Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


samedi 11 avril 2009

Josette Roudaire: Henri Pézerat (1929-2009)




Le 30 juin 2008, nous avions évoqué Henri Pézerat, grand universitaire à Jussieu, dans notre article
Lanceurs d'alerte. Il est mort le 16 février 2009. Les organes de presse et les communiqués officiels des organisations ouvrières auront été sobres sur l'événement. Ailleurs, beaucoup savent néanmoins grâce à Henri Pézerat que l'union — une vraie, celle qui ne veut pas d'abord créer des masses de manœuvre — entre les travailleurs des usines et des lieux de science et de culture est nécessaire et possible. Nous retiendrons, parmi d'autres témoignages et hommages publiés, par exemple sur le site de Ban Asbestos, celui de Josette Roudaire, présidente du CAPER-Auvergne:

Je garde ça d’Henri. — Il y a des personnes, qu’on aime tout de suite, et presque aussitôt on sent que ce qui commence est définitif. C’est ce qui s’est passé avec Henri.
Il faut un peu se remettre dans le contexte, l’ambiance, l’air du temps social, le climat politique de ces années Giscard qui n’étaient pas que les années «pattes d’éph». 68 n’était pas bien loin et les débats ouvriers, étudiants, usines, facs, CGT et autres, étaient plutôt rudes… et nous… nous étions des cégétistes très cégétisées dans notre usine à Clermont-Ferrand.
La crise déjà, c’était celle du pétrole à ce moment-là et elle faisait des ravages. Des tas de petites boites fermaient un peu partout. Dans le Puy-de-Dôme, il y avait plus de dix usines occupées pour refuser le chômage, Amisol était l’une d’elles. En effet le 13 décembre 1974, sans tambours ni trompettes, la fermeture de l’usine était annoncée, laissant deux cent soixante-et-onze personnes sur le carreau.
L’amertume, la colère, le besoin de faire quelque chose, de continuer à exister, de compter, au moins un peu, ont conduit à l’occupation de l’usine, avec, comme revendication: «sa réouverture…»
On en était là, quand une délégation de Jussieu est venue à notre rencontre. Ils étaient plusieurs, attentifs et militants, mais celui dont l’humanité nous a «transpercés» c’est Henri. On ne peut pas expliquer, décrire, tout ce qui s’est passé, déclenché à ce moment-là. Nous n’avions d’ailleurs pas du tout conscience de ce qui se «jouait» alors. Ni sur le sens de cette rencontre, ni sur la synergie fabuleuse qu’elle provoquerait. Ni sur le fait qu’une page de l’histoire de la lutte contre l’amiante s’écrivait. Et, encore moins, ce que cela recelait pour nous personnellement.
Nous étions des victimes de l’amiante à l’état pur, à l’état brut, gavées de poussières, ignorantes du danger mais avec un capital de combativité assez important.
Henri, lui, arrivait avec le savoir le plus avancé qu’il soit en matière d’amiante et surtout la volonté d’en faire quelque chose, de le mettre aux services de ceux qui en avaient besoin. Pour lui, comptaient surtout ceux qui ne comptaient pas, ou si peu, dans cette société et ça, ça nous réchauffait, ça nous donnait du courage. Avec respect et patience, mais sans le moindre paternalisme, Henri nous a dit ce que nous aurions dû savoir, ce qu’on nous avait toujours caché: «L’amiante tue et
Amisol ne doit pas rouvrir!»
Et puis, chemin faisant, avec lui, on a compté nos morts. Il y en avait douze en quelques petites années. Les malades, comment savoir? Personne n’était suivi, aucun examen sérieux. On passait bien quelques radios, sauf que ce n’était pas les bonnes. C’était précisément celles qui ne permettent pas de voir quoi que ce soit.

Recevoir tout ça, digérer tout ça en si peu de temps dans une usine fermée, occupée, en ruines, avec des ouvrières déjà cabossées par la vie et mises complètement «en vrac» par la situation, et, continuer le lendemain, et le surlendemain, et tenir, et faire tenir les autres et recommencer. Il a bien fallu qu’il se passe quelque chose de fort pour que tout se déroule sans drame, sans
catastrophe.
C’est peu de dire que cette relation entre Henri et les Amisol avait de l’épaisseur. Les qualificatifs, les mots sont un peu dérisoires dans ces cas-là. Pourtant, dans ces années-là, il était courant chez les ouvriers de se méfier de ces intellectuels qui allaient dans les usines. C’était une époque… une culture… une connerie, mais, c’était comme ça à ce moment-là...
C’était en tous cas pour nous, une souffrance supplémentaire, pas facile à dire, ni même à se l’avouer à nous-mêmes. Les militants qui exprimaient ces idées étaient avec nous tous les jours, sans défaillance, solidaires et courageux, protecteurs même.
Henri et l’équipe de Jussieu étaient pour nous quelque chose du même ordre et pourtant c’était autre chose. C’est difficile de l’expliquer correctement, en respectant chacun. On a reparlé de tout ça avec Henri, mais l’histoire avait passé.
L’amiante était interdit et personne ne pouvait dire qu’Henri n’était pas l’âme de ce combat. On était même arrivés à ce temps où il n’y avait plus que des résistants anti-amiante, jusqu’aux «négationnistes» d’hier.

Quand en 1994, n’en pouvant plus de voir souffrir et mourir les
Amisol, on a rappelé Henri pour relancer la lutte, c’est reparti comme si on s’était quittés la veille. S’est alors engagée la deuxième étape de cette lutte infernale.
Avec Henri, nous avons construit la première association de victimes ouvrières à Clermont: le
CAPER (Comité Amiante, Prévenir et Réparer). Puis il s’est acharné à construire l’Association Nationale de Défense des Victimes de l’Amiante, l’ANDEVA. Acharné, le mot n’est pas trop fort, tant il a fallu de ténacité, d’endurance et de persuasion pour y arriver mais il en fallait plus pour arrêter Henri. Et ça a été une aventure passionnante !!!
Toutes ces années de travail seul, voire seul contre tous, aboutissaient enfin et les victimes allaient compter. On retrouve ici ce fil conducteur caractéristique d’Henri: «Que rentrent en scène ceux qui sont ignorés, niés, bafoués, empoisonnés même, dans ce cas précis».

Tous les documents, les travaux, les articles, les témoignages, les photos, les pièces, les preuves que possédait Henri, tout a été mis au service de cette cause. Le premier C.A. de l’
ANDEVA s’est constitué à partir de sa connaissance des victimes.
Sa créativité, son travail, son courage ont permis de lancer l’association comme un contre-pouvoir intransigeant, c’est ce qui a fait avancer plus vite vers l’interdiction de l’amiante la réparation pour les victimes.

C’était ça Henri Pézerat.

Un être magnifique qui a su nous transmettre tellement de choses et qui n’a jamais usé de son
statut d’intellectuel pour nous enfumer. Quelqu’un qui aimait les autres et refusait ce système pourri.
Il paraît qu’on est vieux quand on arrête de vouloir changer le monde.
Assurément Henri est mort jeune.
Les victimes de l’amiante lui doivent à peu près tout.

Les victimes d’Amisol lui doivent tout.
Et moi je lui dois d’être un peu plus libre dans ma tête.

© Texte: — Josette Roudaire, présidente du CAPER-Auvergne. Photographie:
Libération, 2007. Légende: Les paquets d'amiante étaient chargés à la fourche dans cette machine. La poussière était telle que l'on n'y voyait plus rien, la machine une fois en route.