Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


mardi 20 mars 2012

Ce que sait l'homme de Toulouse




Reconstituer la vie intérieure du tueur de Toulouse est certainement une nécessité pour parvenir à le mettre hors d'état de nuire. Il a forcément quelques déséquilibres psychiques graves pour passer ainsi à l'acte et se sentir seul investi d'une mission vitale pour l'humanité. Reste que sa mission a sa singularité et si la psychiatrie peut rendre compte du passage à l'acte, elle ne dit rien sur ce dont il est le symptôme. Et l'on n'a même pas tout dit en identifiant le racisme et l'antisémitisme à l'œuvre.

Question racisme, nous devons rappeler l'article premier de notre constitution: «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion.» Malgré ses imperfections conceptuelles, il me paraît opportun que ces interdits cardinaux y demeurent inscrits, et pour l'instant en ces termes, à la lumière aussi de cet événement.

Plus avant: si les nécessités policières obligent profileurs et psychiatres à se glisser comme dans la peau du tueur pour mieux le prévenir, il demeure nécessaire de comprendre l'acte à la lumière de nos propres références. L'homme a pénétré dans la cour d'une école pour y tuer des enfants de façon tout à fait calme et déterminée, sur la foi des témoignages et des enregistrements vidéo.

Puisque nous en sommes tous à écouter les enquêteurs policiers et médicaux supputer sur ce qui agit l'homme de Toulouse, j'ajouterai ceci: les gens qu'il a tués étaient des juifs, fréquentant une école confessionnelle. Pour ces familles et leurs enfants, cette période de l'année est particulièrement chargée de sens et d'affects. En effet, les juifs sortent de la fête de Pourim (8 mars cette année), dont il ne suffit pas de dire qu'elle est la fête d'Esther ou l'équivalent du Carnaval. Il faut surtout rappeler que, fête des enfants par excellence, elle revêt les fonctions et l'importance de Noël pour les laïques d'aujourd'hui et la société civile: c'est-à-dire ce moment où, autorisé à venir déguisé à l'école dans les jours précédant Pourim, l'enfant est fêté par une instance qui dépasse l'autorité familiale et scolaire, honoré pour sa simple existence, indépendamment de sa bonne ou mauvaise conduite. Un carnaval donc, dont le prince est un enfant. Demain seulement reviendront les temps des bons points, des punitions et de l'obéissance.

Dans quelques jours, les juifs entreront dans les temps de Pessah (7 avril cette année) précédé ce 6 avril du Jeûne des Premiers-nés, en souvenir de la dixième plaie d'Égypte. De Pessah, il ne suffit pas non plus de dire que c'est l'antécédent ou l'équivalent de Pâques, sans rappeler la place centrale qu'occupe l'enfant dans les rites, et en particulier dans la lecture de la Haggada:

«On écarte le plateau avec les Matsot [galettes azymes] et on remplit la deuxième coupe. À présent, l'enfant demande: "Mah Nichtana [les Quatre Questions]?": Pourquoi cette nuit se différencie-t-elle de toutes les autres nuits?».

Tuer des enfants juifs religieux à ce moment exact de l'année, en cette veille de printemps, est lourd donc d'un autre savoir, d'un autre inconscient, chargé des références de ceux qu'on abat.

Que l'événement se soit déroulé au début du jour, devant puis à l'intérieur d'une école et non dans une rue, un supermarché, un cinéma, un bus, une fête foraine mérite aussi quelque attention spécifique. Certes, l'école est privée et confessionnelle. Si elle n'est pas précisément laïque, elle fait néanmoins partie du grand dispositif républicain d'apprentissage et de transmission des savoirs profanes. Et quelles que soient là encore les missions dont se pense investi le tueur, quels que soient ses désordres intimes, c'est l'un des visages de l'école républicaine qui est gravement atteint.

Le tueur est donc l'expression d'une haine de l'enfance et de sa simple joie d'être, et d'une haine de l'école, c'est-à-dire du savoir et de sa transmission. D'une haine du printemps, d'une haine de l'aurore.



• Mercredi 21 mars: À l'heure où j'écrivais ce texte, il n'était pas avéré, même si cela se devinait aisément, que l'auteur des tueries de Montauban et de Toulouse fût le même homme. Aujourd'hui, on peut ajouter que, non seulement quelque chose en l'homme de Toulouse «savait», mais qu'il «connaissait» aussi certains détails qui font sens. Les vérités complexes et profondément politiques auxquelles il va falloir se confronter risquent de mal s'accommoder des schémas simples en appelant au racisme ordinaire, à la folie inconsciente et à l'exploitation unanimiste des bons sentiments. Et du coup, ajouter au pied de cet article le tag Islamisme une fois de plus, une fois de trop: ce fascisme ordinaire qui, comme tous les fascismes, persécute les femmes, les homosexuels, endoctrine et torture, hait toute idée même de démocratie, se voue au culte aveugle de la mort et du chef, et une fois de plus aura montré que ses premières cibles sont tous les musulmans du monde, qu'il enfonce dans le malheur nos concitoyens musulmans et qu'il déshonore la cause palestinienne, dans l'indulgence coutumière et finalement complice de nombre de ceux qui prétendent épouser ces causes.

NB. L'occasion aussi de lire ou relire le dernier livre de Thierry Jonquet publié avant sa mort: Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte (Seuil, 2006). Ici, la meilleure note de lecture que j'aie pu retrouver sur ce roman noir qui dérangea et continue forcément de troubler le sommeil fanatique des Diplodoctus est due à Michel Baglin. Elle ne doit dispenser personne de la lecture de ce livre.

Enluminure: Juifs célébrant Pessah, Lubok, XIXe siècle.

jeudi 15 mars 2012

Hélène Cixous: Qui?



Rédactrice en chef d'un jour à Libération, Hélène Cixous a donc écrit aujourd'hui l'éditorial du journal daté du 15 mars 2012.
— Vous avez dit qui?
— Ui. Comment ne pas parler de lui, c’est-à-dire de l’Ui, Arturo Ui, cette espèce de Matamore d’aujourd’hui qui prend des cours d’éloquence pseudo-shakespearienne pour haranguer les gangs des marchands de choux-fleurs.
— Ah ! Oui, lui! Le bonimenteur qui se fait fort de vous faire acheter chaque année son épluche-légumes multi-usage nettoyeur, trancheur de vérité. Certes, c’est toujours le même carcheur, mais comme il sait enthousiasmer l’acheteur! Le recordman du bagout. Juste le temps de changer de chemise, et voilà pour le public un multihistrion: selon l’heure Matamore, Rodomont, Polichinelle et Pantalon, dix pour le prix de Toutenun. Celui qui vous fait avaler l’épluchure et le couteau.
Celui qui invite Bachar al-Assad au 14 juillet à côté d’anciens résistants.
Celui qui embrasse Kadhafi avant de lui planter un poignard dans le dos, ou bien c’est après, on ne sait plus. Voyons: le reniement, la traîtrise, ce ne sont que des excès de vitesse. Des illusions.
Allons, je vais relire Brecht et Richard III: on retrouvera les modèles immenses de cet imitateur. Je sais, nous n’avons plus le temps!
Tiens, l’autre jour, il a fait De Gaulle: «Aidez-moi!» criait-il. Mais comme l’adaptation n’était pas à l’identique, on voyait passer sur la scène comme l’ombre d’un vieux maréchal. Vous vous souvenez? «J’ai tout donné ! Même ma personne j’en ai fait don à la France.»
Qui d’autre cabriole sous le chapiteau? Ici un remake, cruel et sans poésie du terrible Assommons les pauvres de Baudelaire. Sauf qu’à la fin de cette version dégradée, le pauvre, mis en pièces, ne casse pas la figure à son assommeur, du moins pas sur cette page.
Passons. Il n’y a là qu’un seul être dont les hourras du public n’atténuent pas l’inépuisable solitude. «Aimez-moi! Encore! Encore! Encore!» crie-t-il. Et j’entends «Moi encore Moi encore! La chose publique, c’est moi!» Le pauvre homme! C’est qu’il n’est pas donné à tout Ui d’imiter De Gaulle dignement.
Et les autres? Les Autres! Vite! Réveillons l’éthique! Je ne viens à moi-même, à ma responsabilité, que depuis l’autre, nous disaient Derrida et Lévinas. Ne pas les oublier! Ne pas oublier. Ne pas laisser oublier les plus faibles, les moins nantis, les plus confiants, les plus menacés. Ne pas laisser tomber les jeunes et ne pas «assumer» d’oublier les plus vieux.
Vous vous souvenez, comme il utilisait, le pauvre homme, le mot «courage», dans la pièce?
Son courage à lui: taper fort sur les plus faibles. Avec quelle férocité, hein, on intervient dans les affaires de la Grèce. Par contre, en Syrie, on verra plus tard. Et pan! sur les chômeurs, faut dire qu’ils votent peu, tant pis pour eux. Pauvre courage. Pauvre mot: les mots ont du mal à se défendre. La langue aussi, livrée au hachoir électrique, mordue, mise en bouillie, blessée.
Il va nous falloir travailler de toutes nos forces pour panser tant de plaies. Et pour nous remettre à penser.
Il nous faut du temps pour penser aux Algéries.
Cela fait cinquante ans que nous ne trouvons pas le temps profond, patient, abondant, d’écouter tous ceux, si nombreux, pour qui le mot Algérie met le cœur à vif. Combien sont-ils? Ceux qui pleurent, ceux qui ne sont pas pleurés, ceux qui ont été obligés de se taire et qui ont envie de parler avant de mourir, ceux qui… Je pense aux 600 000 ou 700 000 morts (sans distinction d’origine) en quelques atroces années de la guerre d’Algérie. Sans oublier les 20% de la population indigène massacrés par l’armée française en 1830.
Je pense aux appelés, deux millions, je crois, de jeunes que l’on a en quelques jours ordonné tueurs. Je pense au mot «pacification». Au mot «rebelle»… Je pense aux tués, et à ceux qui sont rentrés «tus», jusqu’à présent. J’entends qu’ils veulent dire, faire la vérité. Je pense aux mutilés de l’exil et de l’exode, pieds-noirs ou musulmans: un million et demi peut-être en 62. Avec leur histoire encore blessée, pas encore soignée. Avec la douleur d’avoir goûté, du jour au lendemain, au défaut de l’Hospitalité.
Ne pas oublier. Écouter chacun. C’est long. C’est vital pour nous. Nous ne devons pas être le pays sans temps, sans mémoire, sans égard, où trop de gens se sentent, même avec des «papiers» comme on dit, traités comme des corps étrangers. J’ai peur de celui qui attise la vieille xénophobie comme un apprenti-sorcier prêt à mettre le feu à tout ce qui n’est pas Egomoi: feu sur l’Europe, feu, aveuglément, indifféremment, sur la mémoire, sur l’amitié, sur la solidarité, sur la parole donnée, sur la promesse.
[L’Ui] l’agneau, l’autre le bouc émissaire. En quelques années le carcheur est devenu une pelleteuse géante. On enfouit. On efface. Il n’y a ni passé ni avenir. Et comme le présent ne fait que passer, l’humanité pourrait bien nous manquer.
Ne pas oublier l’eau, ne pas oublier l’air. Ne pas oublier l’art. Sauver la politesse qui fait attention à autrui.
Ne pas oublier le bonheur de créer au travail, le bonheur de travailler utile et honorablement. Jamais autant qu’aujourd’hui il n’y a eu autant de gens, autant d’entre nous, privés de travail ou travaillant comme des damnés.
Ne pas oublier les Japonais du peuple, pas les gouvernants, qui inventent des centaines de réponses à la catastrophe et à l’irresponsabilité des pouvoirs gouvernementaux.
Ne pas se laisser voler les mots de la bouche et le vrai courage du cœur. Ne pas laisser Toutenun confisquer l’avenir et ses surprises.
Réveillons l’éthique, pansons la langue, évoquons les amis qui sont partis et que nous ne quittons pas. Inventons l’avenir. — Hélène Cixous, Libération, 15 mars 2012.
© Couverture de Jacques Derrida: Adieu à Emmanuel Lévinas, Galilée, 1997.

dimanche 11 mars 2012

La politique en quarantaine




Il paraît que chaque jour apporte sa mauvaise nouvelle. C'est en effet une mauvaise nouvelle que la planète soit menacée d'un changement climatique qu'elle ne supportera pas; que la crise économique et sociale compromette la simple vie de mes enfants dans la décennie qui vient, sans parler de mes petits-enfants; que mon pays, la France, souffre tous les jours de la désindustrialisation, de la déqualification et du déclassement; qu'autour de moi, le le mot même d'Europe devienne un épouvantail; que les gouvernements soient de plus en plus des commis au service de puissances qui ne les élisent pas; que soient relativisés par nos Diplodoctus et leur petit Monde certains universaux comme la démocratie et les droits des hommes et des femmes; que des puissances politiques qui rejettent explicitement ces références (Russie, Chine par exemple pour être clair) suscitent et confortent partout des Pères Ubu — «Avec ce système, j'aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m'en irai» —; que le conflit du Moyen-Orient soit devenu la nouvelle guerre de cent ans; que, sur tous les continents, des dictateurs et des imposteurs emprisonnent, torturent et assassinent des consciences vigiles et des peuples entiers. Oui, chaque jour m'apporte ses douleurs et me rend le temps plus pesant.

Mais à quarante jours de l'élection présidentielle de mon pays, ma mauvaise nouvelle est le silence complet de ces candidats sur toutes ces questions. Et le mépris qu'ils me signifient à force de me jeter ainsi quelques os à ronger: le 14 juillet, le mariage gay, la «civilisation», la viande halal, ou la présence du mot «race» dans la Constitution. Chaque jour qui passe m'assène la même mauvaise nouvelle: l'un fait tout pour perdre et ce serait tant mieux si cela n'incitait l'autre à ne rien faire, ne rien dire, ne rien penser, si soucieux de ne rien compromettre qu'il se met prudemment en congé de toute articulation, et c'est tragique. Je me sens traité comme un être privé de raison.

Un mot tout de même sur cet Article Premier de la Constitution, qui dit in extenso: «La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales.» Comme tout le monde, je connais les difficultés du mot «race». Mais à les couper ainsi de tout contexte et de toute intention, le mot «origine» et «religion» ne me semblent guère plus univoques. Je tiens simplement à ce que ma Constitution continue d'une façon ou d'une autre à inscrire en Article Premier l'interdiction de toute discrimination sur la couleur des peaux, la forme des crânes, — têtes rondes têtes pointues —, la texture des cheveux, la courbure des nez et la présence ou l'absence de prépuce. Je prendrai pour une très mauvaise nouvelle la suppression de cet interdit et ne saurai plus très bien ce que voudra alors dire être antiraciste. Moi aussi mon Jaurès: «Je n'aime pas les querelles de race, et je me tiens à l'idée de la Révolution française, si démodée et si prudhommesque qu'elle semble aujourd'hui, c'est qu'au fond il n'y a qu'une race: l'humanité». Depuis le temps des Lumières, les lois ont aussi un esprit.

© Gravure, signée Pérot. G. Bruno (Augustine Fouillée née Tuillerie, sous ce pseudonyme en hommage à Giordano Bruno): Le Tour de la France par deux enfants, 1877.

mardi 6 mars 2012

Frederick Wiseman: Crazy Horse (2011)




Frederick Wiseman est l'auteur de quarante films en plus d'un demi-siècle, principalement centrées sur les réalités de son pays, les États-Unis en ces décennies décisives. Le cinéaste aime aussi Paris qu'il connaît depuis sa jeunesse, où il a souvent travaillé pour son cinéma et pour le théâtre, et où il réside une bonne partie de l'année. Nous publierons prochainement un ouvrage complet sur l'ensemble de son œuvre. Tenons-nous en aujourd'hui à son dernier film sorti en 2011, Crazy Horse, qu'après La Danse / Le Ballet de l'Opéra de Paris, les éditions Montparnasse rendent disponible en DVD et en Blu-ray. Le livret d'accompagnement est confié à Pierre Legendre, pour un texte: Un théâtre de nus habillés de lumière, et pour une conversation avec Frederick Wiseman.
Frederick Wiseman: Crazy Horse (2011). — Inventeur du Crazy Horse en 1951, Alain Bernardin (1916-1994), était un homme d'affaires, mais habité d'un zeste de folies et en quête d'une filiation noble: «Pas de plumes, Pas de parure extravagante. Je travaille sur le corps des femmes comme ont travaillé les sculpteurs ou les peintres. En somme, j'aurais voulu être Modigliani». Et comme les mythes l'exigent de tout créateur, d'une main de fer il mena ses innombrables modèles.

L'établissement appartient aujourd'hui à un consortium belge dirigé par Philippe Lhomme, qui a confié son administration à Andrée Deissenberg, venue du Cirque du Soleil. Après plusieurs années de stagnations et de querelles entre héritiers, le Crazy Horse doit redevenir un lieu mythique et lucratif à la fois, sous la pression de ses nouveaux actionnaires. Ils ont donc choisi de célébrer en 2011 son soixantième anniversaire avec Désir. Voilà les filles prises en mains par le chorégraphe et danseur Philippe Decouflé, bien connu pour ses mises en scène d'événements spectaculaires. Un autre personnage de la vie parisienne, le photographe et danseur Ali Mahdavi, lui apporte son concours comme directeur artistique. Le film se charge de montrer plus précisément les différents rôles, confusions et répartitions.

Andrée Deissenberg a permis à Frederick Wiseman de tourner les répétitions du spectacle et les coulisses du théâtre. Elle témoigne: «Frederick Wiseman fut le témoin discret et perspicace du travail de création, des frustrations, des doutes mais aussi de l’exaltation et des joie liées à celle-ci. Réinventer le Crazy était un réel challenge et Frederick Wiseman a su capter ces moments historiques avec tendresse et discernement».

En effet, le cinéaste reste constant dans l'estime et l'écoute qu'il apporte à tous les individus dont il témoigne, quelles que soient leurs positions sociales, leurs apparentes limites intellectuelles ou morales, où même les divergences qu'on devine parfois mais dont il prend soin de ne jamais accabler les personnes. Cependant, en abordant cette troisième institution parisienne, après La Comédie-Française ou l'Amour Joué (1996) et La Danse / Ballet de l'Opéra de Paris (2009), les désirs du cinéaste sont plus diversifiés et plus contradictoires.

C'est d'abord l'occasion, comme dans Boxing Gym (2010), de s'offrir un décor, des lumières, des techniciens, un agencement, d'une sophistication dont il ne pourrait financer le premier projecteur ― «Le film a coûté cent quarante mille euros. Le budget déjeuner pour un film d'Hollywood. Mais il faut les trouver, c'est difficile, même pour moi. Ici, heureusement, Canal + m'a donné l'argent». Et un ensemble d'actrices et d'acteurs hors de ses moyens, bien plus érotiques dans leurs loges, dans les pauses, dans les répétitions que le soir du spectacle sur la scène.

Son adoption de la caméra vidéo haute définition depuis La Danse fait ici merveille. Magnifiant lumières, couleurs, textiles, plastiques et plexiglas, miroirs, les reflets narcissiques ou créateurs d'étranges monstres, enregistrant fidèlement arlequins kaléidoscopes, effets spéciaux, projections sur transparences, vertiges cinématiques venus du Optical art, ses images prolongent le cinéma expérimental américain, comme issues de la grande école de Paul Jeffrey Sharits (1943-1993) ou même des inventions pionnières de Len Lye (1901-1980).

De même, Wiseman est attentif à élaborer de ces plans de pur cinéma que ne verront jamais les spectateurs depuis leurs tables et leurs sièges: cuisses, jambes, croupes, dos cambrés jusqu'à leur disparition en vagues d'un océan ou en dunes d'un désert, pieds haut perchés dans des escarpins Louboutin, ou en groupes serrés de près. Toute cette grammaire du corps en morceaux que Wiseman avait déjà explorée dans le monde voisin de Model (1980) et dans la cellule à tout faire de Seraphita's Diary (1982) se chargerait de l'irréalité du dessin animé si elle ne figurait aussi la silencieuse résistance des corps à devenir objets. Elles perdent ici jusqu'à leurs noms, pour ne plus répondre qu'à de violentes et interchangeables impositions: Lumina Klassika, Zula Zazou, Fiamma Rosa, Nouka Karamel, Zonnie Rogène, Volta Reine, Lady Pousse-Pousse, Loa Vahina, Jade Or, ou Psykko Tico, sans les citer toutes.

Alors, mouche sur le mur durant onze semaines et dès le second jour, ce cinéaste les a côtoyées aussi en pied, ailleurs que sur scène ou en séances d'essais, enregistré leurs rires devant un bêtisier de télévision où de grandes étoiles de la danse russe se cassaient la figure, et leurs débats sérieux face à un Decouflé à la dérive. Soudain ces corps réunis au repos pensent bien. Quand un cinéaste croise enfin des femmes, elles savent à leur tour le reconnaître, témoigner après coup: «En quelques images, Wiseman nous fait comprendre les nécessités du budget d’une revue et les exigences de la création. Nous autres danseuses, n’avions pas conscience de ces données, même lors de nos réflexions en réunions de travail».

Dans la bonne tradition du faux chic pour riches et touristes, le spectacle s'appelle Désir, mais la vraie question est celle de l'expression et de la suggestion de différents fantasmes, des plus évidents aux plus clandestins:

― Fantasmes des spectateurs qui doivent trouver un suffisant appel pour dépenser tant d'argent. Une place debout au bar coûte soixante-dix euros et un box privé VIP commence à mille euros. Sans oublier les breloques, les produits dits dérivés et les photographies de soi immortalisant leur passage, aussitôt tirées à la pelle sur des machines semi-industrielles.

― Fantasmes du metteur en scène qui, sous l'idéal rationalisé de la création artistique, doit trouver en lui des pulsions en accord avec les axes de l'établissement: culte du lesbianisme et de la masturbation, jamais d'hommes sur scène sauf dans des intermèdes réservés pour eux seuls, c'est à ce prix que les femmes peuvent constituer la moitié séduite de l'assistance. Car il s'agit ici de partir des femmes pour toucher les femmes d'abord et par elles emporter les hommes par les deux bouts. Formaté par les codes de la nuit, le matois Ali Mahdavi livre les références: «Saint-Laurent, Marlène Dietrich, Helmut Newton», et situe modestement son apport: «La légitimité est à Philippe. Disons que je suis plus attentif que lui aux costumes et à tout ce qui touche à la mise en scène de soi-même». Reste à Philippe Decouflé, selon ses propres mots, à «chapeauter l'ensemble de la cohérence».

― Fantasmes des danseuses, car quel autre démon pousse ces colombes à se soumettre aux crocs d'une audition d'une rare cruauté où, en rang comme du bétail ― Wiseman avoue avoir pensé à Meat (1976), son film sur les abattoirs du Colorado, en tournant cette séquence ― elles consentent à se cambrer et à se tourner pour montrer leur croupe à de chuchotants Cerbères, avec l'évidente ambition de chercher davantage que de quoi vivre, dans ce microcosme dont elles savent, et désirent sans doute, la rigueur morale et la censure sexuelle? Alors l'une d'elles peut murmurer, en russe: «Moi, je ne suis qu'une ombre et vous une clarté». Et toujours au fond la mise à mort de l'objet du désir, quand une femme entravée dans les liens descend lentement au fond de l'océan: «Se noyer est un bonheur» susurre la diseuse russe.

― Fantasmes enfin des actionnaires, d'enrichissement sans fin et de pouvoir maximal: «Le Crazy Horse ne ferme jamais», trouvant, eux, leur traduction dans la réalité, par la manipulation indirecte d'une douzaine de femmes nues déléguée à tous ces rêveurs, la maîtresse-femme, les deux artistes en renom et le discret contrepoint des machinistes et de leurs treuils et cintres, tapis roulants, orgues à lumière, consoles, ordinateurs. Mais attention: «ils ne payeront jamais soixante personnes à ne rien faire».

Dans son corps et dans sa voix même, la costumière et créatrice parisienne de lingerie de luxe Fifi Chachnil incarne exactement ce dédoublement entre fantasmes et réalités. Habillée en écolière et parlant de façon enfantine lorsqu'elle s'adresse à l'une des filles de la troupe, c'est en tailleur noir qu'elle menace Philippe Decouflé de démissionner s'il continue ainsi à changer d'idée toutes les semaines: «On ne déconne pas avec les filles toutes nues». Si Make me crazy est le slogan de la maison et le mot d'ordre donné à Philippe Decouflé, elle ne lui reconnaît pas le droit de l'appliquer sur elle.

Ici comme chez lui, Wiseman ne cesse d'interroger l'institution, ses rouages politiques et économiques, ses contraintes et ses roueries, son travail, ses performances et ses réussites. Et dans le même temps, l'apprivoisement de la caméra vidéo a certainement accompagné une évolution plus contemplative de son regard. Après tout, l'homme a parfois le droit, dans cette ville qu'il aime ― encore que le film ne soit sorti que dans dix-neuf salles en France ―, d'en jouir sans être condamné à se soumettre à ceux qui exigent de lui conformité à leur Wiseman, une caricature fondée sur une ignorance parfois encyclopédique de son œuvre.

L'homme de cinéma témoigne des jeux du théâtre dans les institutions sociales. L'homme de théâtre aborde ici l'illusion théâtrale comme une expérience de vie, sans la charger outre mesure de la mission de nous aider à comprendre le vaste monde, ce dont plus de trente autres films ont su si bien s'acquitter.

© Frederick Wiseman: Crazy Horse (2011).

vendredi 2 mars 2012

Actualité d'Alexis de Tocqueville




Ce discours a été prononcé par le député normand Alexis de Tocqueville à la Chambre des Députés le 27 janvier 1848. On en lira de plus larges extraits dans les archives de l'Assemblée nationale. La Révolution de 1848 a éclaté le 22 février, moins d'un mois plus tard. Au-delà, comme disait Giuseppe Tomasi di Lampedusa, mais à propos de Stendhal, on n'en a pas fini avec Alexis de Tocqueville.

Je crois que nous nous endormons sur un volcan. — Si je jette, messieurs, un regard attentif sur la classe qui gouverne, sur la classe qui a des droits et sur celle qui est gouvernée, ce qui s'y passe m'effraie et m'inquiète. Et pour parler d'abord de ce que j'ai appelé la classe qui gouverne, et remarquez bien que je ne compose pas cette classe de ce qu'on a appelé improprement de nos jours la classe moyenne mais de tous ceux qui, dans quelque position qu'ils soient, qui usent des droits et s'en servent, prenant ces mots dans l’acception la plus générale, je dis que ce qui existe dans cette classe m'inquiète et m'effraye. Ce que j'y vois, messieurs, je puis l'exprimer par un mot: les mœurs publiques s'y altèrent, elles y sont déjà profondément altérées; elles s'y altèrent de plus en plus tous les jours; de plus en plus aux opinions, aux sentiments aux idées communes, succèdent des intérêts particuliers, des visées particulières, des points de vue empruntés à la vie et à l'intérêt privés. [...]

Or, qu'est-ce que tout cela, sinon une dégradation successive et profonde, une dépravation de plus en plus complète des mœurs publiques? Et si, passant de la vie publique à la vie privée, je considère ce qui se passe, si je fais attention à tout ce dont vous avez été témoins, particulièrement depuis un an, à tous ces scandales éclatants, à tous ces crimes, à toutes ces fautes, à tous ces délits, à tous ces vices extraordinaires que chaque circonstance a semblé faire apparaître de toutes parts, que chaque instance judiciaire révèle; si je fais attention à tout cela, n'ai-je pas lieu d'être effrayé? N'ai-je pas raison de dire que ce ne sont pas seulement chez nous les mœurs publiques qui s'altèrent, mais que ce sont les mœurs privées qui se dépravent? (Dénégations au centre.)

Et remarquez, je ne dis pas ceci à un point de vue de moraliste, je le dis à un point de vue politique; savez-vous quelle est la cause générale, efficiente, profonde, qui fait que les mœurs privées se dépravent? C'est que les mœurs publiques s'altèrent. C'est parce que la morale ne règne pas dans les actes principaux de la société, qu'elle ne descend pas dans les moindres. C'est parce que l'intérêt a remplacé dans la vie publique les sentiments désintéressés, que l'intérêt fait la loi dans la vie privée.

On a dit qu'il y avait deux morales: une morale politique et une morale de la vie privée. Certes, si ce qui se passe parmi nous est tel que je le vois, jamais la fausseté d'une telle maxime n'a été prouvée d'une manière plus éclatante que de nos jours. Oui, je le crois, je crois qu'il se passe dans nos mœurs privées quelque chose qui est de nature à inquiéter, à alarmer les bons citoyens, et je crois que ce qui se passe dans nos mœurs privées tient en grande partie à ce qui arrive dans nos mœurs publiques. [...]

On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n'y a pas d'émeute; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire, avec une sincérité complète, que je crois que vous vous trompez. Sans doute, le désordre n'est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement, mais la société même, à l’ébranler sur les bases sur lesquelles elles reposent aujourd'hui? Ne voyez-vous pas que, peu à peu, il se dit dans leur sein que tout ce qui se trouve au-dessus d'elles est incapable et indigne de les gouverner; que la division des biens faite jusqu'à présent dans le monde est injuste; que la propriété y repose sur des bases qui ne sont pas des bases équitables? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d'une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles amènent tôt ou tard, je ne sais pas quand, je ne sais comment, mais elles amènent tôt ou tard les révolutions les plus redoutables? Telle est, messieurs, ma conviction profonde; je crois que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan (Réclamations); j'en suis profondément convaincu (Mouvements divers). [...] — Alexis de Tocqueville. Extraits du discours à la Chambre des Députés, le 27 janvier 1848.

samedi 25 février 2012

Caroline Fourest: Les yeux ouverts sur la Syrie




Dans Ralentir Travaux, nous apprécions souvent les articles de Caroline Fourest. Créons donc un tag à son nom, afin de pouvoir retrouver facilement ceux que nous avons choisi ici de sauver d'un éventuel oubli. Et renvoyons aussi à la saine lecture de son blog personnel.

Il y a quelques mois, nous pressentions bien ici que la défaite du tyran syrien mettrait beaucoup de temps et serait sanguinaire, compte tenue des indéfectibles soutiens sur lesquels il peut compter de ses collègues et homologues chinois, russe et iranien. En disciple zélé, sept mois plus tard, il tue, bombarde, emprisonne et torture un peuple qu'il ne peut plus dire sien. Comme ce peuple d'Iran qui a ouvert la voie et à qui les mouvements en cours dans les pays arabes et ailleurs doivent tant.

Enfin, nous sommes depuis assez longtemps attentifs aux ambiguïtés du fonctionnement et de l'engagement de l'ONU — sans parler du rôle de ses diverses commissions en matière de défense des Droits de l'Homme — pour continuer à nous demander ici si l'assemblée ne remplit pas, en dépit de ses idéaux et de ses déclarations, les fonctions d'une sorte de machine de guerre.

Les yeux ouverts sur la Syrie. — Rien, absolument rien ne peut justifier de fermer les yeux sur les massacres en Syrie. Ni les désillusions attendues du printemps démocratique ni le précédent libyen. Les habitants d'Homs subissent un pilonnage sanglant. Les rares témoins sont pris pour cible. Les observateurs de la Ligue arabe ont été baladés. Les informations les plus alarmantes et les plus difficiles à vérifier circulent. D'après Al-Arabiya, des opposants au régime iranien affirment que leur gouvernement a fourni un four crématoire à son allié syrien. Installé dans la zone industrielle d'Alep, il tournerait à plein régime... Pour brûler les cadavres des opposants tués ? On compte au moins six mille morts et plusieurs milliers d'opposants disparus.

Comment l'ONU pourrait rester silencieuse sans trahir sa raison d'être? L'Assemblée générale, où siègent l'ensemble des nations, a parlé, mais le Conseil de sécurité, son bras armé, est retenu par les veto russe et chinois. En Libye, il a fallu un bain de sang annoncé à Benghazi et les outrances du colonel Kadhafi pour forcer la main de ces deux géants, très souvent partisans du «charbonnier est maître chez soi».

En dépassant leur mandat, les forces intervenues en Libye ont sauvé des vies, restauré la solidarité et redonné ses lettres de noblesse à la «communauté internationale», mais elles ont aussi facilité la réticence actuelle. Même si, bien sûr, la vraie raison est ailleurs... Dans la peur de voir l'ONU se mêler de toutes les atteintes à la démocratie. Ce que ni la Chine ni la Russie ne souhaitent, surtout en période si troublée. Au vu des crimes en cours, leur veto s'apparente à une complicité.

L'intervention armée en Syrie n'est pas pour autant une évidence. Pour toutes les raisons que l'on connaît. Le risque d'apparaître comme une opération occidentale, et non universaliste. D'où la nécessité d'un accord de l'ONU et de confier le gouvernail à la Ligue arabe, malgré leurs arrière-pensées concernant le Qatar. L'autre risque, lui aussi bien connu, est pour l'après. L'éclatement clanique et religieux, l'épuration qui pourrait cibler les Alaouites, la montée en puissance des intégristes sunnites et les tensions qui en résulteront avec les minorités religieuses, notamment chrétiennes. D'où l'importance de privilégier l'envoi d'une force d'interposition à la livraison d'armes aux insurgés.

Ces risques pour l'après existent et ne doivent pas être niés. Mais ce n'est tout simplement pas l'heure d'y songer. Le présent est au sang versé par Bachar Al-Assad et ses sbires. Le tyran d'aujourd'hui, c'est lui. Sous ses bombes, sous ses balles, il n'existe ni clans ni intégristes. Seulement des victimes.

La diplomatie internationale est un art délicat, qui navigue toujours entre deux excès. Celui de l'ingérence et celui de l'indifférence. Le premier excès nuit au destin des nations. Le second au destin de l'humanité. En tout cas lorsque les crimes commis dépassent le cadre d'une répression excessive pour basculer dans le massacre systématique. C'est le cas en Syrie. Il est donc urgent de faire passer le destin commun de l'humanité avant celui des nations. — Cette chronique a été publiée dans Le Monde du 25 février 2011. Essayiste et journaliste, rédactrice en chef de la revue ProChoix, Caroline Fourest a publié récemment La Tentation obscurantiste (Grasset, 2005) et La Dernière Utopie (Grasset, 2009).

© Photographie: Agence Reuters — Stephanie McGehee.

vendredi 17 février 2012

Mai 2012: vers une majorité silencieuse?




Après une période de fatigue, reprenons notre rhapsodie sur ces prochaines élections présidentielles entamée en décembre 2009, réunie sous cette table: Vers 2012.

Représentant à l'heure actuelle les trois quarts des intentions de vote — à droite le président sortant et pas loin l'éternel béarnophone; à gauche mais avec de moins en moins d'insistance là-dessus, le socialiste rassurant les financiers londoniens sur la disparition des communistes en France, eux-mêmes fédérés à de traditionnelles forces de gauche derrière le quatrième — les quatre candidats principaux à l'élection présidentielle déclarent souhaiter le maintien de la France dans la zone euro. Dont acte sur une option centrale pour le futur immédiat et proche.

Une remarque préliminaire concernant les électeurs d'extrême-droite, une bonne partie du quart restant. Fondant tout leur projet sur la sortie de la zone euro, ils n'auront plus aucun moyen de se ranger dans le jeu du second tour, sauf à se renier absolument. Leurs leaders ne pourront donc que recommander l'abstention ou faire comprendre de façon voilée et politicienne leurs choix, d'autant que les concurrents du second tour, de façon tout aussi politicienne, payeront le prix nécessaire pour trouver leurs voix infiniment respectables le moment venu, ce que d'ailleurs elles sont. Mais ce dilemme n'est pas le nôtre.

Quant aux électeurs du Front de gauche, rien n'est jamais joué avant le scrutin et ils peuvent évidemment espérer que, présent au second tour, leur porte-parole devienne président dans un grand élan populaire. On se divertirait ce coup de pied dans la fourmilière si cette configuration n'était pas la meilleure garantie de réélection pour le candidat sortant. La théorie du «chaque chose en son temps» est un piège, d'autant que le rôle et le sens de cette candidature ne sont pas dans cette utopie démobilisatrice et contre-productive. C'est avant le premier tour que les forces réunies derrière le Front de gauche doivent préciser leurs propres positions afin de les transformer en un incontournable soutien et être en même temps en mesure d'exiger des éclaircissements de celui qui a toutes chances d'avoir prioritairement besoin de leurs voix au second tour. Dans la confusion des valeurs et des idées qui présideront au second tour et à son chantage au grand balayage, en dehors des positions déjà clarifiées il n'y aura place alors que pour les démissions et les soumissions.

De façon plus centrale, le quinquennat dessiné par ces quatre noms repose donc sur la monnaie unique et la poursuite de la construction européenne. Ceux qui parmi nous aspirent de façon réaliste à de véritables propositions de changement devraient au moins exiger de celui qui risque de devoir les assumer qu'il renonce aux effets oratoires faciles, aux mots d'esprit qui n'en donnent à personne; que ses lieutenants et lui cessent de penser qu'il suffit de profiter des réflexes de rejet pour se dispenser d'aborder — plus concrètement que par des mouvements du menton et de vagues considérations sur la croissance — les modalités de la poursuite de la construction européenne et tout de suite, les modifications du traité qu'il entend proposer aux autres gouvernements avant de nécessairement le ratifier. Devons-nous nous satisfaire de l'extraordinaire argument de son chef de campagne selon qui c'est au Parlement à ratifier un traité et qu'on a donc tout le temps de voir, après avoir voté aux présidentielles et aux législatives comment les choses se passeront, une fois qu'auront été élus lui et la nouvelle Chambre?

Un raisonnement analogue s'applique d'ailleurs aux inimaginables silences du principal compétiteur sur les questions de politique étrangère, domaine pourtant réservé par tradition au chef de l'État. Voterons-nous dans deux mois pour quelqu'un qui ne dessine rien face aux immenses reconfigurations en cours autour du rôle mondial des États-Unis? de la montée en puissance de diplomaties comme celles de la Russie, de la Chine ou de l'Inde, en particulier dans nos traditionnelles sphères d'influence comme le bassin méditerranéen ou l'Afrique? de l'avenir complexe des pays arabes et des options que leurs forces démocratiques attendent de notre gouvernement, sans parler de la toujours nouvelle guerre de Cent ans au Moyen-Orient? Là aussi, le candidat du changement semble croire aux vertus rassembleuses du silence.

Devrons-nous donc voter, non plus seulement par défaut mais en ignorance de cause? Par deux fois déjà, nous avons vu dans quelles défaites puis impasses nous aura mené le sophisme politique du "Tout sauf". Le grand danger où nous sommes est que, pour la première fois, cette absurdité politique risque de suffire à la victoire aux points. Plus le rejet du président sortant est fort, plus il est aisé mais lâche au soupirant de s'abandonner au courant et d'éviter les sujets qui demandent clarté et engagements. Et nous courrons alors le risque de ne plus savoir pour quoi on aura voté, ni même pour qui.

© René Magritte:
Les amants (1928), collection Richard S. Zeisler, MoMA de New York.

samedi 4 février 2012

Gérard Miller: Rendez-vous chez Lacan (2011)




Les Éditions Montparnasse publient aujourd'hui un nouveau DVD,
Rendez-Vous chez Lacan, un film écrit et réalisé par Gérard Miller. Notre collaborateur Philippe Méziat nous en offre la recension. Philippe Méziat s'est récemment entretenu avec nous de ses liens avec Jacques Lacan. Merci à lui.

Bravo Gérard Miller! — Les suppléments qu’offre le DVD par rapport au film projeté à la télévision à la fin de l’année 2011 permettent de mieux comprendre les intentions de l’auteur de ce court métrage, Gérard Miller, psychanalyste et enseignant, frère de Jacques-Alain Miller, lui-même gendre de Jacques Lacan, mort en 1981. Ce film fait partie des œuvres qui ont marqué le trentième anniversaire de cette disparition, tout comme la Vie de Lacan que J. A. Miller a commencé de publier, et dont on attend la suite (1).

En réalisant ce film, Gérard Miller a voulu partager avec le plus grand nombre ce qu’il avait découvert, compris, aimé dans la personne de Lacan. Dans le supplément qui lui est consacré, il finit par reconnaître d’ailleurs, et de façon presque exaltée, que ce vœu est en contradiction avec ce que la psychanalyse projette, qui n’est pas de guérir des maladies en général, névroses ou psychoses, ou de réduire des symptômes, mais d’écouter un sujet dans sa particularité, et d’en faire advenir le désir. Cela dit, l’auteur des Écrits avait déjà répondu en acte à l’objection puisqu’il avait accepté, en 1973, d’être filmé dans son bureau, par un tout jeune cinéaste qui a fait son chemin depuis, Benoît Jacquot. Questionné par Jacques-Alain Miller, à qui il avait confié le soin de rédiger ses séminaires, Jacques Lacan avait ainsi dévoilé à à vingt heures trente (!) une partie de son enseignement. Ce fut Télévision, diffusé en deux épisodes et transcrit ensuite dans un petit volume.

Gérard Miller ayant découvert par ses attaches familiales que «Lacan était un type absolument étonnant», il a estimé «qu’il n’y avait aucune raison de ne pas le faire savoir au plus grand nombre». Il s’y emploie tout au long d’un film d’une grande rigueur, dont le montage est tiré au cordeau, et la tonalité générale marquée du sceau de l’enthousiasme. On commence le parcours qui conduit vers le rendez-vous, pour la terminer à Venise, cité admirablement métaphorique des constructions de l’Inconscient (mais Rome eut aussi fait l’affaire), et on découvre au fil de nombreux entretiens habilement découpés la personnalité d’un psychiatre, psychanalyste et enseignant qui fit scandale parce qu’il fut courageux dans ses choix, acceptant de prendre des risques en permanence, qui voua sa vie à ses patients (de sept heures du matin à plus d’heure le soir) et à la transmission de ce qu’il avait découvert à leur écoute. Il reçut au 5 rue de Lille, dans un appartement assez exigu, soutenu et épaulé par la fidèle Gloria, sa secrétaire, et l’on découvre petit à petit les aspects essentiels de sa pratique au fil des témoignages de ses analysants devenus pour la plupart psychanalystes à leur tour. «Il te prenait d’une main et te secouait de l’autre» dit l’un, cependant qu’Éric Laurent est absolument impayable (c’est le cas de le dire) quand il évoque la façon dont Lacan se faisait payer les séances. Qui n’étaient pas tarifées, comme du temps de Freud, mais adaptées à chacun, et l’on apprend ainsi que Joseph Attié ne paya les siennes qu’au bout d’un an!

Ayant demandé à Lacan pourquoi la psychanalyse était parfois si rebutante, au point qu’on cherche à en esquiver la rigueur, Gérard Miller s’entendit répondre quelque chose du genre: «La vérité est toujours incommode à supporter. Et il se peut que la psychanalyse finisse par nous apprendre sur nous-mêmes ce que nous préférerions ignorer. Plus nous approchons de la vérité de notre histoire, plus nous avons envie de lui tourner le dos.» On pénètre et on séjourne aussi dans la salle d’attente du docteur Lacan, grouillante de monde ou vide selon les moments, et on comprend que sa façon de briser les standards ait pu conduire à une exclusion excommunication») des cercles orthodoxes freudiens. Au sujet des séances à durée variable il est dit qu’elles «sont les seules qui peuvent attraper quelque chose d’un instant de l’ouverture de l’Inconscient». Petit à petit, on voit ainsi se dessiner dans sa vivacité le portrait d’un grand vivant, d’un homme au «désir en béton armé (2)», toujours en avance d’un temps sur la vie, jamais fasciné par le passé ou plongé dans des souvenirs. Lacan, qui avait épousé l'actrice Sylvia Bataille, était en relation avec de nombreux artistes, intellectuels de son époque, il savait mettre chacun au service de ses projets, et il eut la chance de trouver en Jacques-Alain Miller «l’au moins un qui sait me lire», confiant à ce dernier le soin de rédiger tous ses séminaires.

Marqué par une sorte de piété familiale qui se comprend à l’heure où les jalousies, les mauvais coups et les procès d’intention sont encore légion autour du corps de Lacan, ce film est aussi emballant que le fut le diable d’homme dont il restitue la présence. Le regarder sans prévention est évidemment une condition nécessaire. On ne le conseillera donc pas à ceux qui ont, sur la personne, la pratique et l’enseignement du docteur Lacan, voire sur la psychanalyse en général, des idées déjà bien arrêtées. Il est difficile de faire avancer les ânes, et il ne sert à rien de les fouetter.

1. Jacques-Alain Miller, Vie de Lacan, Navarin, 2011. Puisque l’actualité nous en offre l’occasion, signalons qu’Élisabeth Roudinesco, qui a publié également fin 2011 Lacan envers et contre tout (Ed. du Seuil) vient d'être condamnée le 11 janvier 2012 pour diffamation par la 17e chambre du Tribunal Correctionnel de Paris. Elle avait écrit que le célèbre psychanalyste avait été enterré «sans cérémonie et dans l'intimité» au cimetière de Guitrancourt «bien qu'il eût souhaité des funérailles catholiques». S'estimant diffamée, Judith Miller, fille de Jacques Lacan, avait porté plainte contre l’éditeur, et voit ainsi reconnue la blessure d’avoir été en quelque sorte accusée publiquement de n’avoir pas respecté les volontés de son père. Madame Roudinesco a évidemment fait appel de ce jugement.

2. Cette pertinente formule, que je tiens de l'un de ses analysants, n’est pas prononcée dans le film.

© Jacques Lacan, photographe inconnu. Tous droits réservés.


Michael Radford: Michel Petrucciani (2011)



Connu des amateurs de jazz pour ses critiques éclairées publiées dans toutes les revues spécialisées, Philippe Méziat continue ici à nous faire l'amitié de sa coopération. Il nous offre aujourd'hui ce texte, à propos de la sortie en DVD ce 7 février aux éditions Montparnasse de Michel Petrucciani, de Michael Radford.

Michel Petrucciani. — Les films sur la musique sont rarement de grandes réussites, ou alors par raccroc, sans que leur auteur se soit explicitement donné comme objectif de filmer la musique. Honky Tonk Man (Clint Eastwood, 1982) est par exemple bien plus juste que Bird, du même auteur, qui voulait expressément restituer quelque chose de la vie de Charlie Parker. Car les films sur le jazz souffrent le plus souvent, encore aujourd’hui, de la trop grande proximité de leur auteur et du sujet qu’ils choisissent de traiter. Aimer le jazz et les jazzmen constitue plutôt un obstacle quand il s’agit d’en évoquer les figures. Et si Michel Petrucciani est, dans le genre, plutôt une bonne surprise c’est que son réalisateur n’avait au départ aucun lien particulier avec le sujet, et qu’il s’est lancé dans l’affaire comme un bon professionnel du documentaire, sans plus.

Né le 28 décembre 1962 à Orange, Michel Petrucciani est mort le 6 janvier 1999 à New York. Atteint par la maladie dite des os de verre, il a néanmoins appris très tôt à jouer du piano, et s’est taillé une belle réputation dans les milieux du jazz au point que l’on considère qu’il est l’un des trois ou quatre plus importants jazzmen français avec Django Reinhardt, Stéphane Grappelli et Martial Solal — ce dernier toujours en activité.

Le film de Michael Radford est à ranger dans la catégorie des biographies filmées. Il est construit et monté à partir d’entretiens réalisés récemment avec des proches du pianiste (famille, voisins, compagnes, enfant, amis, agents, tourneurs et autres personnes l’ayant plus ou moins bien connu), auxquels le réalisateur ajoute des extraits (souvent inédits) de vidéos réalisées au long de la carrière du musicien. L’ensemble est monté avec un très grand sens de la progression dramatique et permet de suivre les épisodes essentiels de la vie de Michel Petrucciani en même temps que se construit son portrait. Un portrait qui se tient éloigné de l’hagiographie, et révèle les contradictions, les excès de langage, les écarts de vie d’un homme terriblement attachant et séducteur. On ne s’ennuie pas une seconde, à l’image du pianiste lui-même qui a vécu à grande vitesse, fuyant tout ce qui aurait pu briser son indéfectible désir de jouir de la vie, et ce quoi qu’il en coûte.

On sort de la vision de ce DVD avec le sentiment d’avoir passé un moment de très grande proximité à l’égard de l’instrumentiste, et d’avoir appris sur lui énormément de choses. Je l’avais approché trois ou quatre fois (dont deux fois en entretien public) sans jamais arriver à cerner vraiment quelque chose de sa personnalité. Certes, sa maladie, sa malformation, étaient au premier plan dans son approche, mais comme sa vie avait été construite sur la volonté de forcer le destin qui lui semblait assigné, j’ai eu tendance à me comporter avec lui comme avec quiconque. Attitude peut-être fautive, car — comme le remarque son fils, lui-même atteint par la même maladie — quand la nature vous a placé en dehors de la norme, vous n’avez le choix que de vous y soumettre dans la souffrance, ou de la dépasser en atteignant la catégorie de l’exceptionnel. Ce qu’a réussi Michel, qui considéra très tôt le piano comme un instrument qui le défiait par le ricanement de ses touches noires et blanches, qui releva le défi en osant briser d’un coup de marteau le piano-jouet que sa mère venait de lui offrir, et manifesta tout enfant des talents prodigieux. Donc tout, sauf un musicien «normal»! Et quand on ne rentrait pas dans le jeu qui faisait de lui un être irrésistible et performant, on restait sur le pas de la porte !

Ce film a donc réparé pour moi ce qu’une attitude réservée et pudique (prudente ?) m’avait caché dans la réalité. Il ne dit pas grand chose de la musique de Michel Petrucciani, mais révèle avec précision les aspects les plus étonnants de son jeu de pianiste, et explique au passage même ses incroyables talents. Parmi les questions que le film pose — ou peut amener à poser — il y a celle du moment où cet extra-terrestre arrive dans l’histoire du jazz. Il va en réveiller la somnolence, faire croire un instant à un retour de l’âge d’or, tant la force de son désir est vigoureuse et son plaisir de se trouver au milieu de ses idoles. Autre question récurrente, implicite ici: celle du caractère légendaire du musicien de jazz, liée à quelque chose qui le met en dehors des normes, trait qu’il partage avec nombre d’artistes dont on imagine mal la vie réglée et le travail à heures fixes. Et pourtant…

Un dernier mot pour souligner la chance que nous avons de disposer de tous ces documents filmés, même s’ils sont parfois de qualité moyenne. Quand on songe que de Charlie Parker il doit rester quelques minutes de films et d’entretiens, quelques rares traces écrites… D’un autre côté l’œuvre est là, et ce sont les enregistrements. De ce point de vue, et concernant Michel Petrucciani, je conseillerais plutôt les disques réalisés vers la fin de sa vie, en particulier en solo absolu (Solo Live, Dreyfus FDM 36597-8), ou avec Steve Gadd (dm) et Anthony Jackson (b) (Trio In Tokyo, Dreyfus FDM 36605). — Philippe Méziat.

© Michel Petrucciani, galerie de photos et d'images, n° 531.

vendredi 3 février 2012

Lettre 20: hiver 2011-2012



Notre raison d'être: Liber@ Te:
Un Iran libre: 1. La question iranienne, réédition d'un billet de février 2008: Mais de qui parle-t-on ici si tard?, suivi d'une chronique de Caroline Fourest: Ne bombardez pas l'Iran. — 2. Fariba Hachtroudi: Ali Khamenei ou les larmes de Dieu, avec un extrait d'Alain Frachon, L'homme qui veut fermer Ormuz, Le Monde, 12 janvier 2012.
Libertés pour le présent: 1. Quinze jours de l'automne européen. L'Europe et The Goldman Sachs Group Inc. — 2. Sauver l'essentiel, le joli refrain.
De l'écologie politique: 1. La beauté est le commencement de la terreur. Deux photographies prises à Cefalu en novembre 2011. Première Élégie de Duino de Rainer Maria Rilke. — 2. Allègre ou le triste sire, l'équipée sordide d'un imposteur.
• Parole d'homme: 1. Le Grand Collisionneur (2). Peter Higgs et son boson. — 2. Jacques Lacan: conversation avec Philippe Méziat, complété de Gérard Miller, Rendez-vous chez Lacan (DVD chez Montparnasse). —
Pour une petite histoire de Ralentir travaux: 1. La nébuleuse Ralentir travaux. —

Notre delta fertile:
Judaïca: 1. L'obscénité de prendre au mot les mots, un texte du rabbin Delphine Horvilleur, sur la ségrégation des femmes en Israël. — 2. Rwanda: la fin d'un négationnisme (3e partie d'une chronique commencée avec un négationniste bien en cour).
Italiana: 1. Vincenzo Consolo (1933-2012). —
Les Goûts réunis: 1. Le citron doux, mémoire de Tunisie.

Notre cinéma:
Les Trains de Lumière, site général: 1. Yann Le Masson: caméra samouraï. Réédition après le décès du cinéaste. — 2. Philippe Méziat: Gérard Miller, Rendez-vous chez Lacan (DVD chez Montparnasse). — 3. Philippe Méziat: Michael Radford: Michel Petrucciani (DVD chez Montparnasse).
Pour Jean-Luc Godard: 1. Jean-Luc Godard et Pierre Bourdieu, 1993-2002. —

Nos images et nos sons:
Penser par images et par sons: 1. Nous l'écouterons encore: Montserrat Figueras. — 2. Gustav Leonhardt: le dernier concert à Paris, en douze vidéos, dont son dernier bis, témoignage de Jacques Drillon. — 3. Philippe Méziat: Michael Radford: Michel Petrucciani (DVD chez Montparnasse). — 4. Table complète des diaporamas. — 5. Éveline Lavenu complète régulièrement ses albums d'acryliques et gouaches.

Rappel des

derniers billets

Notre delta fertile:
Manhattania: Ian Ference: Les ruines de New York, archéologie d'une métropole.
Pour Maximilien VoxLes Goûts Réunis: recettes de cuisine.

Notre cinéma:
Pour Jean-Marie Straub et Danièle Huillet: Suite de l'édition intégrale aux éditions Montparnasse: tome 6. Notes sur huit films.
Pour Bruno Dumont: 1. Hors Satan (2011), son dernier film.
Pour Paul Carpita: L'artiste absolu (suite).
Pour Raphaël Nadjari, un dossier complet.
Pour Frederick Wiseman: Un livre sur Frederick Wiseman, 2011, MoMA / Gallimard (dernier billet). Nos notes détaillées sur ses films ne sont plus accessibles en ligne. Nous préparons un ouvrage sur l'œuvre du cinéaste, à paraître, nous l'espérons, en 2012. Demeurent les nouvelles informatives, la documentation, des articles invités et divers entretiens avec le cinéaste.

Nos fictions: Édits & Inédits: plusieurs textes souvent assez longs, publiés ou non, qu'il convient d'imprimer selon les envies, dont on retrouvera la liste en accueil.

© Photographie: Maurice Darmon: Le Capitole, tiré de Rome, printemps 2011.

En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

mercredi 1 février 2012

Allègre ou le triste sire




• Dans notre article du 18 mai 2010: La politique dans le boudoir, nous écrivions:

«En panne de philosophie de l'histoire, trouverons-nous meilleur recours dans l'esprit scientifique? À propos de sa dernière falsification: L'imposture climatique, Claude Allègre, l'ancien ministre socialiste de l'Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie (1997-2000) et actuel candidat à n'importe quelle fonction, pourvu qu'elle soit proche du pouvoir de droite, vient de se faire prendre en flagrant délit de fraude scientifique, de trucages avoués par l'auteur après coup, de désinformation grossièrement intéressée. La conclusion de sa réponse à Sylvestre Huet, citée ici dans son intégralité, nous donne quelque idée du désastre culturel et intellectuel en cours sur la notion même de "politique": «Si vous vous contentez de corriger les virgules, les fautes d’impression, d’orthographe des noms propres ou de dessin, vous ne comprendrez rien au sens général du livre qui est un livre politique avant tout!»

• Le 22 février 2010, nous publiions L'heure du choix, un article de Hervé Kempf sur les impostures répétées de celui qui fut un temps ministre, au grand déshonneur de l'Éducation nationale. Nous l'avions intitulé One way. L'imposteur nous aura-t-il lu? Nous le pensions honteux et confus, tant les faits l'ont continûment accablé. Mais il reparaît, aux États-Unis cette fois, par un article sur le Wall Street Journal. Dans Le Monde du 1er février, Stéphane Foucart relate cette nouvelle rhapsodie d'éhontés mensonges.

Climat: Claude Allègre récidive outre-Atlantique. — Polémiquer est un talent qui peut s'exercer avec un égal succès des deux côtés de l'Atlantique. En témoigne la longue tribune signée par Claude Allègre dans le Wall Street Journal en compagnie de quinze autres «scientifiques inquiets», désireux de rassurer les lecteurs du quotidien économique: «Il n'y a pas besoin de paniquer à propos du changement climatique.»

Deux jours après sa publication, l'article faisait toujours, lundi 30 janvier, les gorges chaudes de la blogosphère américaine et des commentateurs de tous poils. Dans leur texte, les auteurs déroulent un classique argumentaire climato-sceptique affranchi de tous liens avec la réalité scientifique et disposant ainsi d'une grande liberté narrative.

Les seize conjurés — tous retraités et/ou étrangers aux sciences du climat, à une exception près — affirment, entre autres, qu'«il n'y a nul argument scientifique convaincant en faveur d'une action drastique pour décarboner l'économie mondiale». Reprenant une vieille antienne, ils précisent que «l'absence de réchauffement depuis plus d'une décennie (...) suggère que les modèles informatiques ont grandement exagéré ce que peut provoquer le CO2 additionnel».

Quant à l'unanimisme des climatologues sur le constat, les causes principalement humaines et la gravité potentielle du changement climatique, il serait maintenu par la peur qui règne dans la communauté scientifique, digne de celle jadis entretenue par Trofim Lyssenko, le biologiste officiel de l'Union soviétique. Les gouvernements? Ils soutiendraient ce complot scientifique, alléchés par la possibilité de créer de «nouvelles taxes»...

Pour faire sérieux, les seize signataires se piquent d'un peu d'économie et citent les travaux de William Nordhaus. Selon une vaste étude réalisée par ce dernier, professeur d'économie à la Yale University, la meilleure option est «une politique permettant encore cinquante ans de croissance non entravée par un contrôle des gaz à effet de serre», écrivent Claude Allègre et ses coauteurs.

Hélas! William Nordhaus a lu le Wall Street Journal. Et il a posté, lundi 30 janvier, sur le blog d'Andrew Revkin, professeur à la Pace University (États-Unis), une cinglante réplique. «Cet article déforme complètement mon travail. Mon travail montre depuis longtemps que ralentir le réchauffement aurait un bénéfice économique net», écrit-il. «(...) Je suis favorable à une taxe carbone depuis de nombreuses années comme le meilleur moyen d'attaquer le problème. Soit [ces seize signataires] sont complètement ignorants de l'économie sur cette question, soit ils ont volontairement déformé mes découvertes.»

Claude Allègre avait déjà été pris en flagrant délit — dans les colonnes du Monde [nous avons retrouvé une analyse équivalente par Sylvestre Huet dans Libération du 23 mars 2010] – de pratiquer ce genre d'enrôlements forcés. Dans son livre L'Imposture climatique (Plon, 2010), il citait notamment une douzaine de chercheurs comme partageant ses vues sur le climat. Alors que, renseignements pris, la plupart les combattaient âprement. Pour ceux, au moins, qui avaient pu être interrogés. Car certains de ces "enrôlés" n'existaient simplement pas... — Stéphane Foucart, Le Monde, 1er février 2012.

Gravure: Vilhelm Pedersen (1820-1859), illustrateur des Contes d'Andersen: Les Habits neufs de l'empereur.