Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mercredi 28 janvier 2009

À l'ouest, de nouveau




Tout était simple au fond. L'ancien président américain était durablement désastreux: guerres, refus du protocole de Kyoto, passivité pour le moins sur le théâtre du Moyen-Orient, bref, le Président de rêve ou de cauchemar, sur qui tous les leaders, toutes les opinions publiques du monde pouvaient commodément se décharger: que peut-on faire, nous, si l'Amérique ne fait rien?

Sur les trois points que nous avons ici toujours soulignés, globalement absents de nos présidentielles et évoqués plus clairement, bien que de façon rhétorique encore, lors des présidentielles américaines, les événements ont violemment forcé l'histoire et, pour les deux premiers — peut-être même pour les trois par chez nous, les experts en climatologie en discutent —, se sont déployés dans toute leur force durant la période de transition justement:

— les problèmes posés par la mondialisation financière, où la responsabilité américaine est fondamentale, ont éclaté en crise économique de grande ampleur;
— le conflit du Moyen-Orient a pris plus terrible tournure;
— les dérèglements climatiques s'imposent de plus en plus clairement dans la vie quotidienne du globe.

Il faut rendre cette justice à Barack Obama que là-dessus, en huit jours à peine, il a déjà posé les premiers gestes, ou dit au moins les premiers mots. Mais ne nous méprenons pas: Barack Obama est et demeurera d'abord, et peut-être seulement, le président des États-Unis et ce sera très bien ainsi. Ce qui, vu d'ici, peut nous arriver de mieux, c'est qu'il nous dissuade très vite d'attendre de lui ce cinéma — selon le mot d
'ouverture du Mépris faussement attribué par Jean-Luc Godard à André Bazin, mais c'est une autre histoire — d'un monde accordé à nos désirs, et qu'il s'occupe au plus tôt du grand chantier américain:

— s'appuyer sur les grandes ressources de son pays pour réagir avec force et rapidité (relative) aux défis économiques immédiats, et parions ici — histoire de demeurer joueur — que, si c'est possible, les USA y parviendront bien avant nous;
— insérer, comme il le cherche manifestement déjà, le processus de paix israélo-palestinien dans une stratégie de sécurité nationale qui implique de s'adresser autrement à tous ces pays, arabes et/ou islamiques qui, tout aussi commodément que nous, excellent dans l'art de mettre
hors de vue leurs dictatures et leurs iniquités, au constant prétexte qu'ils seraient surtout menacés par les Américains et leurs alliés israéliens sans autre examen de démons plus intimes (1);
— mettre, comme il l'a déjà dit et commencé à le montrer, la politique environnementale au cœur de sa stratégie de redressement économique et politique, ne serait-ce qu'en autorisant enfin la Californie et treize autres États de l'Union à promulguer des lois et normes plus contraignantes que les lois fédérales et mondiales, afin qu'ils puissent demeurer parmi les États les plus attentifs et efficaces de la planète en la matière.

Même si la charge historique mondiale de l'événement demeure immense, les Américains n'ont tout de même pas élu leur Président pour fournir au monde entier une Providence. Et c'est peut-être là que réside le meilleur du changement. Si nous voulons croire qu'Obama soit notre miracle, nous entendrons bientôt pointer l'air de la "déception". Mais, même s'il est très employé en ce moment, ce mot n'a rien à faire dans la langue du politique, art du possible. Le seul miracle —
God bless us — serait que, désormais, nous cessions de brandir l'excuse de la politique américaine pour nous dispenser d'ouvrir ici, en France et en Europe, de véritables horizons économiques, stratégiques et écologiques. Et si nous le pouvions?

1. Nous finissons à peine de rédiger cette note que nous recevons de La paix maintenant, le texte intégral d'un long entretien accordé par Barack Obama à la chaîne Al-Arabyia, le 26 janvier dernier, sur le conflit israélo-palestinien, l'Iran et le monde arabe, dans une traduction de Gérard Eizenberg, et qui confirme notre intuition, au-delà de toute espérance. À lire donc, à tête reposée.

Image: © Tempête, 25 janvier 2009, auteur non identifié, tous droits réservés.

jeudi 22 janvier 2009

David Grossman: Parler




"Si j'étais pessimiste, je n'écrirais plus" aimait à répéter
Leonardo Sciascia. Nous avons bien conscience que, depuis le conflit ouvert et la trahison du langage par ses professionnels même, nous avons ici été renvoyé sans cesse à ce que parler veut dire, au risque de la tentation de l'aphasie. En attendant que, du fond de notre pessimisme de la raison, nous retrouvions l'optimisme de l'action, nous voudrions vivifier notre site par ce que nous lisons ailleurs. Ainsi de ce texte, dont le titre est justement Parler (et qui — retrouvons un instant le sourire — semble avoir été écrit pour rejoindre notre petite anthologie Parole d'homme!). Le publier dans note site ne signifie pas ipso facto que nous l'appelons en soutien de nos propres opinions. Quelle pertinence, quelle importance d'ailleurs auraient-elles, étant donné la grande ignorance des réalités où les manipulations médiatiques nous plongent en France et qui, elles, nous doivent immédiatement des comptes et nous commandent de mobiliser notre réflexion et notre vigilance. Nous le donnons à lire plutôt comme un nouvel exemple — après le texte d'Amos Oz au début du conflit ouvert, il y a vingt jours — de la profonde diversité des opinions en Israël, et de ce que peuvent penser et vouloir ceux qui sont au cœur du conflit.
Faut-il rappeler, avant de vous le laisser lire, que David Grossman fut, tout comme Amos Oz, un de ces auteurs israéliens boycottés aux salons du Livre de Turin et de Paris suite à l'appel de ces criminels de la pensée que nous avons la lourde faute de les laisser se dénommer nos "intellectuels"? Rappelons aussi que son fils Uri a été tué pendant la guerre du Liban d'août 2006, par un missile du Hezbollah.

Parler.
Comme pour les renards liés deux par deux par Samson dans la Bible, une torche enflammée entre les deux, ainsi Israël et les Palestiniens, en dépit du déséquilibre des forces, se traînent les uns les autres. Même lorsque nous tentons désespérément de nous libérer, nous brûlons ceux qui nous sont attachés, notre double et notre malheur, en même temps que nous nous brûlons nous-mêmes.
Et ainsi, en pleine vague nationaliste qui submerge en ce moment le pays, cela ne nous ferait pas de mal de nous rappeler qu’en dernière analyse, cette dernière opération à Gaza n’est qu’une étape supplémentaire, brûlante de feu, de violence et de haine.
Aussi satisfaits les Israéliens soient-ils du fait que les faiblesses techniques révélées lors de la deuxième guerre du Liban ont été corrigées, il nous faut faire attention à une autre voix, qui nous dit que le succès de l’armée israélienne dans sa confrontation avec le
Hamas ne dit pas qu’elle a eu raison de s’embarquer dans une campagne aussi massive, et qu’il ne constitue certainement pas une justification de ce qu’a fait Israël pendant cette guerre. Ces succès militaires ne font que confirmer qu’Israël est plus fort que le Hamas, et que dans certaines circonstances, il peut se montrer dur et cruel à sa manière.
Alors les canons se sont complètement tus, et qu’on a découvert l’étendue des tueries et des destructions, au point que même les mécanismes de défense les plus sophistiqués et les plus apologétiques de la psyché israélienne ont été submergés, peut-être, alors, notre cerveau va-t-il enfin enregistrer quelque chose qui ressemble à une leçon. Peut-être, enfin, allons-nous comprendre combien nos actes dans la région sont fondamentalement et profondément erronés, et ce depuis la nuit des temps. Combien ils sont irrationnels, immoraux, peu sages, et par-dessus tout, responsables, à chaque fois, d’attiser les flammes qui nous consument.
Bien sûr, les Palestiniens doivent être comptables de leurs crimes et de leurs fautes. Le contraire reviendrait à de la condescendance, comme s’ils n’étaient pas des adultes responsables de leurs propres décisions et échecs. Les habitants de Gaza, tout "étranglés" qu’ils aient été par Israël de diverses manières, avaient à leur disposition d’autres façons de protester et d’attirer l’attention sur leur malheur que le tir de milliers de roquettes contre des civils israéliens innocents.
Nous ne devons pas oublier cela. Nous ne devons pas pardonner aux Palestiniens ni les traiter avec indulgence, comme s’il était évident qu’à chaque fois qu’ils se sentent abusés, la violence serait leur seul recours qu’ils utiliseraient presque systématiquement.
Mais, même quand les Palestiniens usent de la violence sans discrimination, qu’ils utilisent les attentats suicides et les roquettes
Qassam, Israël est plus fort qu’eux, et cela a un impact énorme sur le niveau de violence dans ce conflit, et donc sur la manière de le calmer et d’y mettre un terme. La confrontation actuelle n’a en rien montré que quiconque chez les dirigeants israéliens ait saisi l’importance capitale de cet aspect du conflit de manière pleinement consciente ou responsable.
Après tout, un jour ou l’autre, il faudra bien panser les plaies que nous infligeons aujourd’hui. Comment ce jour arrivera-t-il si nous ne comprenons pas que notre force militaire ne peut pas être l’instrument premier qui nous permettra de nous tracer une voie dans la région? Comment ce jour arrivera-t-il si nous n’arrivons pas à saisir la responsabilité que nous portons sur les épaules à force de ressasser nos relations complexes et tragiques, passées et futures, avec les Palestiniens de Cisjordanie, de Gaza et de Galilée?
Lorsque les politiciens auront fini de clamer leur victoire décisive; lorsque nous saurons les véritables résultats de cette opération; lorsque nous nous rendrons compte à quel point ils ne sont d’aucune aide pour nous permettre de mener une vie normale; lorsque nous reconnaîtrons enfin qu’un pays tout entier s’est hypnotisé lui-même, car il avait tant besoin de croire que Gaza allait le guérir de sa maladie contractée au Liban, alors peut-être réglerons-nous nos comptes avec ceux qui, à chaque fois, excitent l’opinion israélienne, la plongeant dans une ivresse d’arrogance et de puissance. Ceux qui, depuis tant d’années, nous apprennent à mépriser toute croyance en la paix et tout espoir de changement dans nos relations avec les Arabes. Ceux qui nous persuadent que les Arabes ne comprennent que la force, et que c’est donc le seul langage qu’il faut leur parler.
Et, parce que nous leur parlons depuis si longtemps ce langage, et celui-là seul, nous avons oublié qu’il en existe d’autres pour parler à des êtres humains, même ennemis, même à des ennemis cruels comme le
Hamas, des langages qui sont notre langue maternelle au même titre que les avions et les chars.
Nous devons parler aux Palestiniens. C’est la conclusion la plus importante de cette dernière tuerie. Nous devons aussi parler à ceux qui ne reconnaissent pas notre droit à exister sur cette terre. Au lieu, en ce moment, d’ignorer le
Hamas, nous ferions mieux de profiter de la situation nouvelle en entamant immédiatement un dialogue avec lui, un dialogue qui nous permettrait de parvenir à un accord avec l’ensemble du peuple palestinien. Nous devons leur parler et commencer de reconnaître que la réalité n’est pas constituée d’une unique histoire hermétique que nous, comme les Palestiniens, nous racontons à nous-mêmes depuis des générations. La réalité n’est pas faite seulement de la narration dans laquelle nous sommes enfermés, une narration faite en grande partie de fantasmes, de souhaits irréalisables et de cauchemars.
Nous devons leur parler, et laisser la place, dans cet enfermement sourd, à une possibilité de parole. Nous devons créer cette alternative, tant moquée et attaquée aujourd’hui, qui, dans la tempête guerrière, n’a pratiquement plus de place, plus d’espoir, plus personne pour y croire.
Nous devons leur parler dans le cadre d’une stratégie délibérée. Nous devons prendre l’initiative de la parole, insister sur la parole, ne jamais laisser personne la repousser à plus tard. Nous devons parler, même si le dialogue paraît au début sans espoir. Sur le long terme, cet entêtement contribuera bien davantage à notre sécurité que des centaines de bombes larguées sur une ville et ses habitants.
Nous devons parler en ayant conscience, en contemplant la dévastation, que le mal que chaque peuple peut infliger à l’autre, chacun à sa manière, est si énorme, si destructeur et si absurde que si nous renonçons et acceptons sa logique, il finira par nous détruire tous.
Nous devons parler, parce que ce qui s’est passé dans la bande de Gaza ces dernières semaines tend un miroir dans lequel, nous Israéliens, voyons le reflet de notre visage, un visage qui, si nous le voyions de l’extérieur ou chez un autre peuple, nous terrifierait. Nous verrions que notre victoire n’en est pas une, et que la guerre à Gaza n’a en rien soigné le mal qui a tant besoin d’être guéri, mais n’a fait que révéler encore davantage les erreurs tragiques et sans fin que nous avons commises en cherchant notre chemin.
Texte original ici. (20 janvier 2009). Traduction: Gérard Eizenberg, pour La paix Maintenant / Shalom Arshav, dont l'écrivain David Grossman est membre fondateur.

Photographie: © Carlos Barria (Liban, 2006).

samedi 17 janvier 2009

La langue, un bien commun?




Après un attentat contre une synagogue à Toulouse, la Ministre de l'Intérieur a fermement et clairement dénoncé cet acte. Puis, interrogée sur les rapports avec les événements du Moyen-Orient, elle a estimé que c'était "très difficile à dire aujourd'hui", là où, stupéfaite de l'obscénité de la question, elle aurait dû simplement la renvoyer telle quelle à son auteur. Devant une élève rouée de coups, un recteur d'académie se déclare
"incapable de se prononcer sur un lien éventuel avec le conflit israélo-palestinien": nous avons rapporté naguère ses exactes considérations sur l'événement, dont celle-ci n'est peut-être pas la pire. La liste serait longue à présent des journalistes qui ne s'embarrassent guère de clauses de style et franchissent le pas, sur les ondes ou dans la presse, commentant, comme sur France-Info ce matin, "la recrudescence des agressions antisémites en France dues à l'offensive israélienne à Gaza": chacun aura entendu ou lu semblable chose, aux variantes près. Ou le lira ou l'entendra mieux dorénavant.
Les mots ont un sens, tout le métier de ces hommes et de ces femmes tient dans le discours, leur conscience professionnelle dans l'attention qu'ils devraient porter au choix des mots et à une juste utilisation des articulations logiques. Or, simplement envisager qu'un acte antisémite avéré puisse avoir un lien avec des événements ou une conjoncture, pire: être dû à des circonstances, si détestables soient-elles par ailleurs, oser l'interpréter comme une manifestation, même dévoyée, d'un début de réponse ou de conscience politiques c'est
ipso facto lui dénier son caractère antisémite, pour aller lui chercher sa raison d'être, ailleurs que dans le pur et simple antisémitisme: en somme, c'est être antisémite. Alors, les sophistes (quel honneur immérité de les désigner ainsi!) se mettront à distinguer entre l'antisémitisme en soi et "le passage à l'acte".
Sur cette question de l'antisémitisme en France, notre langue commune a rendu l'âme.

© Photogramme: Drancy Avenir (1996), un film d'Arnaud des Pallières.

mardi 13 janvier 2009

Abdelwahab Meddeb: Pornographie de l'horreur (texte intégral inédit en français).




Le Monde
du 13 janvier 2009 a publié Pornographie de l’horreur, article de l'écrivain Abdelwahab Meddeb.
Le site
signandsight.com indique une version de ce texte, visiblement plus complète, dans le journal allemand
Frankfurter Rundschau du 9 janvier 2009. Nous remercions l'auteur de nous avoir aimablement autorisé à reproduire ici le texte français dans sa présentation originale et dans son intégralité. Abdelwahab Meddeb prononce l'état premier de ce texte dans une chronique radiophonique, diffusée le 3 janvier 2009 sur les ondes de Médi-1, radio internationale du Grand Maghreb émettant à partir de Tanger. Pour l'entendre, il suffit d'accéder aux archives sonores de ses Points de vue depuis janvier 2003 (ouvrir la fenêtre correspondante à l'auteur puis à cet article sous le même titre). Sans nous attarder à des variantes secondaires, dues sans doute à des corrections et mises à jour de l'auteur, nous indiquons en caractères gras les passages supprimés par la rédaction du journal pour l'édition française de ce texte, qui l'ampute donc d'un tiers, sur des points très clairement identifiables.

Pornographie de l'horreur. — En ce passage d’une année à l’autre nous avons vécu de tristes journées. Cette tristesse émane des événements qui proviennent de Gaza et qui illustrent ce que les hommes portent de moins glorieux. M’apparaît dans sa nudité l’horreur qui caractérise l’humain.
Horreur de ceux qui se présentent d’une manière intolérable en victimes.
Horreur de ceux qui usent de la guerre électronique passant par l’abstraction pour préserver ceux qui la mènent de la culpabilité suscitée par la mort qu’ils sèment.
Horreur de cette même guerre, qui, aussi précise dans la programmation de ses cibles, n’évite jamais la mort des enfants et des innocents.
Horreur du
Hamas qui a multiplié ses provocations en interrompant la trêve par le lancement de fusées futiles, d’une nuisance infime et qui savait qu’il allait recevoir une terrible réplique sans en préparer la parade: le jour même où l’attaque israélienne a été suscitée une école de police du Hamas célébrait la sortie d’une promotion de cent cinquante membres offrant ainsi à l’ennemi une cible profuse qui ne fut pas ratée; le raid des fusées a anéanti soixante des cent cinquante promus.
Horreur d’Israël qui prend le prétexte des fusées palestiniennes dérisoires pour réagir par une expédition punitive féroce confiant plus que de mesure dans la haute technologie pour détruire un ennemi aux moyens archaïques. Je dis bien fusées dérisoires, futiles, archaïques, de nuisance infime
car il suffit de se référer aux statistiques pour que ces qualificatifs gagnent leur authentification: ces dernières années, les milliers de fusées lancées par
Hamas sur Israël à partir de Gaza n’ont causé que trois dizaines de morts et quelques autres de blessés.
Me voilà moi-même contaminé par l’horreur en me découvrant user d’arguments puisés dans le décompte macabre.
Horreur du discours de Nasrallah qui accable l’Égypte parce qu’elle ne laisse pas libre le passage de Rafah, ce qui ferait du Sinaï un refuge palestinien élargissant le champ de bataille.
Horreur du même Nasrallah dans ses allocutions répétées depuis le début des opérations terrestres où il appelle les gens du
Hamas
à tuer le plus grand nombre de soldats hébreux pour obtenir une autre «victoire divine» tout aussi factice que sa propre «victoire» déjà déclarée «divine» pendant la guerre qui, l’été 2006, a ravagé le Liban.
Horreur de l’Égypte qui invoque la légalité pour voiler son apathie: l’accord international stipule en effet que le poste de frontière Rafah ne peut accueillir les passagers que sous le contrôle de l’Autorité palestinienne de concert avec les représentants de l’Union Européenne et le consentement d’Israël. Or, le
Hamas, suite à son coup d’État, a chassé de Gaza l’Autorité palestinienne, ce qui a conduit l’Union Européenne à retirer ses agents.
Horreur de la surenchère entre certains États arabes, Égypte, Arabie Saoudite, Émirats qui ont envoyé à Rafah des équipes médicales se distribuant les blessés palestiniens pour compenser leur impuissance afin de s’acquérir
une bonne conscience à peu de frais.
Horreur de la
fetwa scandaleuse émise par des docteurs de la loi autoproclamés qui dessaisissent du statut de martyre l’officier égyptien tué par balles palestiniennes à Rafah.
Horreur de la manière avec laquelle l’Égypte célèbre son mort désacralisé en en habillant la dépouille des oripeaux sacrés du martyr.
Horreur du débat régressif sur la notion de
shahîd, de martyr. Tout le monde arabe et islamique y participe alors qu’en vérité, il s’agit de morts et de blessés de guerre qui ne sont pas les sacrifiés de Dieu mais les victimes des hommes, leaders piètres, incompétents ignorant les rudiments de la technique de guerre comme de la politique.
Horreur que suscitent les télévisions arabiques (et particulièrement
Al-Jazira) filmant avec complaisance des gros plans et des zooms sur les faces ensanglantées, défigurées, tantôt se contorsionnant de douleur, tantôt inertes; images qui s’enchaînent selon le choc d’un montage morbide destiné à exciter une opinion arabe inconsolée dans son identification palestinienne. De tels médias escamotent par le recours à l’émotionnel l’analyse politique et stratégique qui devrait montrer qu’une grande part du mal provient du Hamas, de son coup d’État, de son mélange de religion et de politique, de sa volonté de s’exhiber en victime expiatoire, de la théâtralisation involontaire de son incompétence militaire et politique, de son inconscience à exposer ses troupes et son peuple à la mort. Mort qui veut entretenir le potentiel de légitimité par le culte du martyre, faisant de sa mise en scène un instrument de conquête obscurcissant l’horizon de la modernité politique construite sur la concertation qui tempère la coercition, la concession qui facilite la conciliation sinon la réconciliation.
Cette horreur du martyre connaît sa plus lugubre illustration avec la décision d’un des chefs du
Hamas Nizâr Rayyân de rester dans sa maison avec ses quatre épouses et ses onze enfants bien qu’il fût informé que sa résidence était inscrite parmi les centaines de cibles répertoriées par Tsahal. Malgré l’avertissement, il décida de s’exposer avec toute sa famille pour obtenir en compagnie des siens le martyre. Sa maison fut de fait soufflée par les redoutables fusées qui, après leur trajectoire horizontale, piquent en angle droit vers une descendante verticale pour s’enfoncer jusqu’à plus de trente pieds sous terre avant d’exploser et tout pulvériser de ce que porte le site perforé.
Horreur de Mahmûd az-Zahhâr, un des chefs militaires du
Hamas, promettant la «victoire» au troisième jour de l’offensive terrestre, dans l’attente des combats de rue. Cette victoire qui, selon ses dires, «est à venir avec la permission de Dieu» (bi-izhni ’llâh) ne viendra pas car ce Dieu qu’il invoque n’est pas facile à convoquer; il ne sera pas au rendez-vous comme il ne l’a pas été dans les pires désastres qui ont dérouté ceux qui y croient, quel que soit leur credo. Sachez que tel Dieu ne fera rien de plus que ce que font les hommes; et de nouveau il se manifestera par l’abandon pour que ceux qui l’adorent se mesurent à l’épreuve et au doute auxquels ils seront soumis dans l’intensité de leur foi.
Horreur du culte de la technologie, symétrique au culte du martyre, qu’illustre le sourire comme apaisé de Tzipi Livni au palais de l’Élysée, à côté du Président Nicolas Sarkozy et de son collègue Bernard Kouchner, sourire de mondanité politique pendant qu’enfants et femmes meurent sous les bombes de haute précision;
dans la circonstance, Madame Livni a estimé qu’il n’est point nécessaire d’accepter «la trêve humanitaire» proposée par ses hôtes.
Une autre horreur accable la même Tzipi Livni qui, après l’intervention terrestre de son armée, a considéré qu’il est impossible d’éviter les victimes civiles du fait que les combattants du
Hamas se meuvent au sein de la population.
Telle horreur se surajoute à l’horreur du
Hamas qui opte pour la stratégie qui prend en otage la population en faisant d’elle ce que leur référence au jihâd, à la «guerre sainte» appelle «le recours au bouclier humain».
Horreur que ne tempère pas la presse israélienne critiquant par avance l’inefficacité de cette guerre, déjà comparée à celle du Liban contre le
Hezbo’allâh; certains chroniqueurs pensent en effet que le but de cette guerre (la déligitimation sinon l'affaiblissement du Hamas) ne sera pas atteint. Il est vrai que la défaite du Hamas exige une guerre d’une autre nature, celle des idées et de la confrontation idéologique qui sont, hélas! à peine entamées et loin d’être gagnées.
Horreur de la déclaration tchèque faite au nom de l’Union Européenne pour affirmer qu’Israël est en légitime défense, ce qui l’absout de tout crime de guerre: que dire alors des
256 enfants qu’on recense parmi les 850 victimes palestiniennes dénombrés au terme de quinze jours de guerre ?
Horreur de plus à mettre sur le compte du président G. W. Bush (peut-être l’ultime parmi celles qu’il accumula en son double mandat de huit ans) lui qui, en associant ces opérations à une «mesure de protection», épargne d'Israël le soupçon.
De tels événements actualisent le cri que Conrad mit dans la bouche de sa créature Kurtz par quoi finit
Au cœur des Ténèbres: «horror! horror!» Décidément des empires coloniaux aux temps de la mondialisation, du XIXe siècle finissant au XXIe dont nous achevons la première décennie, c’est toujours l’horreur que les humains ont en partage.
Pornographique est cet étalage de l’horreur
, celle qui couronne Thanatos en destituant Éros, celle qui privilégie le principe de mort en éclipsant l’amour de la vie, celle qui suspend le renoncement et la rétention qui font la civilisation pour précipiter l’avènement de la barbarie mue par l’instinct destructeur qui, dans la primauté accordée à la violence, diffuse la mort et transforme les aires de peuplement en ruine et en cimetière.

Photogramme: © Ingmar Bergman, La Mort dans
Le septième sceau (1957).

dimanche 11 janvier 2009

Les propres mots d'un recteur d'académie


Lu dans
Le Monde des 11/12 janvier 2009.
Les faits. "Frappée aux jambes à la sortie du collège, dépouillée de son manteau, jetée à terre et contrainte à manger de la neige, la victime, une adolescente de quatorze ans, a déposé plainte pour "violences volontaires aggravées" et "insultes à caractère antisémite".
À titre conservatoire, quatre élèves sont exclus du collège Léon-Blum à Villiers-le-Bel, en attendant la décision du conseil de discipline, et sont mis en examen pour ces motifs. Rien d'inouï, il y a longtemps que ces pratiques (et de bien pires) sont connues de qui veut les connaître, par exemple au moins depuis la parution en 2002 du livre d'Emmanuel Brenner:
Les territoires perdus de la République (éditions Mille et une Nuits, — compte-rendu ici de Christine Guimonnetpuis une deuxième édition, avec une nécessaire mise à jour malheureusement, en 2004). Qui préférera commencer par aborder la question en la mettant à distance par la fiction, ce qui lui laissera provisoirement quelques échappatoires, pourra lire ce roman noir de Thierry Jonquet [décédé en août 2009]: Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, publié au Seuil en 2006 (Points / Seuil, 1814), sur lequel nous reviendrons un jour ou une nuit de plaisir de lire retrouvé.
Le texte. Alain Boissinot, recteur de l'académie de Versailles — ci-devant orfèvre de la pédagogie de la lecture, de l'histoire, et de l'explication de textes, avant de devenir "haut fonctionnaire" comme le désigne le Who's who — dans sa propre langue: "Il est établi que des propos antisémites ont été établis à son encontre, mais nous sommes incapables de nous prononcer sur un lien éventuel avec le conflit israélo-palestinien [...] Très traumatisée [la jeune fille n'a pas repris les cours. Le recteur s'est] "engagé à l'accompagner dans son souhait éventuel de changer d'établissement. [...] Nous voulons insister sur le fait que, quelle que soit la religion ou l'appartenance culturelle d'un élève, il est un petit Français. [Si le recteur reconnaît] une montée et une banalisation des injures à caractère religieux ou raciste [ce n'est] heureusement pas courant à ce niveau de gravité et de violence physique."
Sans souligner ici les contre-vérités, dédouanements, fuites et dénis, trop aisés à débusquer par chacun depuis que, répétons-le, ces faits et bien d'autres sont le quotidien de nombreux collèges, l'énergie et la patience me manquent pour faire simplement un sort à chaque mot et chaque implicite de ces énormités, proférées par un haut responsable de l'Éducation Nationale — peut-être en toute bonne inconscience de ce que parler veut dire, pour lui accorder avec beaucoup trop d'indulgence le bénéfice du doute. À donner simplement à lire donc, car, en ce moment et en l'état des choses, toute explication de textes relèverait de l'indécence.


Image: © Auteur non identifié, tous droits réservés.

lundi 5 janvier 2009

Du courage pour chaque jour


Proposer l'accès au site de
La Paix Maintenant (haut de la colonne de gauche) ne signifie pas que, ici, nous souscrivons à tous les articles qui y sont publiés. Il s'agit simplement d'approfondir notre perception des convictions à l'œuvre en Israël et en Palestine, car des liens historiques anciens existent entre ces deux peuples au sein de cette organisation.

Les bombardements, l'offensive terrestre sont toujours détestables, et doivent, autant que possible, être évités, ou dépassés au plus tôt. Les solutions politiques restent le seul horizon possible. C'est même pourquoi les événements actuels ne nous paraissent pas une démonstration délibérée de force ou de puissance de la part de l'État d'Israël, mais plutôt le résultat de plusieurs contraintes qui s'exercent sur lui et au sein de son peuple, et qui risquent de ne pas se conjuguer facilement avec l'ouverture et la lucidité.

Force est de constater, d'abord, que le monde réel musulman n'a jamais accepté la légitimité de cet État, et que ce refus est renforcé de façon décisive par la politique diplomatique et militaire iranienne, en discours et en actes, et ses relais régionaux du
Hezbollah, dont il n'est pas exclu qu'il ouvre un second front au nord dans les circonstances présentes, et du Hamas, dont la raison d'être proclamée et poursuivie est la destruction d'Israël, jusqu'à révision au moins de sa Charte (ici son texte in extenso), dont il serait imprudent de minimiser l'importance.
Qui prend sa patience à deux mains pour la lire y trouvera à l'article 7:
Ainsi, bien que les épisodes soient séparés les uns des autres, la continuité du jihad se trouvant brisée par les obs­tacles placés par ceux qui relèvent de la constellation du sio­nisme, le Mouvement de la Résistance Islamique aspire à l'accomplissement de la promesse de Dieu, quel que soit le temps nécessaire. L'Apôtre de Dieu — que Dieu lui donne bénédic­tion et paix — a dit: "L'Heure ne viendra pas avant que les mu­sulmans n'aient combattu les Juifs (c'est à dire que les musul­mans ne les aient tués), avant que les Juifs ne se fussent ca­chés derrière les pierres et les arbres et que les pierres et les arbres eussent dit: 'Musulman, serviteur de Dieu! Un Juif se cache derrière moi, viens et tue-le. Un seul arbre aura fait exception, le gharqad [sorte d'épineux] qui est un arbre des Juifs".
Ou plus clairement encore dans l'article 13: "
Il n'y aura de solution à la cause palestinienne que par le jihad. Quant aux initiatives, propositions et autres confé­rences internationales, ce ne sont que pertes de temps et activités futiles. Le peuple palestinien a trop d'honneur pour dilapider son avenir, son droit et son destin en activités futiles".

Ensuite, s'il faut s'interroger sur la responsabilité de la politique israélienne dans cette évolution mais aussi sur nos intérêts économiques et sur nos évolutions démographiques depuis vingt ans, les pays occidentaux nuancent pour le moins leurs liens historiques avec Israël, au risque de fermer les yeux sur la nucléarisation de l'Iran par exemple, ou de renvoyer le négationnisme à des formes de la liberté d'expression. Sans oublier ni
les dérives d'un monde travaillé par toutes les modes, de prescripteurs d'opinion, journalistes, universitaires et hommes de lettres boycottant précisément les universités et écrivains israéliens, milieux les plus ouverts aux Palestiniens et à leurs droits, ou préférant courir aux réceptions du président poète libyen; ni les fourvoiements d'associations qui utilisent à sens unique antiracisme et droits de l'homme et se rendront en chœur en avril prochain à Genève pour un Durban-2 que tout annonce comme sinistre. Sinistres encore, c'est le cas de le dire, les étranges collusions entre milieux et milices d'extrême-droite et ultras, de gauche autoproclamés, qui achèvent souvent de dévoyer le sens affiché des manifestations populaires les mieux intentionnées.
Enfin, il convient de garder à l'esprit que, dès aujourd'hui, un Israélien sur quatre est arabe: un million et demi de citoyens dont le soutien au
Hezbollah durant la guerre de 2006 fut évident à tous; et que la proche évolution démographique (compte non tenu d'un éventuel droit au retour), conduit dans les cinq ans, à une majorité d'Arabes sur les terres du Jourdain à la Méditerranée, puis dans les vingt ans en Israël lui-même.

Refusons obstinément la guerre des images. Instruisons-nous chaque jour, lisons, questionnons-nous vraiment, réfléchissons, avant de nous emporter sur commande au gré d'opinions ambiantes ou dominantes, ou de nous figer en postures morales sans conséquences immédiates sur nos vies réelles et puis d'aller nous coucher, comme le dit si bien Amos Oz. En chair et en os, les gens de
La Paix Maintenant nous montrent au moins cela: eux, acteurs en première ligne, tentent, au sein même du conflit et à quotidien prix d'existence, de conserver leur sang-froid, leurs lucidités, leurs espérances.

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jeudi 1 janvier 2009

Philippe Méziat: vingt ans de travail

Philippe Méziat est le directeur du Bordeaux Jazz Festival qui aura cette année offert à sa ville sa huitième et ultime édition. Après la fin du fameux Sigma, le jazz était à affirmer et à réintroduire à Bordeaux. Philippe Méziat s'y attela dès 2001 avec des musiciens du calibre de Sophie Domancich, Stephan Oliva, ou Hélène Labarrière. Au fil des années, Richard Galliano, Eddy Louiss, Joëlle Léandre, Michel Portal, Louis Sclavis, Martial Solal, Baptiste Trotignon, Franck Carlberg, Vincent Courtois et tant d'autres peuplèrent la scène de Bordeaux, d'une façon devenue à la fois familière et indispensable. Mais cette année, où Bordeaux s'est donné des façons de Brooklyn, aura malheureusement été la dernière: "l'édition la plus belle et la plus heureuse depuis la fondation du Festival... Le temps est venu de résister ailleurs, mais autrement".
Vous l'avez déjà lu dans nos pages, Philippe Méziat réunit ici [dans son site désormais, depuis le 20 mai 2009] un ensemble d'écrits sur les musiciens du jazz et sur ses événements (concerts, disques, livres et documents). Voilà qu'il vient de prendre le temps de rédiger pour notre site la chronique des années 1994-2008, poursuivant ainsi un article qu'il avait publié aux Cahiers du Jazz en 1994, sur les années 1988-1993. Bien entendu, les amateurs bordelais retrouveront non sans nostalgie des noms connus, leurs lieux familiers pour la plupart disparus ou revisités. Mais plus généralement, cette chronique laisse aussi entrevoir et mesurer depuis combien de temps il est nécessaire et pressant de s'interroger sur les politiques publiques en matière de musique, sur ce qu'on peut appeler un public et espérer de lui, sur l'énigme même de l'ère du jazz. Il se trouve que c'est de Bordeaux que nous est offerte cette occasion d'illustrer cette fameuse phrase de Miguel Torga (deux notes de lecture ici sur cet écrivain portugais): "L'universel c'est le local moins les murs".