Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


jeudi 22 janvier 2009

David Grossman: Parler




"Si j'étais pessimiste, je n'écrirais plus" aimait à répéter
Leonardo Sciascia. Nous avons bien conscience que, depuis le conflit ouvert et la trahison du langage par ses professionnels même, nous avons ici été renvoyé sans cesse à ce que parler veut dire, au risque de la tentation de l'aphasie. En attendant que, du fond de notre pessimisme de la raison, nous retrouvions l'optimisme de l'action, nous voudrions vivifier notre site par ce que nous lisons ailleurs. Ainsi de ce texte, dont le titre est justement Parler (et qui — retrouvons un instant le sourire — semble avoir été écrit pour rejoindre notre petite anthologie Parole d'homme!). Le publier dans note site ne signifie pas ipso facto que nous l'appelons en soutien de nos propres opinions. Quelle pertinence, quelle importance d'ailleurs auraient-elles, étant donné la grande ignorance des réalités où les manipulations médiatiques nous plongent en France et qui, elles, nous doivent immédiatement des comptes et nous commandent de mobiliser notre réflexion et notre vigilance. Nous le donnons à lire plutôt comme un nouvel exemple — après le texte d'Amos Oz au début du conflit ouvert, il y a vingt jours — de la profonde diversité des opinions en Israël, et de ce que peuvent penser et vouloir ceux qui sont au cœur du conflit.
Faut-il rappeler, avant de vous le laisser lire, que David Grossman fut, tout comme Amos Oz, un de ces auteurs israéliens boycottés aux salons du Livre de Turin et de Paris suite à l'appel de ces criminels de la pensée que nous avons la lourde faute de les laisser se dénommer nos "intellectuels"? Rappelons aussi que son fils Uri a été tué pendant la guerre du Liban d'août 2006, par un missile du Hezbollah.

Parler.
Comme pour les renards liés deux par deux par Samson dans la Bible, une torche enflammée entre les deux, ainsi Israël et les Palestiniens, en dépit du déséquilibre des forces, se traînent les uns les autres. Même lorsque nous tentons désespérément de nous libérer, nous brûlons ceux qui nous sont attachés, notre double et notre malheur, en même temps que nous nous brûlons nous-mêmes.
Et ainsi, en pleine vague nationaliste qui submerge en ce moment le pays, cela ne nous ferait pas de mal de nous rappeler qu’en dernière analyse, cette dernière opération à Gaza n’est qu’une étape supplémentaire, brûlante de feu, de violence et de haine.
Aussi satisfaits les Israéliens soient-ils du fait que les faiblesses techniques révélées lors de la deuxième guerre du Liban ont été corrigées, il nous faut faire attention à une autre voix, qui nous dit que le succès de l’armée israélienne dans sa confrontation avec le
Hamas ne dit pas qu’elle a eu raison de s’embarquer dans une campagne aussi massive, et qu’il ne constitue certainement pas une justification de ce qu’a fait Israël pendant cette guerre. Ces succès militaires ne font que confirmer qu’Israël est plus fort que le Hamas, et que dans certaines circonstances, il peut se montrer dur et cruel à sa manière.
Alors les canons se sont complètement tus, et qu’on a découvert l’étendue des tueries et des destructions, au point que même les mécanismes de défense les plus sophistiqués et les plus apologétiques de la psyché israélienne ont été submergés, peut-être, alors, notre cerveau va-t-il enfin enregistrer quelque chose qui ressemble à une leçon. Peut-être, enfin, allons-nous comprendre combien nos actes dans la région sont fondamentalement et profondément erronés, et ce depuis la nuit des temps. Combien ils sont irrationnels, immoraux, peu sages, et par-dessus tout, responsables, à chaque fois, d’attiser les flammes qui nous consument.
Bien sûr, les Palestiniens doivent être comptables de leurs crimes et de leurs fautes. Le contraire reviendrait à de la condescendance, comme s’ils n’étaient pas des adultes responsables de leurs propres décisions et échecs. Les habitants de Gaza, tout "étranglés" qu’ils aient été par Israël de diverses manières, avaient à leur disposition d’autres façons de protester et d’attirer l’attention sur leur malheur que le tir de milliers de roquettes contre des civils israéliens innocents.
Nous ne devons pas oublier cela. Nous ne devons pas pardonner aux Palestiniens ni les traiter avec indulgence, comme s’il était évident qu’à chaque fois qu’ils se sentent abusés, la violence serait leur seul recours qu’ils utiliseraient presque systématiquement.
Mais, même quand les Palestiniens usent de la violence sans discrimination, qu’ils utilisent les attentats suicides et les roquettes
Qassam, Israël est plus fort qu’eux, et cela a un impact énorme sur le niveau de violence dans ce conflit, et donc sur la manière de le calmer et d’y mettre un terme. La confrontation actuelle n’a en rien montré que quiconque chez les dirigeants israéliens ait saisi l’importance capitale de cet aspect du conflit de manière pleinement consciente ou responsable.
Après tout, un jour ou l’autre, il faudra bien panser les plaies que nous infligeons aujourd’hui. Comment ce jour arrivera-t-il si nous ne comprenons pas que notre force militaire ne peut pas être l’instrument premier qui nous permettra de nous tracer une voie dans la région? Comment ce jour arrivera-t-il si nous n’arrivons pas à saisir la responsabilité que nous portons sur les épaules à force de ressasser nos relations complexes et tragiques, passées et futures, avec les Palestiniens de Cisjordanie, de Gaza et de Galilée?
Lorsque les politiciens auront fini de clamer leur victoire décisive; lorsque nous saurons les véritables résultats de cette opération; lorsque nous nous rendrons compte à quel point ils ne sont d’aucune aide pour nous permettre de mener une vie normale; lorsque nous reconnaîtrons enfin qu’un pays tout entier s’est hypnotisé lui-même, car il avait tant besoin de croire que Gaza allait le guérir de sa maladie contractée au Liban, alors peut-être réglerons-nous nos comptes avec ceux qui, à chaque fois, excitent l’opinion israélienne, la plongeant dans une ivresse d’arrogance et de puissance. Ceux qui, depuis tant d’années, nous apprennent à mépriser toute croyance en la paix et tout espoir de changement dans nos relations avec les Arabes. Ceux qui nous persuadent que les Arabes ne comprennent que la force, et que c’est donc le seul langage qu’il faut leur parler.
Et, parce que nous leur parlons depuis si longtemps ce langage, et celui-là seul, nous avons oublié qu’il en existe d’autres pour parler à des êtres humains, même ennemis, même à des ennemis cruels comme le
Hamas, des langages qui sont notre langue maternelle au même titre que les avions et les chars.
Nous devons parler aux Palestiniens. C’est la conclusion la plus importante de cette dernière tuerie. Nous devons aussi parler à ceux qui ne reconnaissent pas notre droit à exister sur cette terre. Au lieu, en ce moment, d’ignorer le
Hamas, nous ferions mieux de profiter de la situation nouvelle en entamant immédiatement un dialogue avec lui, un dialogue qui nous permettrait de parvenir à un accord avec l’ensemble du peuple palestinien. Nous devons leur parler et commencer de reconnaître que la réalité n’est pas constituée d’une unique histoire hermétique que nous, comme les Palestiniens, nous racontons à nous-mêmes depuis des générations. La réalité n’est pas faite seulement de la narration dans laquelle nous sommes enfermés, une narration faite en grande partie de fantasmes, de souhaits irréalisables et de cauchemars.
Nous devons leur parler, et laisser la place, dans cet enfermement sourd, à une possibilité de parole. Nous devons créer cette alternative, tant moquée et attaquée aujourd’hui, qui, dans la tempête guerrière, n’a pratiquement plus de place, plus d’espoir, plus personne pour y croire.
Nous devons leur parler dans le cadre d’une stratégie délibérée. Nous devons prendre l’initiative de la parole, insister sur la parole, ne jamais laisser personne la repousser à plus tard. Nous devons parler, même si le dialogue paraît au début sans espoir. Sur le long terme, cet entêtement contribuera bien davantage à notre sécurité que des centaines de bombes larguées sur une ville et ses habitants.
Nous devons parler en ayant conscience, en contemplant la dévastation, que le mal que chaque peuple peut infliger à l’autre, chacun à sa manière, est si énorme, si destructeur et si absurde que si nous renonçons et acceptons sa logique, il finira par nous détruire tous.
Nous devons parler, parce que ce qui s’est passé dans la bande de Gaza ces dernières semaines tend un miroir dans lequel, nous Israéliens, voyons le reflet de notre visage, un visage qui, si nous le voyions de l’extérieur ou chez un autre peuple, nous terrifierait. Nous verrions que notre victoire n’en est pas une, et que la guerre à Gaza n’a en rien soigné le mal qui a tant besoin d’être guéri, mais n’a fait que révéler encore davantage les erreurs tragiques et sans fin que nous avons commises en cherchant notre chemin.
Texte original ici. (20 janvier 2009). Traduction: Gérard Eizenberg, pour La paix Maintenant / Shalom Arshav, dont l'écrivain David Grossman est membre fondateur.

Photographie: © Carlos Barria (Liban, 2006).