Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


vendredi 5 février 2010

Jan Karski 2010: le cœur du débat




Impossible de reprendre ici les tenants et les aboutissants du débat en cours entre Claude Lanzmann et Annette Wieviorka d'un côté, Yannick Haenel de l'autre, l'auteur de Jan Karski (Gallimard, 2009), du nom de l'homme, un soldat catholique et résistant polonais, introduit au risque de sa vie en 1942 par deux chefs résistants juifs dans le ghetto de Varsovie afin qu'il témoigne des réalités devant le reste du monde, en vue d'arrêter le massacre. Ce qu'il fit, fondamentalement mobilisé d'ailleurs par le sort de son pays, la Pologne, et non par le sort des juifs, dont le gouvernement américain était informé depuis l'été 1942 au moins, et le gouvernement anglais encore auparavant, mais qui, soucieux de protéger leurs capacités vitales à casser les codes secrets militaires des nazis, ne pouvaient alors rien entreprendre. Comment le fit-il? Comment fut-il reçu? Qui convainquit-il?


Nous possédons pour nous en faire une idée du témoignage que recueille Claude Lanzmann dans son inestimable film, Shoah (complété de ses souvenirs dans Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009); du livre écrit par Jan Karski (1914-2000) lui-même et publié à New York en 1944, Story of a Secret State, traduit en français sous le titre: Mon témoignage devant le monde: Histoire d'un État secret (Self, 1948; réédition Point de Mire, 2004, épuisé, mais le livre devrait être bientôt réédité*), qui n'aborde ce sujet que dans deux chapitres: film et livre que transcrit, utilise ou résume Yannick Haenel dans son livre et qu'il prolonge, entre autres fictions avouées et revendiquées, d'un entretien que Jan Karski eut avec Roosevelt en juillet 1943 (1), où il campe un Président «bâillant, obsédé sexuel, faisant mine de s'intéresser pour mieux cacher une passivité décidée face au sort des Juifs» selon les mots d'Éric Loret dans Libération du 1er février 2010. Nous pouvons lire également l'article: Shoah que, à propos du film de Claude Lanzmann, Jan Karski écrivit en novembre 1985 dans la revue polonaise Kultura, traduit dans Esprit de février 1986. Nous en connaîtrons bientôt un autre, puisque Arte s'apprête à projeter en mars prochain un montage plus complet de cinquante-deux minutes par Claude Lanzmann: Le rapport Karski.

C'est en effet la question centrale de tout ce débat: en 1942 et jusqu'en 1944, que savaient exactement les Alliés? Évaluaient-ils à sa juste mesure l'ampleur de l'extermination en cours, décidée à Wannsee le 20 janvier 1942? Sur quelles bases pouvaient-ils asseoir leurs éventuelles certitudes? Dans son formidable livre Georges Boris. Trente ans d'influence. Blum, de Gaulle, Mendès France" (Le Monde des Livres, 28 janvier 2010), Jean-Louis Crémieux-Brilhac, lui-même secrétaire du Comité exécutif de Propagande à Londres en 1942, montre par exemple que, en 1944, la seule question d'importance pour la Résistance, y compris pour un «juif russe» (2), était l'insurrection nationale et non la question juive, selon l'expression consacrée qui aux âmes bien nées semble parfois poser problème (3).

Alors: lire dans ce même journal sous la plume du même Éric Loret, au nom du droit à la fiction: «La question fondamentale de cette polémique est donc moins de savoir si les alliés ont abandonné les Juifs à leur sort, comme l'écrit Karski, que de décider quelle histoire on veut»! Je ne sais qui est ce "On" pour ce journaliste, je ne sais ce que veut dire "vouloir une histoire". J'y mettrai d'abord un H majuscule, le contexte indiquant bien qu'il s'agit ici de l'Histoire, et non d'une narration romanesque. Puis, introduisant et supprimant d'autres majuscules, j'écrirai plutôt: «La question fondamentale de cette polémique est donc moins de décider quelle Histoire on veut, comme l'écrit Loret, que de savoir si les Alliés ont abandonné les juifs à leur sort». Et plus précisément d'abord: «si les Alliés savaient, ce qu'ils savaient, ce qu'ils étaient alors en capacité ou en situation de croire». Tout le reste en l'occurrence, romans, droit à la fiction (4), Prix "Interallié" ou "du roman Fnac", je m'en moque.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.

1. Dans son livre, Jan Karski rapporte cet entretien en une page un quart. Une ligne y est consacrée précisément au sort des juifs de Pologne. Tout le roman de Yannick Haenel est fondé sur une rêverie autour de ces quelques mots.
2. Ainsi le gouvernement de Vichy désignait-il Georges Boris. 3. On se reportera par exemple aux étranges et légères approbations d'Alain Frachon, directeur de rédaction du Monde, citées au bas de notre note sur La question Godard.
4. Au seuil même du roman de Yannick Haenel, un exergue: «Qui témoigne pour le témoin?» censé être tiré du poème Gloire de cendre, de Paul Celan. Le véritable dernier vers de ce poème est «Niemand / zeugt für den / Zeugen» = «Personne / ne témoigne pour le / témoin». La fiction prend ses aises.


* En effet, ce 3 mars 2010, ce livre vient d'être réédité: Mon témoignage devant le monde - Histoire d'un État clandestin, de Jan Karski, Robert Laffont.

© Photogramme: Jan Karski dans Shoah, film de Claude Lanzmann, 570' (1985).