Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 12 février 2010

Chine et Iran vs USA: prendre date



Sans doute surestimons-nous le battement d'ailes du papillon du Massachusetts? Toujours est-il que, après une année aux nombreux aspects positifs face au pire des héritages, le président Obama en difficulté domestique depuis cette élection partielle du 19 janvier 2010 s'efforce aujourd'hui de donner une certaine allure à sa politique étrangère, susceptible sans doute — c'est même une vertu assez générale de ce type de recours — de rassembler davantage son opinion intérieure (1). Mais c'est qu'il est grand temps pour lui de s'engager dans la bataille pour le renouvellement de la Chambre des Représentants en novembre prochain.

Ainsi crée-t-il une sorte de surprise ce 1er février en annonçant qu'il n'assistera pas au sommet de Madrid entre l'Union européenne et les États-Unis, sur quoi le président de la Commission José Manuel Barroso a feint de commettre un contresens: selon lui, le président Obama «a besoin d'alléger son programme de voyages à l'étranger». Comme si l'absence du chef de l'exécutif américain n'était pas une présence plus lourde encore, histoire de dire — avec bien des raisons d'ailleurs, mais c'est une autre histoire: "Votre Europe ne tient pas vraiment la route, vous n'êtes bons qu'à organiser de somptueux déjeuners, des cérémonies à l'usage de vos propres mémoires, alors que personne, même pas vous, ne sait qui, entre présidents stables et tournants, est le capitaine à bord". Il est vrai, pour mieux comprendre le président Barroso, que les propos de Barack Obama s'adressent autant aux Européens qu'à ses propres concitoyens, et d'abord à ceux qui lui sont hostiles, sans prise de risque excessive vis-à-vis de ceux qui le soutiennent.

Ainsi semble-t-il également raidir ses positions vis-à-vis de la Chine: sur fond permanent de valeur d'échange du yuan, où créancier et débiteur sont dans une parfaite dialectique du maître et de l'esclave, les gestes significatifs se multiplient: ce 30 janvier, décision de vendre à nouveau des armes à Taïwan, mais cette fois aussitôt suivie d'une protestation de la Chine qui se sent plus forte que naguère sur ce sujet; la tournure de plus en plus politique donnée aux difficultés qu'y rencontre Google avec, ce 10 février, les premières déclarations publiques de Sergey Brin, son cofondateur; l'annonce réitérée de rencontrer le Dalaï-lama le 18 février prochain à la Maison Blanche, point sur lequel il avait cédé à la Chine en octobre dernier; le tout assorti ce 9 février d'un changement de ton américain assez net sur le dossier nucléaire iranien soulignant le rôle positif à ses yeux de la Russie et son inquiétude de l'attitude chinoise, pour le moins compréhensive.

Le président Obama n'a pourtant plus un mot sur le mouvement populaire en cours en Iran: on espère simplement que, au nom du supposé réalisme politique, terme par lequel les dirigeants désignent leurs aveugles expédients ou leurs lâches soulagements, la fatale erreur ne sera pas commise de troquer ce mouvement — qui continuera forcément à se développer mais autrement — contre un modus vivendi d'ensemble entre toutes les politiques étrangères. Celle des États-Unis, celle de l'Europe, celle de la Chine et de la Russie et celle, évidemment, du pouvoir iranien.

Car, faute de résoudre sa situation intérieure par d'autres moyens que les nouvelles et subites pendaisons publiques du 28 janvier 2010 et les constants matraquages, menaces et tortures systématiques, le dictateur iranien, fort de cette circonstance ouverte par l'affaiblissement de fait du président Obama mal fardé d'énergie rhétorique, annonce ce 8 février qu'il a ordonné les opérations d'enrichissement, alors que le 2 février encore il se déclarait prêt à envoyer son uranium à l'étranger. Le 11 février dernier enfin, le dictateur iranien s'adresse en ces termes aux foules solidement encadrées:

«Je veux annoncer d’une voix forte que le premier lot de combustible à 20% a été produit et fourni aux scientifiques. Nous avons désormais la capacité d’enrichir de l’uranium à plus de 20%, et même à plus de 80%, mais nous ne l’enrichissons pas [à ce niveau] parce que nous n’en avons pas besoin.»

Words, words, words. Mais, outre que les mots sont le lieu et le sens même de toute politique, il faut toujours prendre au pied de la lettre ceux des dictateurs.

1. Afin de mesurer exactement l'ampleur de l'enjeu, lisons ces quelques lignes du célèbre éditorialiste Tom Friedman, dans le New York Times du 29 septembre 2009:
I want to add my voice because the parallels to Israel then and America today turn my stomach: I have no problem with any of the substantive criticism of President Obama from the right or left. But something very dangerous is happening. Criticism from the far right has begun tipping over into delegitimation and creating the same kind of climate here that existed in Israel on the eve of the Rabin assassination.
«Je veux faire entendre ma voix, parce que les parallèles entre Israël d'alors et l'Amérique d'aujourd'hui me retournent l'estomac: je n'ai rien contre le fait de critiquer sur le fond le président Obama, que cela vienne de droite ou de gauche. Mais quelque chose de très dangereux est en train de se mettre en place. L'extrême-droite commence à instruire aujourd'hui un procès contre sa légitimité, et crée le même genre de climat que celui qui existait en Israël à la veille de l'assassinat de Rabin».

© Photographie: Anne-Marie Melendez: Ballet Austin, Frank Shott, Hamlet II, 2, 2009.