iran est de loin, parmi les pays musulmans, celui qui compte le plus d'étudiants (trois millions et demi, deux Iraniens sur trois ont moins de trente ans)
, mais aussi la fuite de cerveaux la plus forte? — ne désarment pas: après les grandes manifestations au lendemain des présidentielles truquées, et après avoir détourné les manifestations du 4 novembre commémorant l'anniversaire de la révolution de 1979, ils ont, le 7 décembre dernier, revisité la Journée des Étudiants (trois étudiants assassinés en 1953) pour descendre par milliers dans les rues et réaffirmer leur rejet. Malgré quatre mille arrestations, des dizaines de morts et cinq condamnations à la peine capitale, le mouvement, soutenu dans l'opinion iranienne bien au-delà des manifestants, ne faiblit pas, et les manifestations religieuses pour l'entrée dans le mois de Mouharram, deuil chiite, ne vont pas manquer d'éprouver ses références montantes à la laïcité, L'armée elle-même commence à émettre des signes de doute et d'hésitations.

Menacé par le pouvoir qui entend donner suite à une plainte contre Mir Hossein Moussavi déposée par cent députés, l'ancien premier ministre et perdant des dernières élections, se retrouve, sans doute malgré lui, contraint d'afficher, sinon d'assumer, sa place d'opposant et appelle à la poursuite du mouvement de protestation. L’Akbar Hashemi Rafsanjani. lui-même, ancien président iranien et actuel dirigeant du Conseil de discernement, ne peut plus davantage se taire et tente de poser quelque distance avec ses alliés du gouvernement.

À part le Guide suprême et le Président, rares sont ceux qui comptent encore sur les sanctions pour susciter une réaction d'unité nationaliste autour d'un pouvoir qui aggrave chaque jour sa répression contre de plus en plus de gens. Il sera tenu au contraire pour partiellement responsable d'une obstination aveugle et sourde aux modifications du jeu international, que tous ses alliés traditionnels ont déjà comprises, qui n'aboutit qu'à une vie quotidienne, politique, économique et sociale, impossible. L'année 2010 sera nécessairement celle d'un autre Iran, qui aura grand besoin d'ouverture et d'attention.

© Photographie: Iran man. Auteur non identifié, tous droits réservés.

lundi 14 décembre 2009

Penser par images: Ferdinando Scianna




On ne présente pas Ferdinando Scianna, le grand photographe italien, né à Bagheria, près de Palerme, ami de Leonardo Sciascia qu'il a si bien su photographier, et de Henri Cartier-Bresson, qui fut manifestement son maître. Il suffit d'une petite recherche pour jouir de nombre encore de ses images. Qu'on ne compte pas trop sur lui pour de grands discours post-barthiens sur la chambre noire et ses clartés. Il est de ceux qui savent que parler avant l'image la réduit à une pure fonction idéologique et illustrative, et qu'en parler après met en évidence son vide intrinsèque. Devant elles, demeure cet immense plaisir du bavardage: à quoi elles nous font penser, quels mots elles appellent en nous, quelles rêveries: Scianna le fait fort bien, qui parle toujours d'autre chose, fort agréablement d'ailleurs.

Il semble avoir de qui tenir. Son père lui offrit son premier appareil photographique et s'en repentit toute sa vie, dès qu'il s'aperçut que son fils voulut vraiment devenir photographe. Il eut même cette phrase que de grands théoriciens de la photographie lui envient sûrement, s'ils la connaissent: «Mais qu'est-ce que c'est que ce métier qui tue les vivants et qui ressuscite les morts?»

Ferdinando Scianna relativise la portée théorique de la déclaration paternelle en expliquant que, à cette époque, personne n'aimait voir venir l'unique photographe du village, dont la principale activité était la confection des photographies tombales sur porcelaine. Il s'était donc fait une spécialité de photographier les morts et de retoucher les images ensuite, en y dessinant des yeux ouverts. Du coup, les vivants qu'il photographiait avaient toujours l'air de cadavres.

Une situation concrète est donc, comme souvent, à l'origine d'une formulation théorique, dont l'infinie justesse donnera toujours écho à nos images et à celles qui nous sont données à voir: qui pourra jamais oublier, par exemple, les terribles photographies de Richard Drew, saisissant les vivants dans leur chute lors des attentats du 11 septembre 2001 au World Trade Center?

© Maurice Darmon, Abercrombie & Fitch, 5th avenue. Manhattania: Images, juin 2009. Voir aussi nos Images.

jeudi 10 décembre 2009

Lettre 11: automne 2009



Liber@ Te: 1. Michel Serres: Faute!, sur Libération du 19 novembre 2009, une précision pour servir à toute réflexion sur l'identité nationale. — 2. L'Iran bougera, ou du sophisme nucléaire. 3. L'Iran bougera (suite): Lire Weber à Téhéran, un texte de Charles Kurzman, du 1er novembre 2009. —3. Florence Cassez en prison depuis quatre ans.

Israël-Palestine: 1. Un temps pour l'Ecclésiaste. — 2. Ken Loach: la Croisette pour Terre promise, suivi de Israël, cible de Ken Loach, un texte d'Ariel Schweitzer, Le Monde, 16 septembre 2009. — 3. Israël/Palestine, l'entrée de l'hiver, chronique d'un voyage complexe vers des gens de paix, accompagné d'un diaporama collectif.

Manhattania: 1. I have a dream: le geste et la parole, ou Obama et le conflit du Moyen-Orient. 2. Des images sur New York en octobre.

Les Trains de Lumière:
Travail en cours sur John Cassavetes: 1. Nos invités (suite): Wikipédia propose un article informatif très fouillé sur notre cinéaste.

Raphaël Nadjari: 1. Avanim (2005), son quatrième film. — 2. Une histoire du cinéma israélien (2009), notre synthèse sur Wikipédia. 3. Apartment #5C, son troisième film complète notre dossier. Sur l'excellent site Akadem (cf. infra), un entretien avec Raphaël Nadjari (38').

• Autres notes sur le cinéma: 1. Pour le compte du cinéma: à propos de Singularités d'une jeune fille blonde, de Manoel de Oliveira. — 2. Jacques Rivette: la grâce pour toute espérance, à propos de 36 vues du Pic Saint-Loup. — 3. Pour retrouver le grand cinéaste disparu, relire Paul Carpita, l'artiste absolu. — 4. Le dernier film de Frederick Wiseman: La Danse, ballet de l'Opéra de Paris. Notre documentation sur le cinéaste a été réorganisée en dossier.

Un site important: Akadem / Le campus numérique juif.



La quasi-totalité de bientôt trois ans d'archives en douze dossiers:
• Notre raison d'être:
Liber@ Te.
• Nos sources:
Italiana, Judaïca, Manhattania / USA, Pour Maximilien Vox.
• Notre cinéma: un site général Les Trains de Lumière, et plusieurs dossiers d'auteurs: Paul Carpita, John Cassavetes, Jean-Luc Godard, Raphaël Nadjari, Frederick Wiseman.
• Nos recettes culinaires:
Les Goûts Réunis.
Provisoirement, certains liens mènent sur les anciennes présentations. Cela finira par s'arranger.


En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

© Photographie: Maurice Darmon. Enfants d'Hébron, novembre 2009, image tirée de notre diaporama collectif: Gens de là-bas.

mercredi 2 décembre 2009

L'Iran bougera (suite): Max Weber en Iran




Charles Kurzman: Lire Weber à Téhéran. — Un suspect inattendu a été montré du doigt à l'occasion du récent procès-spectacle des dissidents iraniens: Max Weber, dont les idées sur l'autorité rationnelle (1) ont été accusées de fomenter une "révolution de velours" contre la République Islamique: «Les théories des sciences humaines contiennent des armes idéologiques qui peuvent se transformer en stratégies et tactiques s'unissant contre l'idéologie officielle du pays» a expliqué Saeed Hajjarian [site en anglais] stratège de premier plan dans le mouvement réformiste iranien, dans ses aveux forcés.

Politologue de formation, Hajjarian a "admis" que la notion wéberienne de "gouvernement patrimonial" ne pouvait s'appliquer à l'Iran. La théorie, a déclaré Hajjarian, n'est pertinente que dans les pays où «les peuples sont traités en sujets et privés de tous droits de citoyenneté [ce qui est] complètement incompatible et sans aucun rapport avec la situation actuelle en Iran».

Cette dénonciation de Weber extorquée à Hajjarian sous la contrainte (2) est ridicule, mais non étonnante. Depuis les élections présidentielles controversées du 12 juin, la ligne dure du gouvernement de Téhéran a lancé une vaste campagne contre les chercheurs en sciences humaines. Cette répression n'est cependant pas totalement nouvelle. Au cours de la dernière décennie, il n'y a eu d'année sans qu'un ou deux spécialistes éminents en ces domaines n'aient été arrêtés sous inculpation de complot contre l'État. Généralement détenus plusieurs mois, ces savants étaient relâchés après avoir enregistré des confessions sur vidéo. Mais cette année, après la surprenante popularité de la campagne présidentielle menée par Mir Hussein Moussavi, et les manifestations de masse contre les résultats officiels, leur nombre s'est accru dans les prisons iraniennes. Une douzaine au moins de sociologues, de politologues, d'économistes ont été poursuivis, et les noms de beaucoup d'autres ont été cités devant les tribunaux comme conspirateurs à condamner.

L'hostilité du régime à l'encontre des savants en sciences sociales remonte aux origines de la République Islamique. Peu après son arrivée au pouvoir, le gouvernement révolutionnaire iranien a fermé les universités et purgé la faculté des éléments jugés insuffisamment islamiques. «Nos étudiants sont "Westoxicated"», avait mis en garde en 1980 feu l'imam Ruhollah Khomeiny. Trop de professeurs avaient été victimes de «lavages de cerveaux» par leurs étudiants «au service de l'Occident», avait-il allégué. Un comité culturel révolutionnaire avait été formé pour élaborer un programme islamisé, qu'on tenta de mettre en place quand les universités furent réouvertes, quatre ans plus tard.

Mais les universités iraniennes continuèrent d'enseigner des matières occidentales et la part des traductions d'ouvrages venus de l'Ouest fut bientôt plus importante qu'avant la Révolution. À la fin des années 80, un nombre significatif d'enseignants formés en Occident rentrèrent en Iran. Ils furent considérés avec suspicion par les autorités, qui leur interdirent toute activité politique déclarée, mais qui leur permirent généralement de poursuivre leurs cursus. Dans le même temps, les inscriptions dans les universités iraniennes montèrent en flèche, passant de 5 % de la tranche d'âge concernée avant la révolution à 10% en 1990. Ils sont à présent de plus de 30%, avec une croissance particulièrement forte dans les sciences sociales. En 1976, ils étaient 27 00 étudiants dans ces disciplines; ils sont aujourd'hui plus d'un demi-million.

«Aujourd'hui, dans chaque ville», dit Hajjarian dans son témoignage forcé, «les universités d'État, les universités libres, l'enseignement à distance et les universités privées sont impliquées à un niveau supérieur dans la formation d'étudiants en ces domaines, sans se soucier d'incorrection dans les contenus». Dans un discours aux dirigeants d'universités, en août dernier, l'ayatollah Ali Khamenei, dirigeant de la République islamique, a qualifié la popularité des sciences sociales de poussée "inquiétante". «Beaucoup de sciences humaines sont fondées sur des philosophies du matérialisme et sur la défiance à l'égard des enseignements divins islamiques», a déclaré Khamenei. (En Iran le terme "sciences humaines" désigne à la fois les humanités et les sciences sociales.) «L'enseignement de ces sciences de l'homme dans les universités engendrera des réserves et des doutes sur les principes religieuses et les croyances.»

Khamenei considère les professeurs comme des «commandants» sur le front de la «guerre molle», — terme que les tenants de la ligne dure en Iran utilisent pour désigner les efforts de l'Ouest pour dévoyer et réorganiser la jeunesse iranienne. Les professeurs, a-il suggéré, ont cette responsabilité d'apprendre à leurs étudiants à éviter les influences occidentales, et de limiter leurs «discussions spécialisées» dans les sciences sociales à des «personnes qualifiées dans des environnements sûrs». Faute de quoi, dit Khamenei, ils risquent de "nuire à l'environnement social".

Une telle rhétorique a alimenté les appels à des purges dans les universités, avec un contrôle particulier dans les sciences sociales. «Les sciences humaines ne devraient pas être enseignées de façon occidentale dans nos universités», a déclaré en septembre, l'ayatollah Mohammad Emam Kashani, vétéran de l'iranienne Assemblée des experts, dans un débat national diffusé à la télévision.

Max Weber n'est pas le seul à être accusé d'être à l'origine de troubles en Iran. D'autres théoriciens sociaux, comme Jürgen Habemas, John Keane, Talcott Parsons, Richard Rorty, et des féministes ou post-structuralistes non désignés nommément, ont été accusés de «menacer la sécurité nationale et d'ébranler les piliers du développement économique».

Ce qui lie ce groupe de savants, à ce qu'il semble, est leur conviction qu'une société civile indépendante, sous la conduite de l'État, est nécessaire pour le développement de la démocratie et des droits de l'homme. Cette conception est particulièrement présente chez Habermas, dans son concept de sphère publique: des espaces libres à l'échange des idées entre institutions autonomes et entre individus indépendants. Là où la sphère publique est faible, la société est exposée à la domination de l'État, — une inquiétude que Habermas a empruntée à Weber.

En 2002, Habermas se rendit à Téhéran à l'invitation de quelques admirateurs appartenant aux courants de réforme. (Dans son réquisitoire, le procureur du procès-spectacle a de fait présenté cette brève visite comme la preuve d'un complot visant à laïciser l'Iran). Tout en approuvant de façon générale les idées de Habermas, beaucoup de chercheurs iraniens ont critiqué ce fait qu'il fondait le développement de la sphère publique sur la seule expérience historique occidentale. Habermas a bénéficié d'une écoute attentive durant ses voyages de la part des jeunes intellectuels iraniens qui ont présenté une interprétation islamique de la notion de sphère publique. Une société doit-elle se débarrasser de la "religiosité", comme le suggère Habermas, pour pouvoir développer un discours public "rationnel"? Les notions de tolérance religieuse spécifiques au christianisme sont-elles occidentales? Les institutions islamiques traditionnelles, comme les cercles d'études ou les fondations charitables, peuvent-elles contribuer à l'édification d'une sphère publique forte?

Malgré ces désaccords, les théories de Habermas sont très répandues chez les Iraniens instruits, qui sont beaucoup à s'insurger contre l'intrusion de l'État dans leurs vies privées. Les conférences de Habermas ont drainé des publics débordants — sans doute les plus importantes audiences qu'il ait rencontrées — et ses idées sont au cœur du débat politique iranien. L'ancien Président Mahammad Khatami et ses alliés ont promu la société civile comme l'une des pièces maîtresses du mouvement de réforme. Son administration, arrivée au pouvoir en 1997, a accordé le droit de publication à tout éditeur désireux de fonder un journal, dans l'espoir de créer une presse libre — stratégie qui a fonctionné jusqu'à ce que le pouvoir judiciaire animé par les durs parvienne à l'arrêter, par l'arrestation, l'expulsion ou l'exil de la plupart des éditeurs nationaux indépendants et des journalistes. L'administration Khatami a permis la prolifération des cyber-cafés et l'accès privé à l'internet; aujourd'hui les Iraniens sont parmi les bloggers les plus productifs du monde.

Depuis la fin du second mandat de Khatami en 2005, le gouvernement iranien a tenté de revenir sur ses réformes. Mais il n'y a pas complètement réussi. Une enquête de 2007 montre que 43 % des personnes interrogées étaient actives dans au moins une organisation civile, une proportion beaucoup plus élevée que dans les autres pays de la région. Au-delà des organisations officielles, des groupes informels animent toutes sortes d'activités, y compris des pèlerinages sur les lieux saints en Irak. Ces expressions privées de religiosité ont commencé à remplacer les événements officiels comme les prières du vendredi organisées par l'État, dont la fréquentation a diminué d'un tiers depuis la révolution de 1979.

L'expansion de la vie citoyenne donne des frissons au gouvernement iranien, et, après les élections, le déferlement de la protestation a accru encore son angoisse. Les autorités ont édifié une paranoïaque théorie du complot qui lie les chercheurs iraniens en sciences sociales à une internationale d'activistes civils, accusés de vouloir fomenter une "révolution de velours" en Iran, analogue aux mouvement de masses récents en Ukraine, en Géorgie, au Liban, et ailleurs. Dans ses journaux et sur le Web, la ligne dure liste tous les contacts, connus ou imaginaires entre savants iraniens et leurs collèges américains ou européens, si anodins soient-ils, que ce soient les bourses de recherches ou les visites entre collègues dans les universités et les fondations privées occidentales. Les actes d'accusation dans les procès-spectacles, et les déclarations extorquées sous la contrainte des accusés, apportent chaque jour leur lot de tels infantilismes. Des collègues en Iran me disent s'attendre cette année à une légère hausse des demandes pour la poursuite d'études supérieures en Occident, devant la montée des menaces pensant sur les chercheurs.

Les savants iraniens en sciences sociales sont actuellement harcelés et emprisonnés à la fois pour leur participation à la sphère publique et pour les études qu'ils mènent sur elle. Le but du gouvernement iranien semble être, non seulement de saper les institutions, mais l'idée même de société civile. — Charles Kurzman : Reading Weber in Tehran. Traduction: Maurice Darmon.

1. La "domination rationnelle" repose «sur la croyance en la légalité des règlements arrêtés et du droit de donner des directives qu'ont ceux qui sont appelés à exercer la domination par ces moyens (domination légale)».
Sur le "gouvernement "patrimonial": «Là où des fonctionnaires non libres (esclaves, ministériaux) exercent leurs fonctions dans une structure hiérarchisée avec des compétences objectives, c'est-à-dire dans une sorte de bureaucratie formelle, nous parlerons de "bureaucratie patrimoniale"». Cf. ces développements dans une édition électronique d'un texte de Max Weber (1921), “La domination légale à direction administrative bureaucratique(NdT).

2. Parler de contrainte est ici un euphémisme:
Le 16 juin 2009, quatre jours après les élections, Saeed Hajjarian a été arrêté. On l'a dit mort le 7 juillet à la prison d'Evin après avoir été torturé. Puis on sut le 8 qu'il était dans un état critique à l'hôpital militaire de Téhéran. Plus récemment, il serait de nouveau détenu à la prison d'Evin, dans un état de "détérioration sévère". Le 25 août 2009, il a été accusé de liens avec l'Intelligence Service de Grande-Bretagne. Rappelons enfin que, en mars 2000, Hajjarian fut victime d'une tentative d'assassinat où il reçut une balle dans le cou, qui le laissa longtemps dans le coma. Il a aujourd'hui de graves difficultés d'élocution et demeure définitivement paralysé. Ses agresseurs, arrêtés et condamnés à quinze ans de prison, ont été très vite remis en liberté (NdT).


© Cet article a été publié le 1er novembre 2009 dans The Chronicle of Higher Education. Il a été ici traduit en français et annoté par nos soins. Charles Kurzman est professeur de sociologie à l'université de Chapel Hill, Caroline du Nord, et l'auteur, entre autres ouvrages et essais, de The Unthinkable Revolution in Iran, Harvard University Press, 2004.

© Photogramme: Samira Makhmalbaf, Le Tableau noir, 1999. Tous droits réservés.

samedi 21 novembre 2009

Michel Serres: Faute!




Tout le monde connaît Michel Serres et sa constante et enviable aptitude à ramener un débat à l'essentiel en quelques mots, choisis pour être à la fois précis et compris de tous. Voici une occasion de l'inviter dans notre section Parole d'homme, histoire de poser les bases de ce qui ne va pas manquer de s'enfler et se boursoufler en postures, confusions, généralisations internationales, numéros de music-hall, et pour finir insolences, mensonges, crimes au moins de la pensée.

Faute! — Serres est marqué sur ma carte d'identité. Voilà un nom de montagne, comme Sierra en espagnol ou Serra en portugais; mille personnes s'appellent ainsi, au moins dans trois pays. Quant à Michel, une population plus nombreuse porte ce prénom. Je connais pas mal de Michel Serres: j'appartiens à ce groupe, comme à celui des gens qui sont nés en Lot-et-Garonne. Bref, sur ma carte d'identité, rien ne dit mon identité, mais plusieurs appartenances. Deux autres y figurent: les gens qui mesurent 1, 80 m, et ceux de la nation française.

Confondre l'identité et l'appartenance est une faute de logique, réglée par les mathématiciens. Ou vous dites a est a, je suis je, et voilà l'identité; ou vous dites a appartient à telle collection, et voilà l'appartenance. Cette erreur expose à dire n'importe quoi. Mais elle se double d'un crime politique: le racisme. Dire, en effet de tel ou tel qu'il est noir ou juif ou femme, est une phrase raciste parce qu'elle confond l'appartenance et l'identité. Je ne suis pas français ou gascon, mais j'appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui, parfois, rêvent en occitan.

Réduire quelqu'un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution. Or cette erreur, or cette injure, nous les commettons quand nous disons: identité religieuse, culturelle, nationale... Non, il s'agit d'appartenances. Qui suis-je, alors? Je suis je, voilà tout; je suis aussi la somme de mes appartenances que je ne connaîtrai qu'à ma mort, car tout progrès consiste à entrer dans un nouveau groupe: ceux qui parlent turc, si j'apprends cette langue, ceux qui savent réparer une mobylette ou cuire les œufs durs, etc. Identité nationale: erreur et délit. — Michel Serres, professeur à la Stanford University, membre de l'Académie française. Article paru dans Libération, 19 novembre 2009.

© Photographie: Maurice Darmon. Institutrices au kibboutz de Neve Shalom (Israël), novembre 2009, image tirée de notre diaporama collectif: Gens de là-bas. Voir aussi nos Images.

vendredi 13 novembre 2009

Israël/Palestine, l'entrée de l'hiver



Huit jours en novembre, le soir dans les hôtels israéliens, le jour à sillonner Israël et les territoires de Cisjordanie. Nous étions cinquante-deux, membres au moins pour la circonstance de La Paix maintenant, version française de Shalom Arshav, ce mouvement créé par des soldats israéliens qui s'étaient mis à refuser la guerre (ici un bref rappel historique), dans un bus blindé conduit par Ibrahim, un Arabe israélien qui connaît ses deux terres comme sa poche et dont l'intelligence des langues et des mœurs nous sortit plus d'une fois d'embarras.

Dans tout cela, nul héroïsme: partout nous avons trouvé la meilleure volonté, le meilleur accueil, la plus grande patience et la clarté maximale.


— À Sdérot où cinq mille Qassam tombèrent en huit ans, où la plupart des enfants sont en traitements psychologiques à force d'avoir douze secondes pour se réfugier dans les tunnels-chenille et les abris-castelets en béton armé si la roquette les surprend dans l'aire de jeux; où le vent porte aujourd'hui les appels fanatiques des muezzins de Gaza livré au Hamas; et malgré tout, hommes et femmes de paix de Sdérot et de Gaza, ils sont une poignée à travailler au dialogue: une autre voix, autour d'un kibboutz urbain, et par exemple celle de Nomika Zion.

— À Givat Haviva, où Lydia Aysenberg nous raconta, préférant (au risque de notre irritation) le mime et le jeu théâtral aux traductions, comment, dans son pays de Galles, elle avait cent fois changé de nom et d'école; jusqu'à ce jour où elle s'établit ici (site en anglais), dans un kibboutz encore, aidant toutes femmes à affronter les violences conjugales, l'isolement, la pauvreté, l'ignorance, ou montant un grand centre de photographie, avant que Lydia nous confronte à notre premier checkpoint, un mot qu'elle prononce mieux que nous, mais qui n'a plus besoin de traduction en aucune langue.

À Neve Shalom / Wahat al-salam (oasis de paix), un village judéo-arabe où, dans une crèche, un jardin d'enfants et une école, des puéricultrices et des institutrices que seul un voile distingue accueillent et instruisent ensemble de jeunes enfants des deux mondes dans les deux langues, et qui, ce jour-là, donnèrent leur âme à un spectacle pour commémorer l'assassinat de Yitzhak Rabin, dont, dans sa prison, le fanatique est encore fier, ce terrible 4 novembre 1995 qui bascula les deux peuples dans la guerre perpétuelle.

— À Nazareth, où le père Émile Shoufani nous relata son enfance palestinienne, marquée par la perte de sa famille durant la guerre de 1948, et sa vie d'arabe israélien et prêtre chrétien, revendiquant tout à la fois sa nationalité israélienne et, dans le même mouvement, toutes ses historiques appartenances, et son travail auprès de ses concitoyens de tous âges, juifs et arabes, pour les emmener à Auschwitz, non pas simplement une heure ou deux voir les montagnes de cheveux et de chaussures, mais, quatre jours durant, éprouver et partager la douleur de ceux qui comme eux viennent là: qui peut reprocher à un prêtre de nous parler le langage de la communion?

Certains parmi nous, qui ne sommes pourtant pas tous les jours environnés et fracturés par la guerre et les tensions intimes, ne le trouvèrent ni assez concret ni assez politique; d'autres s'offusquèrent de ce qu'il nous reprocha de vouloir nous racheter par l'échange des douleurs: nous ne sûmes pas toujours distinguer notre dialectique subtilement froissée de sa parole qui sourdait et jaillissait de la faille quotidienne.

— Et même ces trois batailleurs de la colonie de Gush Etzion qui défendent une présence dans un territoire où eurent lieu en 1948 des massacres de la vingt-cinquième heure qu'arrêtèrent à grand-peine les soldats du roi Abdallah de Jordanie, et où, notable exception, tout le monde semble acquis à l'idée que, la paix conclue, ces hommes et ces femmes y demeurent, au prix d'un échange de territoires. Rien à voir avec nos petits réactionnaires ordinaires aux simples haines racistes et aux lâchetés politiques, voilà que nous fûmes mis face à des gens déterminés et convaincus de leur bon droit, des débatteurs pugnaces au contraire, avec une intelligence différente des enjeux, et qui répondirent aux demandes de comptes d'un groupe qui pour la première et seule fois entoura debout ses interlocuteurs et les serra de fort près, sans qu'ils ne perdirent jamais leur courtoisie, leur science du lieu et leur sang-froid.

— Partout dans les territoires sous deux autorités, palestinienne et israélienne, contradictoires et superposées au gré des trois zones que personne ne sait vraiment identifier: lassablement les checkpoints qui nous furent si faciles à franchir que nous en serions devenus presque insolents ou rebelles, sans la colère triste et résignée de ceux et celles qui doivent s'y soumettre deux fois par jour, et sans ce que, impromptu, Ibrahim nous donna à entendre des parents de Palestiniens hospitalisés en Israël.

— Bethléem, en proie à l'exode, où personne n'entendit ce jeune guide qui avait en effet pour métier de nous emmener dépenser nos shekalim, euro ou dollars peu importe, dans une triste boutique de souvenirs (seule ressource de Bethléem, en chute libre), mais comme il n'était ni un élu ni un intellectuel, ni prévu, dans notre programme de rencontres choisies, pour le moindre échange politique, peu parmi nous prirent garde à ceci qu'il fut le seul de toutes nos rencontres à dénoncer, en Palestine même, la corruption palestinienne et le premier à nous parler du spectre de l'État binational, dont nous mesurions alors mal la tentation montante chez les Palestiniens, mais nous allions bientôt la rencontrer partout: malgré notre aveuglement de classe, ce guide n'était pas un bonimenteur pour pèlerins, mais il prenait chez lui, avec nous et sans doute tous les jours avec d'autres voyageurs, des risques à la hauteur de ses deuils et de ses douleurs. Nous n'avons pas su l'entendre, nous qui étions là pour avoir des yeux et des oreilles et pas seulement des idées.

— À Ramallah, ville aujourd'hui active et relativement prospère, où nous reçurent des responsables palestiniens qui nous expliquèrent dans la seule langue que, dans leur position, ils pouvaient tenir (et que certains d'entre nous qualifièrent un peu vite de "langue de bois") que leurs administrés et électeurs étaient en train de perdre confiance et patience, ce qui les amènerait à échéance prévisible à réviser profondément leur stratégie: à savoir qu'ils abandonneraient bientôt la solution à deux peuples et deux États, organisée pourtant par le menu depuis au moins six ans, y compris le partage de Jérusalem, réglé maison par maison sur le papier.

En sa langue, le père Shoufani nous l'avait bien dit: «Le cœur n'y est pas», et pas seulement le cœur mais toute une finasserie avec l'Histoire: implantations sauvages de colonies et de maisons, sous prétexte de titres de propriété du temps des Ottomans récupérés à Istanbul, ci-devant Constantinople, pour prétendre s'exercer sur des terres palestiniennes ou jordaniennes comme on voudra, devant des tribunaux de droit israélien, qui peut s'y retrouver, qui peut croire ou faire croire à une quelconque légitimité? Juste des complications chaque jour plus difficiles à surmonter, juste le gouffre d'Hébron où, au nom de deux tombeaux dits des Patriarches, six cents religieux fanatiques stérilisent des quartiers entiers pour en faire un glacis de magasins abandonnés, de tôles tordues, de portes violées et marquées d'étoiles de David, stigmates mais conquérantes cette fois, et avec les maisons démolissent la vie quotidienne de cent soixante-cinq mille Palestiniens dans leur propre ville, et les enfants mendient ou trouvent le courage du sourire; jusqu'à cette extrémité où pourraient bien finir ces politiques suicidaires et qui a désormais un agenda, un slogan, presque un programme: dissoudre l'Autorité palestinienne, provisoire après tout, inviter Israël a réoccuper militairement et politiquement l'ensemble des territoires, en vue d'organiser des élections au moins législatives sur la base d'un homme = une voix. Qui ne voit pas les conséquences de cette honnête et démocratique chronologie? La démographie aura tôt fait de trancher en lieu et place des peuples, si encore le temps est laissé aux élections de se tenir, au lieu de courir à une sorte de balkanisation à rebours, une Yougoslavie en miroir.

Durant chaque heure de chacun de ces huit jours, toute l'espérance, la mince la folle espérance nous est venue de ces rares combattants de la paix et du dialogue, qui préféraient remplir leurs tâches plutôt qu'en mesurer l'ampleur, parce que leurs consciences et leur volontés d'évidences en sont là.


PS. Ce voyage est relaté en détail, jour après jour, intervenant après intervenant, sur le site de La Paix Maintenant. Quelques images évoquent sur Dailymotion le père Shoufani.
Nos photographies ci-dessus sont tirées de notre diaporama, un travail collectif. Vous agrandirez les images de cet article en cliquant dessus.

© Photographies:
Ibrahim, Renaud Lambert. Les autres: Maurice Darmon.

jeudi 22 octobre 2009

New York en octobre




Quelques nouvelles vues de New York cette fois, et plus seulement de Manhattan. L'occasion aussi de découvrir la nouvelle présentation de Manhattania, que nous espérons plus agréable.

Tout d'abord une rêverie naturaliste avec First animals; puis refaire certaines images deux ans plus tard, aux mêmes endroits, avec les mêmes cadrages et voilà que les images ne se ressemblent guère, dans Revoir Midtown; continuer les portraits volés dans le métro ou ailleurs pour se laisser emporter par le charme de ces gens croisés; deux échappées, l'une à Brooklyn avec ses friches industrielles, ses tags et ses sortes de shtetl à l'américaine de Willliamsburgh ou de Borough Park, l'autre à Harlem 6+1, autour de six femmes et un homme le temps d'une messe gospel à Mother African Methodist Episcopal Zion Church, 137th street@Lennox Av. aux alentours immédiats de The Abyssinian Baptist Church recommandée par tous les guides, pour les amateurs de queues de touristes de plusieurs heures, à seule fin de se retrouver à la messe entre Européens ou Asiatiques, et sans doute toutes les églises de l'immédiat voisinage sont-elles touchées par cette fièvre touristique, mais enfin au moins dans la nôtre n'aurons-nous pas passé notre dimanche à tenter d'y entrer. Reste que, pour un prochain voyage, nous tenterons d'approcher différemment la religiosité de Harlem, manifestement si vivante ailleurs que dans les circuits reconnus. Et toujours cette récolte provisoire du Chantier du World Trade Center, que nous pouvons dénommer aujourd'hui Ground One, en attendant qu'une collection cohérente permette un montage pertinent.

© Maurice Darmon, Manhattania: Halloween, 2009. Voir aussi nos Images.

dimanche 4 octobre 2009

L'Iran bougera


Une fiction doit voler en éclats, un sophisme se déjouer: il n'est pas naturellement nécessaire de posséder la bombe nucléaire pour exercer une souveraineté nationale et asseoir sa force politique et économique. Deux exemples suffiront: l'Allemagne et le Japon, à qui personne ne contestera l'autorité régionale et internationale, se classent aux premiers rangs de l'économie mondiale, sans bombe. Cette situation est même pensée sous le concept de "seuil nucléaire": un état technologique, scientifique et industriel suffisant pour développer l'énergie à des fins civiles, en s'interdisant politiquement tout développement à des fins militaires. S'appuyant sur un consensus national et le renforçant probablement, cette situation politique et éthique parvient, en démocratie, à perdurer et à convaincre, pour le plus grand bien de tous.
Neuf États possèdent aujourd'hui l'arme nucléaire. Les USA et la Russie, héritière de l'URSS, longtemps amenées à jouer les gendarmes du monde; d'autres, chargées d'un semblable équilibre, plus régional, mais tout aussi périlleux, comme l'Inde — voire le Pakistan, en réalité premier État de la prolifération, le second étant la Corée du Nord, en attendant l'Iran justement; la Chine, la France et le Royaume-Uni, les trois autres membres du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, en charge de l'administration internationale; Israël enfin, État géographiquement minuscule, fondant sa puissance nucléaire de fait sur l'hostilité de son environnement immédiat.

L'Iran actuel n'est pourtant menacé par personne. Son ennemi traditionnel, l'Irak, est quasiment devenu son allié, ou est pour le moins durablement neutralisé; les éventuels périls pouvant venir de l'Afghanistan ne supposeraient évidemment pas la dissuasion atomique.
En revanche, sa rhétorique nucléaire préconise ouvertement la destruction d'Israël, jusque dans les grandes tribunes internationales, relativement coites. N'oublions cependant pas que cette volonté militaire date des années 1950, l'époque du Shah, grand ami d'Israël et qu'elle a été activée concrètement en 1985, lors du conflit qui opposa l'Iran à l'Irak. Une époque où, pour être déjà ancien, le conflit au Moyen-Orient se présentait ailleurs et tout autrement.

Il s'agit donc, sous prétexte de prendre la tête de la guerre totale antisioniste et anti-impérialiste, d'établir une hégémonie politique, régionale et internationale. Les pays arabes voisins ne peuvent être dupes de cette grossière manœuvre, ils savent que cette menace est d'abord dirigée contre eux et en pèsent les inéluctables conséquences: l'armement nucléaire iranien entraînerait à court terme une volonté semblable en Arabie Saoudite, en Égypte, en Syrie, en Turquie.
Mais comme, en matière de guerre et de paix, les apparences ne valent que si elles peuvent devenir réalité, personne ne peut demander à Israël de sous-estimer ces menaces explicites et répétées, émanant de ce sectaire religieux minoritaire dans son propre pays, qui croit dur comme fer au retour imminent du douzième imam Mahdi, occulté depuis 874, mais qui doit sortir très bientôt de sa cachette où il vit toujours, pour installer enfin la justice et la paix mondiale (1). Au-delà de son cynisme et de sa corruption, cette certitude mystique arme profondément l'actuel chef de l'État iranien.

Reste que, sur ce point comme sur d'autres, ce président et sa secte sont minoritaires dans leur propre pays. Tous les observateurs s'accordent pour dire que, au moins dans sa part active, le peuple iranien n'est pas antisémite, et que, nationaliste persan, il est même sans doute anti-arabe avant d'être antisioniste; que s'il est acquis à l'idée d'un nucléaire civil, comme beaucoup d'autres peuples, il est souvent réticent à son développement militaire; que, pour religieux qu'il est, il ne se reconnait simplement pas dans le fanatisme et la violente malhonnêteté de son illuminé président; qu'il se demande pourquoi, par tant de contre-vérités et de négationnismes, cet homme met ainsi l'Iran au ban de l'opinion occidentale, alors qu'il préférerait y trouver coopération et commerce; pourquoi ce chef des mafieux pasdarans s'obstine à s'attirer tant de sanctions douloureuses alors qu'est si criante l'urgence pour la simple vie quotidienne.

Ce n'est certes pas une révolution progressiste et altermondialiste qui s'est enclenchée en Iran, mais une de ces situations irréversibles où ceux qui sont en haut ne pourront bientôt plus y rester et où ceux qui sont en bas ne supporteront plus d'y être. Pas seulement des femmes, des jeunes, des étudiants, dans de romantiques et libertaires mouvements, mais des gens des villes et des campagnes qui, pris par le courage et l'espérance, savent qu'on peut mieux vivre dès maintenant, en répondant différemment aux propositions internationales, y compris celles, capitales et nouvelles, du président américain. Pourquoi ne s'est-on pas suffisamment étonné que les millions de manifestants, réunis au lendemain de la fraude massive présidentielle, ont crié "Mort à la Chine", "Mort à la Russie", ces amis de premier rang pressés de soutenir un parti à qui moins de quatre heures ont suffi pour compter manuellement quarante millions de votants, alors que nul, au cours de ces journées qui auront des lendemains, n'a jamais entendu crier "Mort à l'Amérique", dans un pays dont il serait pourtant naïf de croire qu'il n'a pas sa dose ordinaire d'anti-américanisme? L'Iran a définitivement bougé, plus rien ne l'empêchera de bouger bientôt encore.

1. Ainsi, le président iranien conclut son discours aux Nations-Unies du 17 septembre 2005 par une prière pour la venue du mahdi: «Ô Seigneur tout-puissant, je te prie de hâter la venue du dernier dépositaire de tes secrets, le Promis, cet être humain parfait et pur qui remplira ce monde de justice et de paix.»

©
Théodore Chasseriau: Esther se parant pour être présentée au roi de Perse, Assuérus, dit La toilette d'Esther (1841).

samedi 3 octobre 2009

I have a dream: le geste et la parole




Nous sommes tous conscients que les différents discours programmes de Barack Obama depuis son historique élection — discours de Prague, de Moscou, d'Accra, et en particulier ici celui du Caire — ont changé la donne et même déjà eu quelques concrètes conséquences sur l'état du monde. Une incertitude demeure, est-elle simplement en réserve? Nul ne sait vraiment s'il lui en coûterait, et combien, de dire vraiment, nettement, non au président des États-Unis aujourd'hui.

Ainsi, cette main tendue qui menace de se refermer comme un poing, le président iranien l'a laissée pour l'instant vaguement ballante, les siennes étant trop occupées à applaudir à sa brillante réélection dès le premier tour, à réprimer son opposition et à rédiger — ou, d'un index inflexible, à intimer l'ordre qu'on lui rédige — son dernier discours à l'ONU, énième provocation énième dénégation. Mais, définitivement et irréversiblement affaibli, il a tout de même été contraint d'autoriser l'AEIE à inspecter une usine atomique (ou une sorte de Theresienstadt dans le genre?) dont les Israéliens ont révélé l'existence au monde et aux services de renseignements américains. Si le sectaire du Mahdi s'est bien gardé de mettre son homologue américain devant l'embarras d'une pure et simple fin de non-recevoir, c'est qu'il n'en a certainement plus tout à fait la force, mais c'est aussi histoire de gagner du temps, l'allié décisif de la nucléarisation militaire de l'Iran depuis toujours.

Ainsi de la pitoyable réponse de Benyamin Netanyahou au discours du Caire, où Barack Obama mettait en avant la nécessité d'en finir avec les colonisations et les occupations — une subtile casuistique israélienne distingue les colonies répondant à une "croissance naturelle", celles de "priorité nationale comme en Cisjordanie, les "territoires tampons", les territoires retenus" les implantations "légales" et "sauvages", les bibliques renominations de "Judée-Samarie" et leurs dérives messianiques sous la férule du Bloc de la Foi, la proclamation de Jérusalem "capitale éternelle", et la "clôture de sécurité", jusqu'au "désengagement unilatéral" d'Ariel Sharon qui a eu le mérite de montrer que la chose était possible). "Cesser" les occupations, et déjà, trois mois plus tard, simplement les "modérer". Là aussi, l'administration américaine va-t-elle vraiment se fâcher pour de bon et quand? si les implantations (qui continuent sans modération devant une gauche israélienne, naguère quasi majoritaire et à peine capable aujourd'hui de les recenser), rendent impossible tout pas en direction de la paix, et, à la joie sincère du sectaire iranien, amènent Israël à se rayer tout seul de la carte?

Après avoir lu Aujourd'hui ou peut-être jamais, pour une paix américaine au Proche-Orient, le dernier livret-somme d'Élie Barnavi à lire d'urgence (fort court, il ne se résume pas, puisque, d'une certaine façon, il dit et redit tout), I have a dream.

J'écoute la radio:
«Nous interrompons nos programmes pour une nouvelle qui pourrait être de première importance. Ce matin, huit heures, heure locale, le président Mahmoud Abbas a annoncé solennellement la création de l'État palestinien souverain. Par la bouche même de leurs présidents, Israël et les USA l'ont aussitôt reconnu, suivis de la Chine et de la Russie. Un conseil extraordinaire de l'ONU a inscrit en urgence à l'ordre du jour la question de l'admission très prochaine du nouvel État à l'Assemblée des Nations Unies. Devant l'attitude unanime des membres du Conseil de Sécurité, l'ONU accueillera très bientôt son 193e membre.

«D'ores et déjà et conformément aux "paramètres Clinton" (23 décembre 2000 à Taba), une ligne de démarcation provisoire entre les deux États est sur le point d'être fixée sur la base des échanges entre terres d'implantation des colonies et terres actuellement sous souveraineté israélienne, ce qui concerne 3% de la superficie de la Cisjordanie. De même, le nouvel État exerce désormais toute souveraineté en tous domaines et s'engage à demeurer non militarisé pour l'instant.

«Cette annonce a soulevé l'espoir et même certaines manifestations spontanées de joie dans toutes les grandes villes palestiniennes et israéliennes, mais provoque un certain scepticisme du Hamas, du Hezbollah, et dans les milieux gouvernementaux iraniens, qui y voient "une nouvelle ruse de l'impérialisme et des lobbies sionistes", selon des sources généralement bien informées. Les principaux représentants de la diaspora palestinienne déclarent que, dans ces conditions, ils exerceront leur droit au retour dans leur patrie et encourageront leurs compatriotes, y compris ceux vivant dans l'État voisin d'Israël, à procéder ensemble à la construction de leur pays.

«Faut-il y voir des signes? Les porte-paroles des deux présidents, palestinien et israélien, ont conjointement indiqué que les premières décisions concrètes concerneront les modifications à apporter d'urgence aux manuels scolaires dans les deux pays.
D'autre part, une association américaine de couples mixtes en exil a même demandé que les deux États envisagent bientôt la création d'implantations spécifiques dans chaque pays, afin de les recevoir pour les aider à réussir leur retour sans mettre immédiatement leur vie en péril.

«Enfin, nous apprenons à l'instant que le Président Barack Obama se rendrait très prochainement à Jérusalem-Al Quds, où s'installeront probablement les capitales des deux États, pour deux importants discours, destinés à préciser les prochains développements.»

I have a dream. C'est si simple qu'on peut se demander pourquoi ce n'est pas encore advenu. C'est qu'il faut des gouvernements plus forts pour décider de la paix que pour indéfiniment tirer profit et légitimité de la guerre.

© Image: Fayoum sur bois en provenance d'Er Rubayat, Égypte, 350-370 AC.