Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 17 janvier 2009

La langue, un bien commun?




Après un attentat contre une synagogue à Toulouse, la Ministre de l'Intérieur a fermement et clairement dénoncé cet acte. Puis, interrogée sur les rapports avec les événements du Moyen-Orient, elle a estimé que c'était "très difficile à dire aujourd'hui", là où, stupéfaite de l'obscénité de la question, elle aurait dû simplement la renvoyer telle quelle à son auteur. Devant une élève rouée de coups, un recteur d'académie se déclare
"incapable de se prononcer sur un lien éventuel avec le conflit israélo-palestinien": nous avons rapporté naguère ses exactes considérations sur l'événement, dont celle-ci n'est peut-être pas la pire. La liste serait longue à présent des journalistes qui ne s'embarrassent guère de clauses de style et franchissent le pas, sur les ondes ou dans la presse, commentant, comme sur France-Info ce matin, "la recrudescence des agressions antisémites en France dues à l'offensive israélienne à Gaza": chacun aura entendu ou lu semblable chose, aux variantes près. Ou le lira ou l'entendra mieux dorénavant.
Les mots ont un sens, tout le métier de ces hommes et de ces femmes tient dans le discours, leur conscience professionnelle dans l'attention qu'ils devraient porter au choix des mots et à une juste utilisation des articulations logiques. Or, simplement envisager qu'un acte antisémite avéré puisse avoir un lien avec des événements ou une conjoncture, pire: être dû à des circonstances, si détestables soient-elles par ailleurs, oser l'interpréter comme une manifestation, même dévoyée, d'un début de réponse ou de conscience politiques c'est
ipso facto lui dénier son caractère antisémite, pour aller lui chercher sa raison d'être, ailleurs que dans le pur et simple antisémitisme: en somme, c'est être antisémite. Alors, les sophistes (quel honneur immérité de les désigner ainsi!) se mettront à distinguer entre l'antisémitisme en soi et "le passage à l'acte".
Sur cette question de l'antisémitisme en France, notre langue commune a rendu l'âme.

© Photogramme: Drancy Avenir (1996), un film d'Arnaud des Pallières.