Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


lundi 8 février 2010

Du côté des femmes



Nous recevons aujourd'hui cette petite note rédigée par deux professeurs de l'Université de Nice: Michel Le Bellac, avec qui nous fîmes en novembre dernier le voyage en Israël et Palestine et Jean-Marc Lévy-Leblond, auteur de nombreux ouvrages, directeur de la revue Alliage, et rencontré par les lecteurs de notre site le 7 février dernier (note 4) pour sa postface aux Leçons sur l'Enfer de Dante, deux conférences données par le jeune Galilée sur la géométrie de l'Enfer, publiées chez Fayard, traduites par Lucette Degryse, et superbement illustrées.

La burqa, cette prison de tissu où certains hommes essaient d'enfermer les femmes, agite depuis quelques semaines notre microcosme politique et médiatique hexagonal. Faut-il ou non légiférer sur ce sujet? La réponse à cette question est complexe et y répondre n'est pas l'objet de ce texte. Notre propos est autre: le problème de la burqa ne doit pas occulter d'autres violations du droit des femmes, certes moins spectaculaires mais tout aussi préoccupantes. Il n'est pas nécessaire d'aller les chercher dans le monde musulman, on les trouve au cœur même de nos sociétés occidentales judéo-chrétiennes. Sait-on par exemple que la réforme du système de santé américain (1) risque de buter en particulier sur la question de l'avortement? Qu'une femme puisse être remboursée d'une interruption de grossesse non souhaitée par une assurance publique — la fameuse public option —, quel scandale aux yeux des ultra-conservateurs catholiques ou évangélistes! Et si la réforme (dont le succès est à nouveau bien incertain) reste bien en deçà des espoirs de la gauche américaine, c'est en grande partie parce que la question de l'avortement a fourni un angle d'attaque aux conservateurs qui considèrent la libre disposition de leur corps par les femmes comme une abomination.

Quittons maintenant les USA pour le Proche-Orient. Libération, dans son numéro du 30 novembre 2009, détaillait la façon dont le Hamas impose la charia dans la bande de Gaza: baigneuses déguisées en fantômes sur les plages, contrôle du statut marital des couples, fillettes voilées dès l'école primaire... bref la négation de la liberté pour les femmes. Mais regardons aussi du côté de Jérusalem, où les ultra-orthodoxes juifs (les haredim) imposent la ségrégation des sexes dans les autobus, reléguant bien sûr les femmes à l'arrière. L’organisation Yerushalmim, qui rassemble des Israéliens laïcs et religieux, a organisé fin décembre une manifestation de protestation, mais que fait le gouvernement israélien? Toujours aussi tétanisé par la perspective d'affronter les ultra-religieux, il ferme les yeux sur ces pratiques pourtant illégales. Ce sont les "hommes en noir" qui font régner l'ordre quand un couple prétend occuper deux sièges situés côte à côte plutôt qu'aux deux extrémités du bus (2). Ne parlons pas des insultes («Nazies!») adressées aux femmes qui osent s’approcher du Mur des Lamentations ou des six mois de prison prévus pour une femme vêtue d'un talit ou portant une Torah.

Même en France, si l'on en juge par certaines déclarations, les conquêtes de ces cinquante dernières années ne sont pas acquises une fois pour toutes et peuvent à tout moment être remises en cause, insidieusement ou ouvertement. Il ne faut certes pas baisser la garde devant les dérives de l'islamisme radical, mais peut-être convient-il aussi de balayer de temps en temps devant notre porte. — Michel Le Bellac, Jean-Marc Lévy-Leblond, professeurs émérites de l’université de Nice-Sophia Antipolis, 24 janvier 2010.

1. Voir à ce propos notre note du 20 janvier 2010: Jours montueux pour le Président Obama.
2. Voir l'article (en anglais) de Ron Friedman dans le
Jerusalem Post du 2 février 2010: Transportation minister OKs ‘mehadrin’ buses.

© Photographie: Maurice Darmon, Haredim à Williamsburg, New York Brooklyn, Manhattania: Images, octobre 2009. Voir aussi nos Images.