Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


samedi 25 février 2012

Caroline Fourest: Les yeux ouverts sur la Syrie




Dans Ralentir Travaux, nous apprécions souvent les articles de Caroline Fourest. Créons donc un tag à son nom, afin de pouvoir retrouver facilement ceux que nous avons choisi ici de sauver d'un éventuel oubli. Et renvoyons aussi à la saine lecture de son blog personnel.

Il y a quelques mois, nous pressentions bien ici que la défaite du tyran syrien mettrait beaucoup de temps et serait sanguinaire, compte tenue des indéfectibles soutiens sur lesquels il peut compter de ses collègues et homologues chinois, russe et iranien. En disciple zélé, sept mois plus tard, il tue, bombarde, emprisonne et torture un peuple qu'il ne peut plus dire sien. Comme ce peuple d'Iran qui a ouvert la voie et à qui les mouvements en cours dans les pays arabes et ailleurs doivent tant.

Enfin, nous sommes depuis assez longtemps attentifs aux ambiguïtés du fonctionnement et de l'engagement de l'ONU — sans parler du rôle de ses diverses commissions en matière de défense des Droits de l'Homme — pour continuer à nous demander ici si l'assemblée ne remplit pas, en dépit de ses idéaux et de ses déclarations, les fonctions d'une sorte de machine de guerre.

Les yeux ouverts sur la Syrie. — Rien, absolument rien ne peut justifier de fermer les yeux sur les massacres en Syrie. Ni les désillusions attendues du printemps démocratique ni le précédent libyen. Les habitants d'Homs subissent un pilonnage sanglant. Les rares témoins sont pris pour cible. Les observateurs de la Ligue arabe ont été baladés. Les informations les plus alarmantes et les plus difficiles à vérifier circulent. D'après Al-Arabiya, des opposants au régime iranien affirment que leur gouvernement a fourni un four crématoire à son allié syrien. Installé dans la zone industrielle d'Alep, il tournerait à plein régime... Pour brûler les cadavres des opposants tués ? On compte au moins six mille morts et plusieurs milliers d'opposants disparus.

Comment l'ONU pourrait rester silencieuse sans trahir sa raison d'être? L'Assemblée générale, où siègent l'ensemble des nations, a parlé, mais le Conseil de sécurité, son bras armé, est retenu par les veto russe et chinois. En Libye, il a fallu un bain de sang annoncé à Benghazi et les outrances du colonel Kadhafi pour forcer la main de ces deux géants, très souvent partisans du «charbonnier est maître chez soi».

En dépassant leur mandat, les forces intervenues en Libye ont sauvé des vies, restauré la solidarité et redonné ses lettres de noblesse à la «communauté internationale», mais elles ont aussi facilité la réticence actuelle. Même si, bien sûr, la vraie raison est ailleurs... Dans la peur de voir l'ONU se mêler de toutes les atteintes à la démocratie. Ce que ni la Chine ni la Russie ne souhaitent, surtout en période si troublée. Au vu des crimes en cours, leur veto s'apparente à une complicité.

L'intervention armée en Syrie n'est pas pour autant une évidence. Pour toutes les raisons que l'on connaît. Le risque d'apparaître comme une opération occidentale, et non universaliste. D'où la nécessité d'un accord de l'ONU et de confier le gouvernail à la Ligue arabe, malgré leurs arrière-pensées concernant le Qatar. L'autre risque, lui aussi bien connu, est pour l'après. L'éclatement clanique et religieux, l'épuration qui pourrait cibler les Alaouites, la montée en puissance des intégristes sunnites et les tensions qui en résulteront avec les minorités religieuses, notamment chrétiennes. D'où l'importance de privilégier l'envoi d'une force d'interposition à la livraison d'armes aux insurgés.

Ces risques pour l'après existent et ne doivent pas être niés. Mais ce n'est tout simplement pas l'heure d'y songer. Le présent est au sang versé par Bachar Al-Assad et ses sbires. Le tyran d'aujourd'hui, c'est lui. Sous ses bombes, sous ses balles, il n'existe ni clans ni intégristes. Seulement des victimes.

La diplomatie internationale est un art délicat, qui navigue toujours entre deux excès. Celui de l'ingérence et celui de l'indifférence. Le premier excès nuit au destin des nations. Le second au destin de l'humanité. En tout cas lorsque les crimes commis dépassent le cadre d'une répression excessive pour basculer dans le massacre systématique. C'est le cas en Syrie. Il est donc urgent de faire passer le destin commun de l'humanité avant celui des nations. — Cette chronique a été publiée dans Le Monde du 25 février 2011. Essayiste et journaliste, rédactrice en chef de la revue ProChoix, Caroline Fourest a publié récemment La Tentation obscurantiste (Grasset, 2005) et La Dernière Utopie (Grasset, 2009).

© Photographie: Agence Reuters — Stephanie McGehee.

vendredi 17 février 2012

Mai 2012: vers une majorité silencieuse?




Après une période de fatigue, reprenons notre rhapsodie sur ces prochaines élections présidentielles entamée en décembre 2009, réunie sous cette table: Vers 2012.

Représentant à l'heure actuelle les trois quarts des intentions de vote — à droite le président sortant et pas loin l'éternel béarnophone; à gauche mais avec de moins en moins d'insistance là-dessus, le socialiste rassurant les financiers londoniens sur la disparition des communistes en France, eux-mêmes fédérés à de traditionnelles forces de gauche derrière le quatrième — les quatre candidats principaux à l'élection présidentielle déclarent souhaiter le maintien de la France dans la zone euro. Dont acte sur une option centrale pour le futur immédiat et proche.

Une remarque préliminaire concernant les électeurs d'extrême-droite, une bonne partie du quart restant. Fondant tout leur projet sur la sortie de la zone euro, ils n'auront plus aucun moyen de se ranger dans le jeu du second tour, sauf à se renier absolument. Leurs leaders ne pourront donc que recommander l'abstention ou faire comprendre de façon voilée et politicienne leurs choix, d'autant que les concurrents du second tour, de façon tout aussi politicienne, payeront le prix nécessaire pour trouver leurs voix infiniment respectables le moment venu, ce que d'ailleurs elles sont. Mais ce dilemme n'est pas le nôtre.

Quant aux électeurs du Front de gauche, rien n'est jamais joué avant le scrutin et ils peuvent évidemment espérer que, présent au second tour, leur porte-parole devienne président dans un grand élan populaire. On se divertirait ce coup de pied dans la fourmilière si cette configuration n'était pas la meilleure garantie de réélection pour le candidat sortant. La théorie du «chaque chose en son temps» est un piège, d'autant que le rôle et le sens de cette candidature ne sont pas dans cette utopie démobilisatrice et contre-productive. C'est avant le premier tour que les forces réunies derrière le Front de gauche doivent préciser leurs propres positions afin de les transformer en un incontournable soutien et être en même temps en mesure d'exiger des éclaircissements de celui qui a toutes chances d'avoir prioritairement besoin de leurs voix au second tour. Dans la confusion des valeurs et des idées qui présideront au second tour et à son chantage au grand balayage, en dehors des positions déjà clarifiées il n'y aura place alors que pour les démissions et les soumissions.

De façon plus centrale, le quinquennat dessiné par ces quatre noms repose donc sur la monnaie unique et la poursuite de la construction européenne. Ceux qui parmi nous aspirent de façon réaliste à de véritables propositions de changement devraient au moins exiger de celui qui risque de devoir les assumer qu'il renonce aux effets oratoires faciles, aux mots d'esprit qui n'en donnent à personne; que ses lieutenants et lui cessent de penser qu'il suffit de profiter des réflexes de rejet pour se dispenser d'aborder — plus concrètement que par des mouvements du menton et de vagues considérations sur la croissance — les modalités de la poursuite de la construction européenne et tout de suite, les modifications du traité qu'il entend proposer aux autres gouvernements avant de nécessairement le ratifier. Devons-nous nous satisfaire de l'extraordinaire argument de son chef de campagne selon qui c'est au Parlement à ratifier un traité et qu'on a donc tout le temps de voir, après avoir voté aux présidentielles et aux législatives comment les choses se passeront, une fois qu'auront été élus lui et la nouvelle Chambre?

Un raisonnement analogue s'applique d'ailleurs aux inimaginables silences du principal compétiteur sur les questions de politique étrangère, domaine pourtant réservé par tradition au chef de l'État. Voterons-nous dans deux mois pour quelqu'un qui ne dessine rien face aux immenses reconfigurations en cours autour du rôle mondial des États-Unis? de la montée en puissance de diplomaties comme celles de la Russie, de la Chine ou de l'Inde, en particulier dans nos traditionnelles sphères d'influence comme le bassin méditerranéen ou l'Afrique? de l'avenir complexe des pays arabes et des options que leurs forces démocratiques attendent de notre gouvernement, sans parler de la toujours nouvelle guerre de Cent ans au Moyen-Orient? Là aussi, le candidat du changement semble croire aux vertus rassembleuses du silence.

Devrons-nous donc voter, non plus seulement par défaut mais en ignorance de cause? Par deux fois déjà, nous avons vu dans quelles défaites puis impasses nous aura mené le sophisme politique du "Tout sauf". Le grand danger où nous sommes est que, pour la première fois, cette absurdité politique risque de suffire à la victoire aux points. Plus le rejet du président sortant est fort, plus il est aisé mais lâche au soupirant de s'abandonner au courant et d'éviter les sujets qui demandent clarté et engagements. Et nous courrons alors le risque de ne plus savoir pour quoi on aura voté, ni même pour qui.

© René Magritte:
Les amants (1928), collection Richard S. Zeisler, MoMA de New York.

samedi 4 février 2012

Gérard Miller: Rendez-vous chez Lacan (2011)




Les Éditions Montparnasse publient aujourd'hui un nouveau DVD,
Rendez-Vous chez Lacan, un film écrit et réalisé par Gérard Miller. Notre collaborateur Philippe Méziat nous en offre la recension. Philippe Méziat s'est récemment entretenu avec nous de ses liens avec Jacques Lacan. Merci à lui.

Bravo Gérard Miller! — Les suppléments qu’offre le DVD par rapport au film projeté à la télévision à la fin de l’année 2011 permettent de mieux comprendre les intentions de l’auteur de ce court métrage, Gérard Miller, psychanalyste et enseignant, frère de Jacques-Alain Miller, lui-même gendre de Jacques Lacan, mort en 1981. Ce film fait partie des œuvres qui ont marqué le trentième anniversaire de cette disparition, tout comme la Vie de Lacan que J. A. Miller a commencé de publier, et dont on attend la suite (1).

En réalisant ce film, Gérard Miller a voulu partager avec le plus grand nombre ce qu’il avait découvert, compris, aimé dans la personne de Lacan. Dans le supplément qui lui est consacré, il finit par reconnaître d’ailleurs, et de façon presque exaltée, que ce vœu est en contradiction avec ce que la psychanalyse projette, qui n’est pas de guérir des maladies en général, névroses ou psychoses, ou de réduire des symptômes, mais d’écouter un sujet dans sa particularité, et d’en faire advenir le désir. Cela dit, l’auteur des Écrits avait déjà répondu en acte à l’objection puisqu’il avait accepté, en 1973, d’être filmé dans son bureau, par un tout jeune cinéaste qui a fait son chemin depuis, Benoît Jacquot. Questionné par Jacques-Alain Miller, à qui il avait confié le soin de rédiger ses séminaires, Jacques Lacan avait ainsi dévoilé à à vingt heures trente (!) une partie de son enseignement. Ce fut Télévision, diffusé en deux épisodes et transcrit ensuite dans un petit volume.

Gérard Miller ayant découvert par ses attaches familiales que «Lacan était un type absolument étonnant», il a estimé «qu’il n’y avait aucune raison de ne pas le faire savoir au plus grand nombre». Il s’y emploie tout au long d’un film d’une grande rigueur, dont le montage est tiré au cordeau, et la tonalité générale marquée du sceau de l’enthousiasme. On commence le parcours qui conduit vers le rendez-vous, pour la terminer à Venise, cité admirablement métaphorique des constructions de l’Inconscient (mais Rome eut aussi fait l’affaire), et on découvre au fil de nombreux entretiens habilement découpés la personnalité d’un psychiatre, psychanalyste et enseignant qui fit scandale parce qu’il fut courageux dans ses choix, acceptant de prendre des risques en permanence, qui voua sa vie à ses patients (de sept heures du matin à plus d’heure le soir) et à la transmission de ce qu’il avait découvert à leur écoute. Il reçut au 5 rue de Lille, dans un appartement assez exigu, soutenu et épaulé par la fidèle Gloria, sa secrétaire, et l’on découvre petit à petit les aspects essentiels de sa pratique au fil des témoignages de ses analysants devenus pour la plupart psychanalystes à leur tour. «Il te prenait d’une main et te secouait de l’autre» dit l’un, cependant qu’Éric Laurent est absolument impayable (c’est le cas de le dire) quand il évoque la façon dont Lacan se faisait payer les séances. Qui n’étaient pas tarifées, comme du temps de Freud, mais adaptées à chacun, et l’on apprend ainsi que Joseph Attié ne paya les siennes qu’au bout d’un an!

Ayant demandé à Lacan pourquoi la psychanalyse était parfois si rebutante, au point qu’on cherche à en esquiver la rigueur, Gérard Miller s’entendit répondre quelque chose du genre: «La vérité est toujours incommode à supporter. Et il se peut que la psychanalyse finisse par nous apprendre sur nous-mêmes ce que nous préférerions ignorer. Plus nous approchons de la vérité de notre histoire, plus nous avons envie de lui tourner le dos.» On pénètre et on séjourne aussi dans la salle d’attente du docteur Lacan, grouillante de monde ou vide selon les moments, et on comprend que sa façon de briser les standards ait pu conduire à une exclusion excommunication») des cercles orthodoxes freudiens. Au sujet des séances à durée variable il est dit qu’elles «sont les seules qui peuvent attraper quelque chose d’un instant de l’ouverture de l’Inconscient». Petit à petit, on voit ainsi se dessiner dans sa vivacité le portrait d’un grand vivant, d’un homme au «désir en béton armé (2)», toujours en avance d’un temps sur la vie, jamais fasciné par le passé ou plongé dans des souvenirs. Lacan, qui avait épousé l'actrice Sylvia Bataille, était en relation avec de nombreux artistes, intellectuels de son époque, il savait mettre chacun au service de ses projets, et il eut la chance de trouver en Jacques-Alain Miller «l’au moins un qui sait me lire», confiant à ce dernier le soin de rédiger tous ses séminaires.

Marqué par une sorte de piété familiale qui se comprend à l’heure où les jalousies, les mauvais coups et les procès d’intention sont encore légion autour du corps de Lacan, ce film est aussi emballant que le fut le diable d’homme dont il restitue la présence. Le regarder sans prévention est évidemment une condition nécessaire. On ne le conseillera donc pas à ceux qui ont, sur la personne, la pratique et l’enseignement du docteur Lacan, voire sur la psychanalyse en général, des idées déjà bien arrêtées. Il est difficile de faire avancer les ânes, et il ne sert à rien de les fouetter.

1. Jacques-Alain Miller, Vie de Lacan, Navarin, 2011. Puisque l’actualité nous en offre l’occasion, signalons qu’Élisabeth Roudinesco, qui a publié également fin 2011 Lacan envers et contre tout (Ed. du Seuil) vient d'être condamnée le 11 janvier 2012 pour diffamation par la 17e chambre du Tribunal Correctionnel de Paris. Elle avait écrit que le célèbre psychanalyste avait été enterré «sans cérémonie et dans l'intimité» au cimetière de Guitrancourt «bien qu'il eût souhaité des funérailles catholiques». S'estimant diffamée, Judith Miller, fille de Jacques Lacan, avait porté plainte contre l’éditeur, et voit ainsi reconnue la blessure d’avoir été en quelque sorte accusée publiquement de n’avoir pas respecté les volontés de son père. Madame Roudinesco a évidemment fait appel de ce jugement.

2. Cette pertinente formule, que je tiens de l'un de ses analysants, n’est pas prononcée dans le film.

© Jacques Lacan, photographe inconnu. Tous droits réservés.


Michael Radford: Michel Petrucciani (2011)



Connu des amateurs de jazz pour ses critiques éclairées publiées dans toutes les revues spécialisées, Philippe Méziat continue ici à nous faire l'amitié de sa coopération. Il nous offre aujourd'hui ce texte, à propos de la sortie en DVD ce 7 février aux éditions Montparnasse de Michel Petrucciani, de Michael Radford.

Michel Petrucciani. — Les films sur la musique sont rarement de grandes réussites, ou alors par raccroc, sans que leur auteur se soit explicitement donné comme objectif de filmer la musique. Honky Tonk Man (Clint Eastwood, 1982) est par exemple bien plus juste que Bird, du même auteur, qui voulait expressément restituer quelque chose de la vie de Charlie Parker. Car les films sur le jazz souffrent le plus souvent, encore aujourd’hui, de la trop grande proximité de leur auteur et du sujet qu’ils choisissent de traiter. Aimer le jazz et les jazzmen constitue plutôt un obstacle quand il s’agit d’en évoquer les figures. Et si Michel Petrucciani est, dans le genre, plutôt une bonne surprise c’est que son réalisateur n’avait au départ aucun lien particulier avec le sujet, et qu’il s’est lancé dans l’affaire comme un bon professionnel du documentaire, sans plus.

Né le 28 décembre 1962 à Orange, Michel Petrucciani est mort le 6 janvier 1999 à New York. Atteint par la maladie dite des os de verre, il a néanmoins appris très tôt à jouer du piano, et s’est taillé une belle réputation dans les milieux du jazz au point que l’on considère qu’il est l’un des trois ou quatre plus importants jazzmen français avec Django Reinhardt, Stéphane Grappelli et Martial Solal — ce dernier toujours en activité.

Le film de Michael Radford est à ranger dans la catégorie des biographies filmées. Il est construit et monté à partir d’entretiens réalisés récemment avec des proches du pianiste (famille, voisins, compagnes, enfant, amis, agents, tourneurs et autres personnes l’ayant plus ou moins bien connu), auxquels le réalisateur ajoute des extraits (souvent inédits) de vidéos réalisées au long de la carrière du musicien. L’ensemble est monté avec un très grand sens de la progression dramatique et permet de suivre les épisodes essentiels de la vie de Michel Petrucciani en même temps que se construit son portrait. Un portrait qui se tient éloigné de l’hagiographie, et révèle les contradictions, les excès de langage, les écarts de vie d’un homme terriblement attachant et séducteur. On ne s’ennuie pas une seconde, à l’image du pianiste lui-même qui a vécu à grande vitesse, fuyant tout ce qui aurait pu briser son indéfectible désir de jouir de la vie, et ce quoi qu’il en coûte.

On sort de la vision de ce DVD avec le sentiment d’avoir passé un moment de très grande proximité à l’égard de l’instrumentiste, et d’avoir appris sur lui énormément de choses. Je l’avais approché trois ou quatre fois (dont deux fois en entretien public) sans jamais arriver à cerner vraiment quelque chose de sa personnalité. Certes, sa maladie, sa malformation, étaient au premier plan dans son approche, mais comme sa vie avait été construite sur la volonté de forcer le destin qui lui semblait assigné, j’ai eu tendance à me comporter avec lui comme avec quiconque. Attitude peut-être fautive, car — comme le remarque son fils, lui-même atteint par la même maladie — quand la nature vous a placé en dehors de la norme, vous n’avez le choix que de vous y soumettre dans la souffrance, ou de la dépasser en atteignant la catégorie de l’exceptionnel. Ce qu’a réussi Michel, qui considéra très tôt le piano comme un instrument qui le défiait par le ricanement de ses touches noires et blanches, qui releva le défi en osant briser d’un coup de marteau le piano-jouet que sa mère venait de lui offrir, et manifesta tout enfant des talents prodigieux. Donc tout, sauf un musicien «normal»! Et quand on ne rentrait pas dans le jeu qui faisait de lui un être irrésistible et performant, on restait sur le pas de la porte !

Ce film a donc réparé pour moi ce qu’une attitude réservée et pudique (prudente ?) m’avait caché dans la réalité. Il ne dit pas grand chose de la musique de Michel Petrucciani, mais révèle avec précision les aspects les plus étonnants de son jeu de pianiste, et explique au passage même ses incroyables talents. Parmi les questions que le film pose — ou peut amener à poser — il y a celle du moment où cet extra-terrestre arrive dans l’histoire du jazz. Il va en réveiller la somnolence, faire croire un instant à un retour de l’âge d’or, tant la force de son désir est vigoureuse et son plaisir de se trouver au milieu de ses idoles. Autre question récurrente, implicite ici: celle du caractère légendaire du musicien de jazz, liée à quelque chose qui le met en dehors des normes, trait qu’il partage avec nombre d’artistes dont on imagine mal la vie réglée et le travail à heures fixes. Et pourtant…

Un dernier mot pour souligner la chance que nous avons de disposer de tous ces documents filmés, même s’ils sont parfois de qualité moyenne. Quand on songe que de Charlie Parker il doit rester quelques minutes de films et d’entretiens, quelques rares traces écrites… D’un autre côté l’œuvre est là, et ce sont les enregistrements. De ce point de vue, et concernant Michel Petrucciani, je conseillerais plutôt les disques réalisés vers la fin de sa vie, en particulier en solo absolu (Solo Live, Dreyfus FDM 36597-8), ou avec Steve Gadd (dm) et Anthony Jackson (b) (Trio In Tokyo, Dreyfus FDM 36605). — Philippe Méziat.

© Michel Petrucciani, galerie de photos et d'images, n° 531.

vendredi 3 février 2012

Lettre 20: hiver 2011-2012



Notre raison d'être: Liber@ Te:
Un Iran libre: 1. La question iranienne, réédition d'un billet de février 2008: Mais de qui parle-t-on ici si tard?, suivi d'une chronique de Caroline Fourest: Ne bombardez pas l'Iran. — 2. Fariba Hachtroudi: Ali Khamenei ou les larmes de Dieu, avec un extrait d'Alain Frachon, L'homme qui veut fermer Ormuz, Le Monde, 12 janvier 2012.
Libertés pour le présent: 1. Quinze jours de l'automne européen. L'Europe et The Goldman Sachs Group Inc. — 2. Sauver l'essentiel, le joli refrain.
De l'écologie politique: 1. La beauté est le commencement de la terreur. Deux photographies prises à Cefalu en novembre 2011. Première Élégie de Duino de Rainer Maria Rilke. — 2. Allègre ou le triste sire, l'équipée sordide d'un imposteur.
• Parole d'homme: 1. Le Grand Collisionneur (2). Peter Higgs et son boson. — 2. Jacques Lacan: conversation avec Philippe Méziat, complété de Gérard Miller, Rendez-vous chez Lacan (DVD chez Montparnasse). —
Pour une petite histoire de Ralentir travaux: 1. La nébuleuse Ralentir travaux. —

Notre delta fertile:
Judaïca: 1. L'obscénité de prendre au mot les mots, un texte du rabbin Delphine Horvilleur, sur la ségrégation des femmes en Israël. — 2. Rwanda: la fin d'un négationnisme (3e partie d'une chronique commencée avec un négationniste bien en cour).
Italiana: 1. Vincenzo Consolo (1933-2012). —
Les Goûts réunis: 1. Le citron doux, mémoire de Tunisie.

Notre cinéma:
Les Trains de Lumière, site général: 1. Yann Le Masson: caméra samouraï. Réédition après le décès du cinéaste. — 2. Philippe Méziat: Gérard Miller, Rendez-vous chez Lacan (DVD chez Montparnasse). — 3. Philippe Méziat: Michael Radford: Michel Petrucciani (DVD chez Montparnasse).
Pour Jean-Luc Godard: 1. Jean-Luc Godard et Pierre Bourdieu, 1993-2002. —

Nos images et nos sons:
Penser par images et par sons: 1. Nous l'écouterons encore: Montserrat Figueras. — 2. Gustav Leonhardt: le dernier concert à Paris, en douze vidéos, dont son dernier bis, témoignage de Jacques Drillon. — 3. Philippe Méziat: Michael Radford: Michel Petrucciani (DVD chez Montparnasse). — 4. Table complète des diaporamas. — 5. Éveline Lavenu complète régulièrement ses albums d'acryliques et gouaches.

Rappel des

derniers billets

Notre delta fertile:
Manhattania: Ian Ference: Les ruines de New York, archéologie d'une métropole.
Pour Maximilien VoxLes Goûts Réunis: recettes de cuisine.

Notre cinéma:
Pour Jean-Marie Straub et Danièle Huillet: Suite de l'édition intégrale aux éditions Montparnasse: tome 6. Notes sur huit films.
Pour Bruno Dumont: 1. Hors Satan (2011), son dernier film.
Pour Paul Carpita: L'artiste absolu (suite).
Pour Raphaël Nadjari, un dossier complet.
Pour Frederick Wiseman: Un livre sur Frederick Wiseman, 2011, MoMA / Gallimard (dernier billet). Nos notes détaillées sur ses films ne sont plus accessibles en ligne. Nous préparons un ouvrage sur l'œuvre du cinéaste, à paraître, nous l'espérons, en 2012. Demeurent les nouvelles informatives, la documentation, des articles invités et divers entretiens avec le cinéaste.

Nos fictions: Édits & Inédits: plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.

© Photographie: Maurice Darmon: Le Capitole, tiré de Rome, printemps 2011.

En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

mercredi 1 février 2012

Allègre ou le triste sire




• Dans notre article du 18 mai 2010: La politique dans le boudoir, nous écrivions:

«En panne de philosophie de l'histoire, trouverons-nous meilleur recours dans l'esprit scientifique? À propos de sa dernière falsification: L'imposture climatique, Claude Allègre, l'ancien ministre socialiste de l'Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie (1997-2000) et actuel candidat à n'importe quelle fonction, pourvu qu'elle soit proche du pouvoir de droite, vient de se faire prendre en flagrant délit de fraude scientifique, de trucages avoués par l'auteur après coup, de désinformation grossièrement intéressée. La conclusion de sa réponse à Sylvestre Huet, citée ici dans son intégralité, nous donne quelque idée du désastre culturel et intellectuel en cours sur la notion même de "politique": «Si vous vous contentez de corriger les virgules, les fautes d’impression, d’orthographe des noms propres ou de dessin, vous ne comprendrez rien au sens général du livre qui est un livre politique avant tout!»

• Le 22 février 2010, nous publiions L'heure du choix, un article de Hervé Kempf sur les impostures répétées de celui qui fut un temps ministre, au grand déshonneur de l'Éducation nationale. Nous l'avions intitulé One way. L'imposteur nous aura-t-il lu? Nous le pensions honteux et confus, tant les faits l'ont continûment accablé. Mais il reparaît, aux États-Unis cette fois, par un article sur le Wall Street Journal. Dans Le Monde du 1er février, Stéphane Foucart relate cette nouvelle rhapsodie d'éhontés mensonges.

Climat: Claude Allègre récidive outre-Atlantique. — Polémiquer est un talent qui peut s'exercer avec un égal succès des deux côtés de l'Atlantique. En témoigne la longue tribune signée par Claude Allègre dans le Wall Street Journal en compagnie de quinze autres «scientifiques inquiets», désireux de rassurer les lecteurs du quotidien économique: «Il n'y a pas besoin de paniquer à propos du changement climatique.»

Deux jours après sa publication, l'article faisait toujours, lundi 30 janvier, les gorges chaudes de la blogosphère américaine et des commentateurs de tous poils. Dans leur texte, les auteurs déroulent un classique argumentaire climato-sceptique affranchi de tous liens avec la réalité scientifique et disposant ainsi d'une grande liberté narrative.

Les seize conjurés — tous retraités et/ou étrangers aux sciences du climat, à une exception près — affirment, entre autres, qu'«il n'y a nul argument scientifique convaincant en faveur d'une action drastique pour décarboner l'économie mondiale». Reprenant une vieille antienne, ils précisent que «l'absence de réchauffement depuis plus d'une décennie (...) suggère que les modèles informatiques ont grandement exagéré ce que peut provoquer le CO2 additionnel».

Quant à l'unanimisme des climatologues sur le constat, les causes principalement humaines et la gravité potentielle du changement climatique, il serait maintenu par la peur qui règne dans la communauté scientifique, digne de celle jadis entretenue par Trofim Lyssenko, le biologiste officiel de l'Union soviétique. Les gouvernements? Ils soutiendraient ce complot scientifique, alléchés par la possibilité de créer de «nouvelles taxes»...

Pour faire sérieux, les seize signataires se piquent d'un peu d'économie et citent les travaux de William Nordhaus. Selon une vaste étude réalisée par ce dernier, professeur d'économie à la Yale University, la meilleure option est «une politique permettant encore cinquante ans de croissance non entravée par un contrôle des gaz à effet de serre», écrivent Claude Allègre et ses coauteurs.

Hélas! William Nordhaus a lu le Wall Street Journal. Et il a posté, lundi 30 janvier, sur le blog d'Andrew Revkin, professeur à la Pace University (États-Unis), une cinglante réplique. «Cet article déforme complètement mon travail. Mon travail montre depuis longtemps que ralentir le réchauffement aurait un bénéfice économique net», écrit-il. «(...) Je suis favorable à une taxe carbone depuis de nombreuses années comme le meilleur moyen d'attaquer le problème. Soit [ces seize signataires] sont complètement ignorants de l'économie sur cette question, soit ils ont volontairement déformé mes découvertes.»

Claude Allègre avait déjà été pris en flagrant délit — dans les colonnes du Monde [nous avons retrouvé une analyse équivalente par Sylvestre Huet dans Libération du 23 mars 2010] – de pratiquer ce genre d'enrôlements forcés. Dans son livre L'Imposture climatique (Plon, 2010), il citait notamment une douzaine de chercheurs comme partageant ses vues sur le climat. Alors que, renseignements pris, la plupart les combattaient âprement. Pour ceux, au moins, qui avaient pu être interrogés. Car certains de ces "enrôlés" n'existaient simplement pas... — Stéphane Foucart, Le Monde, 1er février 2012.

Gravure: Vilhelm Pedersen (1820-1859), illustrateur des Contes d'Andersen: Les Habits neufs de l'empereur.

vendredi 27 janvier 2012

Le citron doux



Lecture dans Lexique, cliquer ici.
Lecture dans Les Goûts réunis, cliquer ici.

En réalité, ce n'est ici qu'une traduction mot à mot de l'arabe lim ahlou, en soufflant bien le h. Et c'est en effet exactement un citron doux. L'écorce en est jaune et poreuse, il est seulement un peu plus rond et sa pointe plus enfoncée. Rond et petit. Un même zeste blanc et épais sous la peau. Ceux qui le découvrent aujourd'hui sur Internet lancent cette rumeur qu'il serait difficile à éplucher. Rien n'est plus simple pourtant, nous le savons tous depuis notre enfance, même si nous ne l'avons plus fait depuis cinquante ans à présent: il suffit de couper une rondelle d'écorce de chaque côté et d'entailler quatre côtes en long. Exactement comme la figue de Barbarie, piquants en moins. Mais pendant tout ce temps, son parfum. Ensuite, inutile d'enlever les zestes blancs restants puisqu'on fend chaque tranche en son milieu, entre les membranes, et on ne mange que la chair, juteuse et douce de la plus simple des façons. Les gouttelettes indivises dans leur petits sacs gorgés de sucre, une saveur douce comme jamais plus. Rien comme le citron doux n'a aussi exactement le goût de son odeur. À la fin, il ne reste en main que le «livre», toutes les peaux ensemble, reliées, pages translucides.

Pages aujourd'hui de ma mémoire, le citron doux n'est plus qu'un mot, probablement intraduisible
. Pourtant son odeur est exactement celle de la bergamote, dont on dit ici qu'elle est incomestible et ne sert qu'aux parfums. Je crois que, comme autrefois les pommes de terre, nous sommes simplement des gens qui avons osé la manger. Les jeunes Tunisiens d'aujourd'hui nés en France, parmi lesquels (mais ils tiennent leurs distances et sans doute moi aussi) de plus en plus je vis, ne connaissent pas le lim ahlou, croient que je parle de l'orange douce, «orange», mot qui nous vient de l'arabe, et qu'on appelle là-bas d'un mot qui ressemble à «Portugal».

J'ai un espoir pourtant: il me vient d'une vieille dame du Sud italien qui m'assure que, chez elle, c'est ce qu'on appelle les lumie, ce qui contredirait la note savante de l'édition de la Pléiade du Théâtre de Luigi Pirandello (I, 1186) à propos de sa pièce Lumie di Sicilia, où la traductrice se justifie de traduire lumie par «cédrats». «Le cédrat, un fruit en forme de citron, n'est produit sur le pourtour méditerranéen que dans des microclimats à la température exceptionnellement égale. À peu près inconsommable autrement qu'en confit, c'est surtout en Sicile, comme en Sardaigne ou en Corse, une denrée d'exportation vers les confiseries du continent. Il représente ici, de façon emblématique, la spécificité sicilienne». Traduire est un métier qui dépasse la connaissance des langues.

Mais tout en moi s'insurge contre cette lubie, et je croirais plutôt ma vieille dame: Pirandello parle sans arrêt d'un «petit sac», et les cédrats sont des agrumes extraordinairement volumineux. Et dans une didascalie, l'homme d'Agrigente, ville sur
la côte africaine, droit devant c'est la Tunisie, écrit: «Il verse sur la table des fruits frais qui embaument». Passons sur le «verse», mais je ne crois aucun autre fruit que le citron doux capable d'embaumer en un instant une salle de théâtre, car c'est bien cela que cette instruction de Pirandello attend de la mise en scène: que, lors de la représentation le théâtre sente soudain la bergamote. Plus fort encore: Benjamin Crémieux n'avait-il pas traduit auparavant le même texte «Figues de Sicile»? Il est vrai qu'il en arrive, des choses, aux écrits de Pirandello, ma mésaventure de 1989 racontée ailleurs (lettre à Leonardo Sciascia, du 3 novembre 1989), en est une parmi d'autres, que raconte Leonardo Sciascia, que ce soit dans Pirandello de A à Z, ou dans Faits divers d'histoire littéraire et civile!

Cependant, à l'inverse des cédrats qui sont en effet assez incomestibles, du côté de chez Pirandello, les figues sont délicieuses comme des mamelles d'esclave, c'est leur nom à Racalmuto, village de Leonardo Sciascia, province d'Agrigente justement. Je n'ai jamais trouvé de citrons doux en Sicile, l'hiver est peut-être leur saison.

P.S. Oui, littéralement un post-scriptum, puisque vingt ans après,
l'internet donne à tous aujourd'hui de ce fruit l'indiscutable image et le nom exact: citrus limetta ou bergamotier de Tunisie). Avec un beau point d'interrogation à la rubrique "Origines".

lundi 23 janvier 2012

Vincenzo Consolo (1933-2012)



L'écrivain italien Vincenzo Consolo est mort à Milan ce 21 janvier à l'âge de 79 ans. Nous reproduisons ici la partie de notre article sur
La Sicile Littéraire, que nous avions rédigé pour l'Encyclopædia Universalis (Universalia, 1991).


Vincenzo Consolo. — Rare et discrète, l'œuvre de Consolo s'installe dans la tension entre mots et choses. S'il renonce à être maître du langage, Consolo est un rebelle, déchiré entre deux langues, celle de l'Île, consolatoire et chaude, et celle du continent, répressive, pour laquelle il n'est qu'un baragouineur, un sujet codifié et passif. De là une double menace, donc, de régression et de perte d'identité, qu'il veut conjurer, avec La Blessure d'avril (1963), son premier roman, où une langue réinventée, un dialecte redevenu digne sont la revanche de l'enfant violenté. Un livre que les Italiens ne découvriront qu'après le succès du Sourire d'un marin inconnu (1976), montage savant de documents et d'invention, de registres narratifs diversifiés. Méditation sur l'histoire et sa violence aussi, sur les rapports de pouvoir et les langues plurielles, celle baroque des nobles ou celle des graffitis des prisonniers: lorsque Consolo utilise une langue raffinée, c'est pour aussitôt l'accompagner de sa parodie subversive. Fractures, ruptures, sa musique cache une auto-ironie, là où des critiques ont trop vite crié au retour du dannunzianisme.

La langue concrète, faite de gestes et de vie quotidienne immémoriale, se retrouve dans l'incapacité historique d'exprimer revendications et espoirs modernes. Et même les désespoirs qui font de la vie une prison en forme de colimaçon. Alors seulement la nouveauté de La Blessure d'avril — l'oppression du langage comme première oppression — nous apparaît.
C'est dans Retable (1987) qu'on saisit le mieux ce voyage métaphorique d'un homme des Lumières en Sicile, où poésie, mémoire et histoire se conjuguent étroitement. Si Retable porte à ses extrêmes conséquences le langage lyrique, c'est pour abattre celui qui se veut rationnel alors qu'il n'est plus qu'un mythe technocratique, père amnésique et bientôt aphasique, pour lequel le voyage n'est plus qu'une consommation touristique. Voyager qui, en nous, devrait être au contraire connaître, mourir et renaître, nous dépouiller des conventions, faire une pause dans notre vie pour revenir ensuite régénérés, après avoir touché aux racines maternelles. Si la furie verbale possède les deux protagonistes opposés socialement, c'est parce qu'ils accomplissent en Sicile un voyage aux Enfers, chez les mères.

On trouvera aussi dans notre dossier Italiana, trois textes inédits de Vincenzo Consolo, que nous avions traduits, en particulier pour notre revue Le Cheval de Troie:

L'Etna se donne en spectacle, paru dans Tempo Illustrato, mai 1971, Le Cheval de Troie n° 7: Etna, janvier 1993.
Nelson, duc de Bronte, paru dans Il Messaggero, 16 novembre 1982, Le Cheval de Troie n° 8: Anglais en Méditerranée, septembre 1993.
29 avril 1994, paru en 1994 dans une revue italienne non identifiée.

© Antonello da Messina: Ritratto d'ignoto marinaio (1470-1472 ca), huile sur panneau de noyer, 30,5 cm x 26,3 cm, Cefalù, Museo della Fondazione Mandralisca.

samedi 21 janvier 2012

Yann Le Masson: Caméra samouraï




22 janvier 2012. — Le Dauphiné libéré.Yann Le Masson, né à Brest le 27 juin 1930 (81 ans), chef opérateur, documentariste et marinier est décédé à Avignon, vendredi 20 janvier. Chef opérateur réputé il a travaillé avec John Frankenheimer (Grand Prix) Sydney Pollack, Michel Audiard et Serge Gainsbourg (Je t'aime moi non plus, Équateur). Documentariste engagé il a réalisé en 1973, Kashima Paradise, qui décrit les affrontements des paysans s'opposant à la construction de l'aéroport de Tokyo. En 1980, Regarde, elle a les yeux grands ouverts est une plongée au cœur d'une communauté féministe d'Aix-en-Provence en lutte pour l'avortement et la contraception. Alternant avec ses activités de cinéaste et d'enseignant à Cuba il a exercé longtemps le métier de marinier en Europe. C'est sur sa péniche Nistader, qu'il s'est éteint ce vendredi 20 janvier.


18 avril 2011. — L'homme est comme il est, à prendre ou à laisser: fils d'officier de marine, études de mathématiques, écoles de photographie et de cinéma Vaugirard et IDHEC, guerre d'Algérie (1955-1958), photographie de La Récréation (1959) de Paul Carpita. Communiste, chef-opérateur baroudeur, opérateur, titulaire du brevet de capitaine et de mécanicien, entre 1980 et 1993, il exerça le métier de transporteur fluvial en Europe.

Le coffret Kashima Paradise / Le cinéma de Yann Le Masson (éditions Montparnasse, 2 DVD) propose à partir du 3 mai prochain l'ensemble de ses films, sauf Le Poisson commande, coréalisé avec René Vautier (animateur de l'Unité de Production Cinématographique Bretagne et réalisateur de Avoir Vingt ans dans les Aurès (1972) et Félix Le Garrec sur la chaîne du poisson jusqu'à nos assiettes.

• 1961. J'ai huit ans. Des portraits d'enfants algériens fixes. Leurs dessins en couleurs, sur la guerre, la torture, la mort. Leurs commentaires. Yann Le Masson avait fait en Algérie son service militaire, «son drame le plus profond» entre 1955 et 1958, officier parachutiste déchiré entre son engagement communiste et l'obligation de combattre ceux dont il partageait l'idéal. Il en revient profondément perturbé, entre dans l'aide active au FLN et coréalise avec sa femme Olga Poliakoff (1928-2009) en Tunisie ce court métrage (8'), à l'origine du Groupe de cinéma parallèle, producteur de films de propriété collective sur des problèmes collectifs, en auto-production et en auto-diffusion: le modèle que développera tout le cinéma politique, hors la loi des deux décennies suivantes. Il s'agit de démontrer que la question de l'argent ne se pose pas, que toute censure est d'abord autocensure. Ce superbe film n'avait coûté qu'un million et demi d'anciens francs dans ces conditions techniques parfaites. On le réaliserait aujourd'hui pour trente-cinq euros. À l'occasion de ce film, Yan Le Masson et Olga Poliakoff ont rédigé le Manifeste pour un cinéma parallèle, publié dans Positif n° 46 (juin 1962) et reproduit dans le coffret DVD.

• 1963. Sucre amer. Le premier film européen à suivre une campagne électorale sur le vif. Le précédent, américain, avait été créé par Robert Drew et Richard Leacock, récemment décédé, avec Primary. Le premier ministre du général de Gaulle, Michel Debré, vise la députation à l'île de la Réunion contre Paul Vergès, secrétaire du PCF. Sucre amer (24') montre les patrons ordonner le vote de leur main-d'œuvre, le ministre faire miroiter l'histoire de France et le patriotisme devant des foules abusées et des gros plans d'hommes fatigués ou sceptiques, Africains, Asiatiques ou Malgaches. Et l'organisation manifeste de la fraude électorale, comme les images des tombes des morts qui avaient voté. Le film est demeuré interdit dix ans.

• 1973. Kashima Paradise. Son film le plus long (107') tourné avec sa compagne, la sociologue Bénie Deswarte et assorti de commentaires écrits par Chris Marker. Après une introduction de manifestations urbaines, les scènes centrales illustrent avec clarté l'économie traditionnelle du ghiri, le don-contredon qui enserre les familles dans un réseau d'obligations sociales, de la cérémonie du toit au mariage, et fait bon ménage avec le capitalisme dans les immenses usines de Kashima, ravageant les terres et les côtes des paysans et des pêcheurs réduits à l'état de misérable main-d'œuvre. Et pour finir, une immense séquence de la résistance paysanne contre la construction expropriatrice de l'aéroport de Narita, avec des images qui retrouvent la plasticité militante d'Eisenstein. On peut entendre ici Yann Le Masson dire son plaisir sensuel pris au tournage de ces luttes qui durèrent toute une semaine. Le livret accompagnant le coffret donne à lire une importante conversation entre Bénie et Yann sur leurs débats pendant le tournage et le montage: documentaire, objectivité, réflexion critique, propagande, des questions qui n'ont pas fini de nourrir le cinéma documentaire.

• 1980. Regarde, elle a les yeux grand ouverts. À notre sens, le joyau du coffret (77'). Les «Filles d'Aix», des jeunes et des moins jeunes, toutes militantes du MLAC entre 1975 et 1982, certaines d'entre elles vivant l'expérience communautaire, avant et après la loi Veil. Leurs pratiques résolument collectives à tous les niveaux (soutien, accouchement à domicile, avortements, procès de 1977) sont montrées, la plupart du temps sur le vif, avec gravité, intimité sans voyeurisme, et toujours leur dynamisme et leur courageuse bonne humeur. Les manifestations de soutien devant le Palais de justice sont si bouleversantes que le policier lui-même est étreint par l'émotion. Dans les scènes d'accouchements à La Commune, Yann Le Masson s'en donne à cœur joie dans des images complexes, peuplées de femmes affairées ou prévenantes, d'enfants sidérés par ce qu'ils voient, d'hommes discrètement là en arrière-plan, Nicole regardant son enfant naître dans un miroir et le sortant elle-même à pleines mains. Du bonheur sans douleur, pratique collective aussi du grand cinéma.

• 1984. Heligonka. Le film le plus intime de Yann Le Masson (27'). Son frère Patrick qui, comme lui, vit sur une péniche, vient de devenir le père de Julie. Mais, diabétique, il perd irrémédiablement la vue. Il empoigne son vieil accordéon Heligonka, pièce parmi d'autres d'une véritable collection de limonaires et de claviers divers, pour lui donner son premier concert: le bébé en perd son sein. Il se soumet au traitement laser, espérant conserver ce petit centre flou qui fait toute sa vision, tout en continuant à jouer sa musique, réparer ses mécaniques, aimer sa femme et sa fille. Qui regarde, qui entend? Yann Le Masson médite sans doute aussi sur les mystère de son propre cinéma.

En complément à ce beau programme, Sur les Docks propose un documentaire de Simon Guibert et Vanessa Najdar (55'), Passeurs de réel: Yann Le Masson.

© Photogramme: Yann Le Masson: Kashima Paradise, 1973.

mardi 17 janvier 2012

Gustav Leonhardt: le dernier concert à Paris






18 janvier 2012. — Gustav Leonhardt est mort ce lundi 16 janvier. Nous remontons en première page le lien qui nous permet d'accéder à ce qu'il savait être son dernier concert du 12 décembre 2011, aux Bouffes-du-Nord. Il demeure.

29 décembre 2011. — Le 12 décembre 2011, au Théâtre des Bouffes-du-Nord, Gustav Leonhardt, né le 30 mai 1928, a offert au public de Paris ce qui sera probablement son dernier concert. Douze vidéos sur Youtube donnent à voir et à entendre l’intégralité de l'événement. On trouvera les autres liens en fin de chaque vidéo, ou sur cette table.

Laissons à Jacques Drillon le soin du témoignage, texte complet de son article sur le site du Nouvel Observateur:

[...] Le théâtre était comble, certains spectateurs avaient été installés à même le sol sur des coussins, et l’auditoire comptait un nombre impressionnant de musiciens, surtout des clavecinistes, tous plus ou moins ses élèves, ou élèves de ses élèves. [...] Alors que, la semaine dernière, à Rungis, il avait tenu à présenter chacune des œuvres qu’il jouait, cette fois il n’a fait aucune annonce, aucune déclaration, respectant le rite du concert exactement comme s’il se fût agi d’un récital comme un autre. Il est même allé jusqu’à donner un bis, réclamé par une salle déchaînée. Elle frappait des pieds sur le plancher autant par enthousiasme que par désir de libérer la tension accumulée. Ce bis, la vingt-cinquième Variation Goldberg de Bach, il a eu le plus grand mal à le jouer jusqu’au bout, souffrant visiblement, épuisé. Il a seulement laissé sonner le dernier sol grave une fraction de seconde de plus qu’il n’aurait fait habituellement. Et puis, d’un pas incertain, il a quitté le splendide clavecin d’Antony Sidey, instrument à la fois aristocratique et fraternel, qui ne sonnerait plus jamais sous ses doigts. [...] — Jacques Drillon.

Et les toutes dernières images dans cette vidéo qui contient le dernier bis:

lundi 16 janvier 2012

Jacques Lacan: Conversation avec Philippe Méziat


Ralentir travaux. — On te connaît pour tes textes et articles dans toutes les revues qui comptent sur le jazz, mais Jacques Lacan et toi, c'est une longue histoire, non?

Philippe Méziat. — J’ai eu de la chance. J’ai entendu parler de Jacques Lacan en 1962, en assistant au cours de Psychologie Générale d’Henri Maldiney, à Lyon. Je ne sais pas s’il suivait les séminaires du psychanalyste à Paris, mais il nous introduisait à la lecture de Lacan en deuxième partie de son cours (après un trimestre sur Freud), et comme un moment intermédiaire avant ce qui lui paraissait l’étape ultime de son enseignement, la phénoménologie existentielle de Ludwig Binswanger. Je ne comprenais pas grand chose à tout ça, mais Maldiney — il devrait avoir cent ans en août 2012 — était très convaincant, et son cours d’esthétique du jeudi était suivi par toute une intelligentsia lyonnaise constituée bien au-delà de ses élèves. Au fond, un peu comme Lacan à Paris…

Onze ans plus tard, autre chance, j’ai regardé Télévision, ce film en deux parties de Benoît Jacquot, où Jacques-Alain Miller interroge Lacan sur l’Inconscient, les trois questions de Kant, et autres sujets essentiels. Les réponses de Lacan, cet énoncé étonnant qui inaugure le film («Je dis toujours la vérité… pas toute») me sont tout de suite apparus comme marqués du sceau de l’évidence, même si je continuais à n’y rien comprendre, ou pas grand chose. Mais — comme le fit remarquer un lecteur de Télérama la semaine suivant les diffusions —, peu importe ce qu’on «comprend» quand on a la certitude que celui qui parle dit la vérité autant qu’il peut le faire, et témoigne d’un engagement dans une pratique (la psychanalyse) et un enseignement auxquels il a voué sa vie. Il y a un index de la vérité, bien au-delà de ce qu’on peut entendre des énoncés...

R. T. — Savoir et vérité!

P. M. — ... Ensuite, ça se complique, mais les effets de ces rencontres premières ne se sont jamais effacés. J’ai assisté au séminaire de Lacan une fois (sur Litturaterre), j’ai découvert les Écrits au moment de leur parution, puis les séminaires rédigés par Jacques-Alain Miller, j’ai suivi une analyse personnelle de treize ans, j’ai travaillé dans des cartels de l’École de la Cause Freudienne à Bordeaux. Je continue à rester plus ou moins immergé dans le discours analytique. Comme on disait à Lyon, je n’en intuite encore pas grand chose, mais c’est sans importance. Il reste un certain nombre de points de repères qui me guident, quelques formules qui m’éclairent le monde, et toujours cette même conviction que Lacan était un sacré bonhomme et qu’on fait bien de l’écouter et de le lire.

«Un désir en béton armé», voilà Lacan. Probablement pas facile, non seulement à lire, mais à suivre, si ce n’est à supporter. Quand même : trente ans se sont écoulés depuis sa mort (1981) et le dernier trimestre 2011 aura permis de marquer ça, avec une Vie de Lacan de Jacques-Alain Miller encore inachevée [Navarin, 2011 NDLR], une série de belles émissions de radio — France Culture, et une radio belge — où le même Miller — il a épousé Judith, la fille du psychanalyste — se laisse aller à raconter sa vie avec Lacan, quelques empoignades aussi avec les habituels colporteurs de ragots et autres formes de l’envie jalouse.

Et puis ce film de Gérard Miller, le jeune frère de Jacques-Alain, passé une fois à la télévision...

R. T. — Et qu’on va pouvoir regarder maintenant tout à loisir, avec ses suppléments! Il sort en DVD aux éditions Montparnasse le 7 février prochain. Si tu en faisais la recension pour sa sortie sur Ralentir travaux?

P. M. — Chiche!

R. T. — Rendez-vous est pris donc. Et du coup, tu nous offres aussi la recension du dvd qui sort le même jour aux mêmes Éditions Montparnasse sur le pianiste Michel Petrucciani, un documentaire de Michael Ratford?

P. M. — Oui, 2011 aussi. C'est drôle. On verra, on verra, oui, pourquoi pas?

© Couverture de la revue PM, II, 3, octobre 1936.

samedi 14 janvier 2012

Fariba Hachtroudi: Ali Khamenei ou les larmes de Dieu




Fariba Hachtroudi est une journaliste et écrivain iranienne née à Téhéran en 1951. Elle est la fille du mathématicien Moschen Hachtroudi. Ses textes et son engagement au sein du Conseil national de la résistance iranienne lui ont valu une fatwa la déclarant «ennemie de Dieu» en 1985. Elle anime l'association humanitaire MoHa (premières syllabes du prénom et du nom de son père) pour venir en aide aux Iraniens en exil.

Pour qui suit l'évolution de l'Iran, espère depuis des années en sa prochaine et urgente libération, Fariba Hachtroudi vient de faire paraître une intéressante biographie, Ali Khamenei ou les larmes de Dieu (Gallimard, 2011).

Dans sa chronique parue dans Le Monde du 13 janvier 2012, Alain Frachon en donne un résumé que nous trouvons nécessaire d'extraire ici.

L'homme qui veut fermer Ormuz. — [...] Il ne faut pas se tromper. Le président de la République islamique, Mahmoud Ahmadinejad, fait volontiers les titres de l'actualité, à coups de provocations et de déclarations fracassantes. Il a du pouvoir et des alliés. Mais le pouvoir, le vrai, est aux mains d'Ali Khamenei.

Curieux destin que celui de cet élégant mollah, né dans une famille modeste, devenu l'un des fidèles de Ruhollah Khomeyni, l'ayatollah qui renversa la monarchie iranienne fin 1978. Silhouette élancée, mise soignée, robe taillée sur mesure, on ne lui connaît aucun succès particulier, ni en tant qu'opposant ni au pouvoir. Il a cette qualité: il est toujours là au bon moment.

Il est, en 1981, le premier membre du clergé chiite à assurer la présidence de la nouvelle République. À la mort de Khomeyni, il s'impose par défaut pour prendre la succession du Guide. Il a à peine cinquante et un ans. Il est fin politique, mais théologien des plus médiocres — il a fallu de toute urgence lui donner le titre d'ayatollah, le grade le plus haut dans la hiérarchie du clergé chiite, pour qu'il puisse accéder au trône du Guide!

Opposante, Fariba Hachtroudi a obtenu des témoignages de l'entourage de Khamenei, de sa famille et d'un ancien des services secrets aujourd'hui réfugié à l'étranger. Elle dresse un portrait tourmenté. Khamenei est un homme complexe. Il y a l'amateur de poésie, de belles lettres, de musique, de cinéma; celui qui, voix posée, douce et calme, manie un farsi des plus sophistiqués.

Ce profil masque l'autre. Celui du «tyran déifié», écrit Fariba Hachtroudi, du mollah élevé dans la haine de l'Occident et qui, pour préserver la République islamique de toute dérive "occidentale", a commandité purges et campagnes d'assassinats répétées.

C'est sous sa mandature que les Gardiens de la révolution, les pasdarans, bras armé du régime, et les milices civiles des Bassidjs vont prendre un rôle prépondérant dans l'appareil d'État et dans l'économie du pays.

C'est lui qui dirige la justice et a institutionnalisé la torture pour les dizaines de milliers d'opposants aujourd'hui embastillés. Avant de parler de l'Iran, tout observateur sérieux devrait s'imposer de lire les rapports des organisations de défense des droits de l'homme. La sauvagerie des traitements infligés aux détenus iraniens y est décrite par le menu. Ce sont des hommes et des femmes en lambeaux qui sortent des geôles de l'imam. Viol quasi systématique des prisonniers politiques, tabassages, exécutions clandestines: la barbarie à visage théocratique.

Khamenei a bloqué toute normalisation avec les États-Unis. Il a opposé un non catégorique aux offres de dialogue de Barack Obama. Signe de faiblesse. Tout comme le Guide affaiblit aussi la République islamique quand, en juin 2009, il maintient Mahmoud Ahmadinejad à la tête de l'État, volant la victoire au camp réformateur qui avait gagné l'élection présidentielle. Car en s'ingérant dans cette bataille politique, il est sorti de son rôle d'arbitre. Il a porté atteinte à ce qui faisait la force et l'originalité du régime: cette façon subtile de faire coexister différents centres de pouvoir, et qui laissait la possibilité d'une évolution vers plus de démocratie. La République islamique a été longtemps ménagée par les experts occidentaux au nom de la complexité de l'Iran. Avec Ali Khamenei, elle ressemble de plus en plus à une simple dictature militarisée, un régime proche-oriental brutal et corrompu comme tant d'autres.

Son futur n'est plus garanti que par l'efficacité d'un gigantesque appareil de répression et de surveillance policière. Elle est fragile économiquement, pour ne pas dire en déroute; elle est d'autant plus affaiblie politiquement que Khamenei et Ahmadinejad sont aujourd'hui à couteaux tirés; elle est isolée diplomatiquement — et ses menaces sur Ormuz sont peu crédibles. Khamenei ou la faiblesse de la République islamique? — Alain Frachon, Le Monde, 13 janvier 2012.

© Samiye Farid, militante des droits des femmes, libérée sous caution le 28 mars 2010, de la prison Evin (Téhéran) sous caution. Photographies de sa sortie de prison par ses proches et ses amis.