Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 16 février 2010

Abbas Kiarostami: Shirin (2010)




Elle hantait Hadewijch de Bruno Dumont et voilà qu'elle nous visite tous à nouveau, la Nana de Vivre sa vie. En 1962, cinquante ans déjà, à mi-vie de l'histoire du cinéma, Jean-Luc Godard fondait (beaux imparfaits: fonder et fondre!) son regard sur ce pur désespoir d'une femme du peuple, livrée toute entière à Falconetti / Jeanne de Dreyer. Ce plan où nous sommes entrés dans le cinéma pour ne plus en sortir, Shirin du cinéaste iranien Abbas Kiarostami ne fait que l'étendre à tout un film. Pas seulement les images: Jean-Luc Godard savait que ce regard devait soutenir, non seulement le plus beau des films, mais d'abord la plus connue, la plus belle de nos histoires d'amour, celle de Jeanne d'Arc. De même, après avoir pensé rejoindre la mémoire du monde avec Roméo et Juliette, Kiarostami opte pour les siens avec Shirin, la plus populaire des épopées iraniennes, écrite au XIIe siècle par le poète Nizami, Nezami Ganjevi. Mais plus d'images: ni Falconetti, ni Antonin Artaud dans leurs muettes pantomimes: le son seul au contraire (au contraire?), seule une narratrice (et ici d'impurs sous-titres) pour réciter la belle et triste amour. Des images et des sons, des images ou des sons, la mise en scène des spectateurs: l'essence du cinéma. «Un beau portrait qui n'était pas l'image de l'amour, mais l'amour lui-même».

Une minute s'est écoulée: nous savons déjà que nous n'avons plus rien à attendre. Ces visages de femmes suspendus vont nous sidérer tous ensemble durant une heure et trente-quatre minutes. L'argument est mince? À la surface de tous ces yeux qui se ressemblent, grands yeux noirs, verts par exception, sourcils soigneusement épilés et nettement dessinés, aucun regard ne tremble de même. Alors que ces yeux nous ouvrent et nous déploient l'infini de leurs paysages, comment des plumitifs aux cœurs désertés et aux yeux brûlés ont-ils pu, dans leurs bien-pensants magazines, nous brandir leur ennui et nous menacer de monotonies, au point d'assassiner mort-né ce film avant même qu'il puisse engager la bataille des salles? Tous ces nantis, ces blasés qui, s'ils avaient vraiment vu ce film, auraient pu entrevoir qu'au cinéma, l'argent ne fait pas tout? «Quel est ce visage qui vous ravit le cœur et la raison?»


À travers elles, foudroyés et chanceux dans nos fauteuils, nous vivons tout ce qu'elles connaissent de l'amour et de la mort: si les ivresses et les orgies masculines les envahissent un instant, elles savent qu'au milieu des cris et des rires, elles doivent s'inquiéter bien vite de leurs suites guerrières: «Shirin est au jardin, elle attend seule et triste.» Forcément, les voilà bientôt terrifiées au point de détourner leurs yeux, les cacher dans leurs mains: mais pas plus qu'elles, nous ne pourrons boucher nos oreilles aux fracas, aux hurlements et aux râles des combats. C'est que ces femmes qui pleurent devant l'insupportable concert sont souvent mères, veuves ou filles de soldats morts il y a vingt ans dans la guerre de huit ans au million de morts, que prolongent aujourd'hui les sanglantes répressions, les pendaisons et les tortures d'une dictature: «N'est-ce pas mon visage qui te regarde, tel un reflet dans un miroir? Shirin ne parle-t-elle pas à la Shirin qui est en chacune de vous?»

Bien sûr, en Iran aujourd'hui, «l'Iran, cette dame de cinq mille ans», le temps d'une pause dans une salle noire, des Iraniennes — et des Iraniens, chacun leur rang —, vont au cinéma et, «Adieu, atours et toilettes», leurs cheveux se lâchent et leurs foulards glissent sur leurs nuques. Mais ces femmes et ces hommes-là, devant ce film-là, riant et pleurant de leurs vies réelles, ce simple spectacle qu'ici, en France, gérants de salles et petits joueurs boudent, rechignent et font taire, est un impossible événement: aucun film d'Abbas Kiarostami, ni Shirin ni les autres, n'est visible en Iran depuis plus de douze ans. «Je suis lasse, mes sœurs, si lasse, de la fatigue de toutes ces années.»

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© Photogrammes: Jean-Luc Godard: Anna Karina dans Vivre sa vie (1962). — Abbas Kiarostami: une spectatrice parmi 108, dans Shirin (2010). Toutes les citations viennent de ce film.