Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


mardi 2 septembre 2008

Pour un dossier Frederick Wiseman




Dans le monde du cinéma documenteur, il y a les histrions escrocs qui croient qu'il suffit de mettre une casquette sur leur vidéo pour bidonner des pièges à leurs victimes, fussent-elles puissantes; les investigateurs qui ont trouvé leurs vérités et leurs certitudes avant de les avoir cherchées; les militants dont les tournages et les montages plient au gré de leurs causes; les nostalgiques qui voudraient retenir les derniers lambeaux de mondes tendres mais écrasés, incarnés dans de pittoresques survivants; les voyeurs d'images fortes, le poids des mots le choc des photos, qui, le voulant ou non, tambourinent la raison. On mettra aisément des noms sur chacun de ces masques.
Et puis il y a Frederick Wiseman. Construisons ensemble un vrai dossier autour de ce cinéaste à la formation de juriste, né en 1930 à Boston (Massachusetts), qui a consacré jusqu'ici trente-cinq films de quatre-vingt dix minutes à six heures ("un seul et très long film qui durerait quatre-vingts heures" dit Wiseman de cet ensemble) aux États-Unis, c'est-à-dire à l'un des sujets d'études les plus impossibles et les plus urgents? Deux axes, accentués selon le temps, semblent structurer son œuvre en évolution: un premier où il investit les principales institutions américaines et lieux de pouvoir (hôpital pénitentiaire, lycées, prétoires, bureaux d'aide sociale, usines par exemple); un autre, autour des endroits de loisir et de consommation (magasins, zoo, jardins publics, théâtres, etc). Le plus simple est de lire notre filmographie, rapidement analytique, avec ses liens (en développement) pour chaque film.
Assez semblables à ceux qui animent les chercheurs de l'École de Chicago, ou ceux d'un sociologue comme Erving Goffman (auteur de La mise en scène de la vie quotidienne, Minuit, 1973) les principes et les méthodes restent en gros les mêmes depuis ses débuts en 1967, avec Titicut follies: pas d'interviews, pas de commentaires, pas de musiques additionnelles, persuadé qu'il est qu'une caméra se laisse oublier; des centaines d'heures de tournage en quatre à six semaines pour monter son film avec le dixième de sa moisson, un montage qu'il qualifie de mosaïque, qui dure plusieurs mois et dont les sens, longtemps cachés, se révèlent à lui au fil des confrontations. Vérité enregistrée et fiction construite en conséquence se fondent en un cinéma exigeant, opaque, contradictoire, respectant les intérêts, les ambiguïtés et oppositions de chacun des acteurs, qui convoque la réflexion du spectateur, le met devant son civisme, ses valeurs et ses choix. Frederick Wiseman s'instruit ainsi de ceux qu'ils filment, et n'est jamais autant lui-même que lorsqu'il se sait dépassé par ce qui advient devant sa caméra et devant sa perche (il s'occupe lui-même de la prise de son et communique par gestes codés avec son preneur d'images pour lui indiquer la largeur du plan, le nombre de personnes à englober, etc.), laissant vivre au fil du temps les moments faibles, les corps, les gestes et les silences.

Dans ce dossier Frederick Wiseman, vous trouverez, entre autres, sa filmographie analytique; trois entretiens avec le cinéaste (avec Charlotte Garson, Michael Mélinard, Laetitia Mikles); des articles: de Philippe Pilard, Un cinéaste nommé Frederick Wiseman; de Cho Myoung-jin, Distance et observation; et une bibliographie succincte en langue française.

Il est par ailleurs très simple de voir la plupart des films de Frederick Wiseman en France. La Bibliothèque Publique d'information du centre Pompidou possède une bonne collection, ainsi que la plupart des grandes médiathèques de France.


© Frederick Wiseman, Public Housing, 1987.

mardi 26 août 2008

Lettre 6: été 2008


— De nos compagnons: Louis Bernardi, toujours sur Carlo Emilio Gadda: Les infidèles ne sont pas toutes belles. Quant à Philippe Méziat, il nous donne un nouveau micro-essai: Les mots du jazz.
Écouter voir: Pour rendre justice à l'immense lyrisme de Gustav Leonhardt, cette Allemande de Christian Ritter au clavecin.
Images: 1. Francesco Angelini nous décroche La Luna. 2. Nos photographies prises au centre de Paris. 3. Un album composé sur Manhattan en 2008, qui continue le travail de Manhattania.
Liber@ Te: 1. Un texte durable d'Antoine Basbous: Jeu de dupes entre la France et la Syrie. 2. Anne Teyssèdre nous explique pourquoi, en matière d'environnement, frugalité non ordonnée n'a pas d'effet. 3. Roger-Pol Droit rend compte d'un ouvrage de Sylvain Gouguenheim, dans Et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam?, à quoi nous donnons une suite, en date du 26 avril 2008: Sylvain Gouguenheim: traductions et trahisons des clercs. Et deux entretiens instructifs avec Sylvain Gouguenheim de juillet 2008. 4. De Caroline Fourest: Le cauchemar annoncé de Durban II et un texte sur la Chine aujourd'hui: Notre nouveau maître est oriental. 5. Une suite, malheureusement, aux persécutions dont Taslima Nasreen fait l'objet. 6. Recensions de Robert Solé: Salwa Al Neimi, un chant de volupté en langue arabe; de Tzvetan Todorov sur l'intellectuel Edward W. Saïd, le spectateur exilé. 7. Un texte de 2003 du grand poète libanais Adonis: Le foulard islamique est un voile sur la vie. 8. Une note de Jérome Gautheret sur Les traites négrières, d'Olivier Pétré-Grenouilleau (Gallimard, 2004).
— Dans Bloc-notes [réparti désormais en différents dossiers, 6 juillet 2010]: 1. Sur des commémorations médiatiques: Mai-juin 1968 valent mieux qu'une messe. 2. Une note sur les poubelles de Naples, ou ce par quoi devrait commencer toute réflexion sur elles. 3. Un claveciniste d'avenir nous arrive en la personne d'Aurélien Delage. (Vous pouvez depuis mai 2009 vous rendre sur le site personnel d'Aurélien Delage). 4. Trop tôt disparu, Dominique Autié nous laisse son bel espace d'expression. 5. Et sur le jugement de Lille: Vierge est la verge. 6. Enfants de l'extermination (suite): un rapport de commission propose l'abandon du caprice du Président, sur les parrainages en CM2. 7. Une synthèse d'orientation autour des lanceurs d'alerte. 8. Durban II (suite) ou le piège de l'islamophobie. 9. Un petit devoir de vacances autour du nom de notre site. 10. Note sur le discours de Barack Obama à Berlin et son texte. 11. Une note sur Danny Trom: La promesse et l'obstacle, la gauche radicale et le problème juif (Cerf, 2007).
— Enfin, sites à fréquenter: 1. Fondation sciences citoyennes. 2. Robert Redeker, Traversées philosophiques: le lire, c'est vouloir toujours donner ses chances à la pensée libre. 3. Le Manifeste des libertés, à l'initiative de Fethi Benslama, dont nous évoquons aussi la proximité.

samedi 23 août 2008

Olivier Pétré-Grenouilleau: Les traites négrières




Nous voulions depuis longtemps rédiger une note de lecture sur l'important ouvrage d'Olivier Pétré-Grenouilleau: Les Traites négrières, Essai d'histoire globale, publié en 2004 chez Gallimard, et l'affaire qui s'ensuivit — à laquelle celle concernant l'ouvrage de Sylvain Gouguenheim ressemble avec en prime, à présent, l'entrée en scène des historiens de renom, qui nous auront donc fait monter d'un cran, pour ainsi dire. Voici que, dans Le Monde du 23 août 2008, Jérôme Gautheret remplit très bien cette tâche. Le mieux est donc, au moins pour l'instant, de reproduire ses lignes:


[...]
Libérer la mémoire «des ravages du "on dit" et du "je crois"
», c'est l'objectif poursuivi par Olivier Pétré-Grenouilleau, professeur à l'université de Lorient et auteur de plusieurs ouvrages sur l'esclavage, lorsqu'il publie Les Traites négrières, en 2004. Le titre même de l'ouvrage a valeur de programme: il ne s'agit pas ici de s'intéresser seulement aux traites occidentales entre le XVe et le XIXe siècle, mais au contraire d'élargir le propos aux traites orientales (l'auteur récuse le qualificatif de «musulmanes»), du VIIe au XIXe siècle, et aux trafics esclavagistes internes à l'Afrique subsaharienne. Se réclamant de ce que les Anglo-Saxons appellent global history, Olivier Pétré-Grenouilleau entend embrasser le phénomène dans toutes ses dimensions (économiques, philosophiques, culturelles), sur trois continents. En rendant accessibles les principaux acquis de la recherche universitaire sur ce vaste sujet, l'auteur bouscule nombre d'idées reçues solidement ancrées: les traites orientales (17 millions d'êtres humains, selon l'évaluation de l'Américain Ralph Austen) ont vraisemblablement fait beaucoup plus de victimes que les traites occidentales (11 millions), elles n'étaient pas plus douces (la vie sur les plantations de Zanzibar était au moins aussi rude que dans les champs de canne à sucre de Saint-Domingue), ni moins inhumaines: la mortalité lors des traversées du désert par caravanes atteignait parfois les 20 %, contre 10 à 15 % selon les époques lors des traversées atlantiques.
Enfin, les traites occidentales ne peuvent pas à elles seules expliquer «l'accumulation primitive» de capital, préalable au décollage industriel de l'Europe: la révolution industrielle n'a pas commencé grâce à la prospérité des colonies.

Appuyé sur une érudition sans faille et une impressionnante hauteur de vue, l'essai est vite remarqué: il est couronné par le Prix du livre d'histoire du Sénat, avant d'être distingué lors des Rencontres d'histoire de Blois. En revanche, la méthode comparatiste employée par l'historien est contestée par plusieurs associations militantes, qui l'accusent de bafouer la mémoire des esclaves et de leurs descendants.

L'auteur, qui se défend de vouloir minimiser l'importance de la traite, aggrave encore son cas dans un entretien au
Journal du dimanche, publié le 12 juin 2005, où il exprime des réserves sur le bien-fondé de la loi Taubira: il fait bientôt l'objet d'une plainte au civil pour contestation de crime contre l'humanité, déposée par le Collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais (collectif DOM).
En plein débat sur l'article 4 de la loi du 23 février 2005 recommandant aux enseignants de souligner le
«rôle positif» de la France outre-mer, «l'affaire» Pétré-Grenouilleau ajoute encore à la confusion. Harcelé, menacé physiquement, l'historien voit planer au-dessus de sa tête une infamante accusation de révisionnisme.

Le
«cas» Pétré-Grenouilleau devient symbolique des effets pervers des diverses lois mémorielles adoptées par le Parlement français, dans la lignée de la loi Gayssot de 1990 punissant la négation des crimes nazis. Plusieurs historiens de renom, dont Pierre Nora, éditeur chez Gallimard des Traites négrières, protestent. Le 12 décembre 2005, ils publient dans Libération l'appel Liberté pour l'histoire s'insurgeant contre les ingérences politiques dans l'écriture historique et réclamant l'abrogation des lois mémorielles, y compris la loi Gayssot. La défense de l'historien porte ses fruits: le 3 février 2006, le collectif DOM, par la voix de son président Patrick Karam, annonce le retrait de la plainte, qui, selon lui, «n'était pas comprise par la société française».

«L'affaire» Pétré-Grenouilleau s'achève, sans jugement: elle aura surtout démontré combien l'histoire de l'esclavage et des traites négrières, dont la mémoire travaille douloureusement la société française, peine à devenir un objet d'histoire comme les autres. — Jérôme Gautheret, Le Monde, 23 août 2008, dans la série Rétrolectures.

Image:
Au Yémen, au XIIIe siècle. Tirée du Maqamat d’AI-Hariri, manuscrit médiéval, cette illustration montre un marché d’esclaves de Zabid, deuxième ville du pays. Le géographe Edrisi affirme qu’ils sont le seul “produit” d’importation.

lundi 4 août 2008

Fethi Benslama, une proximité



Un lien de circonstance, mais singulier et nécessaire, m'unit à Fethi Benslama. Nous nous sommes connus en 1989, quand la chute du Mur nous fit entrer dans cet extraordinaire entre-deux siècles qui prit fin le 11 septembre 2001. Je préparais mon premier numéro du
Cheval de Troie, revue des cultures et littératures méditerranéennes. Fethi Benslama fondait sa revue
Les cahiers Intersignes, dont le projet demeure de traiter de la psychanalyse à l'épreuve de l'I/islam, pour évoquer le titre de l'un de ses ouvrages. Il contribua même à notre revue par un bel article pour notre numéro 3 consacré à Moïse et, pour l'anecdote, nous partageâmes un stand au premier salon de la Revue qui se tint à l'École des Beaux-Arts. Bref, nous étions appelés à nous connaître, justement en ces années-là.
Présenter Fethi Benslama, l'homme et son œuvre, outrepasserait les limites de cette note. Mentionnons que, en 2004, il initia le Manifeste des libertés, dont le but est de fédérer les forces laïques créatrices à l'intérieur du monde musulman. Dans le mouvement, est né un site du même nom, qui continue au quotidien à donner parole et vie à nos frères et sœurs exposés, isolés, en danger. Ainsi, ce site a pu, à sa façon, traiter par exemple de l'affaire Redeker, des caricatures danoises, de la condition des femmes, des libertés de conscience et de culte, de toutes les censures, de la fondation d'une Université des libertés, de problèmes autour de la clinique en psychanalyse, (sujet que sa profession l'amène à approfondir sous des angles inédits, en particulier dans les sens que prennent la parole et les symptômes chez les gens déplacés ou en exil), ou encore des réflexions sur l'histoire et la manière de l'écrire. Et lisons un entretien qu'il donna à Conférences & débats, l'agenda du savoir et des idées, à propos de son ouvrage Déclaration d'insoumission à l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas (Flammarion, 2005), dont le Manifeste des libertés évoqué ci-dessus est une première version.
C'est par lui et par ses semblables que passe, comme dirait
Leonardo Sciascia, notre future mémoire. Si la mémoire a un futur.


© Photographie: Ruines de Carthage. Auteur non identifié, domaine public.

vendredi 1 août 2008

Il y a toujours un côté d'humour à l'ombre



Pour Philippe Val,
Charlie Hebdo et quelques principes. — De Siné, nous voudrions rappeler quelques fulgurances passées, que ni ses menaces, ni ses rodomontades, ni son agitation médiatique ne parviendront à effacer. En 1982, quelques jours après l'attentat de la rue des Rosiers, Siné déclarait sur les ondes de la radio Carbone 14: "Je suis antisémite et je n'ai plus peur de l'avouer, je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs... je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s'il est propalestinien. Qu'ils meurent!"
Le 2 juillet 1997, Siné écrivait à propos de la Gay Pride: "Loin d'être un empêcheur d'enculer en rond, je dois avouer que les gousses et les fiottes qui clament à tue-tête leur fierté d'en être me hérissent un peu les poils du cul... Libé nous révèle leurs chanteuses favorites: Madonna, Sheila et Dalida... On ne peut que tirer la chasse devant un tel goût de chiottes probablement dû au fait que c'est l'un de leurs lieux de plaisir préférés."
Le 8 octobre 1997, Siné écrivait à propos de la communauté harkie: "Traîtres à leur patrie, ils ne méritent que le mépris!... Quant aux enfants de ces harkis, les pauvres, ils n'ont guère le choix! Soit 1) ils en sont fiers ou 2) ils en ont honte. Dans le premier cas, qu'ils crèvent! Dans le second, qu'ils patientent jusqu'à ce qu'ils deviennent orphelins!"
Le 2 juillet 2008, enfin, il y eut cette fameuse phrase sur la prétendue conversion de Jean Sarkozy au judaïsme afin d'épouser "sa fiancée juive", cela étant supposé lui permettre de "faire du chemin dans la vie".
Las de ces dérapages, Philippe Val et sa rédaction ont condamné ces propos, comme ils avaient condamné les précédents, et ont réclamé à leur auteur des excuses. Celui-ci s'y est refusé et le voilà, au terme d'un invraisemblable retournement de situation, métamorphosé en martyr d'une liberté d'expression qui, si les mots ont un sens, consisterait donc à pouvoir librement tenir des propos homophobes, antisémites et racistes.
Certains ont pétitionné et pris position en faveur d'un homme qui n'en est pas à son coup d'essai en matière de dérapage. Une partie de la presse, en particulier sur Internet, a préféré imaginer que ce sont de sombres complots qui ont conduit à l'éviction de Siné. Entre autres outrances, nous avons été attristés de voir Plantu dans L'Express se distinguer en croquant Philippe Val en nazi. Pourquoi ne pas admettre l'évidence — à savoir qu'une fois de trop, Siné venait de franchir la barrière qui sépare l'humour de l'insulte et la caricature de la haine?
Pour notre part, nous ne pouvons supporter de voir le démocrate, le défenseur et le garant des principes traité comme s'il était l'agresseur et le coupable. C'est pourquoi nous entendons apporter notre entier soutien à Philippe Val et à la rédaction de Charlie Hebdo pour la constance de leur engagement contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les formes de discrimination. Lorsque la raison aura repris ses droits, quand on acceptera de lire et entendre, vraiment lire et entendre, ce qu'a écrit et dit Siné depuis trente ans, alors chacun pourra constater que le seul tort de Philippe Val aura été de ne plus supporter ce qui, en réalité, n'était plus supportable depuis longtemps.

Alexandre Adler (historien); Élisabeth Badinter (philosophe); Robert Badinter (sénateur); Pascal Bruckner (écrivain et philosophe); Hélène Cixous; Bertrand Delanoë (maire de Paris); Jean-Claude Gayssot (vice-président de la région Languedoc-Roussillon); Blandine Kriegel (philosophe); Claude Lanzmann (cinéaste); Daniel Leconte; Pierre Lescure (directeur du Théâtre Marigny); Bernard-Henri Lévy; Daniel Mesguich (directeur du Conservatoire national supérieur d'art dramatique); Ariane Mnouchkine (metteur en scène); Élisabeth Roudinesco (historienne); Joann Sfar (dessinateur); Dominique Sopo (président de SOS-racisme); Fred Vargas (écrivain); Dominique Voynet (sénatrice); Élie Wiesel (Prix Nobel de la paix).

PS. L'image du rat, ci-dessus (cliquer sur elle pour l'agrandir), renvoie à notre petit montage visuel, inaugural du site, sur un emballage, celui du raticide Kapo. Quelques lignes aussi préparatoires à ce montage dans le dossier Pour Jean-Luc Godard pour des raisons explicitées ici: Kapo et ses textes, en date des 10 mars-3 juillet 2003. Au-delà de la médiocrité du ou des personnages concernés, ce fait divers (comme d'autres évoqués sur notre site: par exemple, parmi tant d'autres, La vierge de Lille, Fitna, L'Arche de Zoé), ne vaut que parce qu'il est dépassé par sa signification profonde: il ne sera présent sur ce site que tant qu'il continuera à procurer matière à réflexion, à nous paraître, lié à d'autres, conserver valeur de symptôme ou d'exemple.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.


Image: © tiré du montage Kapo, Maurice Darmon. Et autres Images.

jeudi 31 juillet 2008

Danny Trom: La promesse et l'obstacle



Après une pause d'un demi-siècle, où ils avaient été préservés par l'aphasie consécutive à l'extermination nazie et l'exaltation d'une Résistance parfois mythique et pseudo-consensuelle, les progressismes européens, dans leurs expressions les plus radicales, sont repris par leurs historiques démons antisémites.
Dans son travail, Une si longue présence (recension de cet ouvrage par Samuel Blumenfeld: L'Exode, version contemporaine et image ci-contre d'un Juif de Djerba, cliquer sur elle pour l'agrandir), Nathan Weinstock avait déjà attiré notre attention sur ce fait que, pendant ce temps somme toute heureux, le monde arabe s'est démuni de la totalité de ses communautés juives, niant du même coup ces piliers de son histoire. Pour aboutir (et sans doute pas y culminer) à l'appel ouvert à la destruction de l'entité sioniste, par le chef d'un État légitime, devant des instances internationales, qui l'ont laissé dire, en ont ainsi simplement pris acte.
Aujourd'hui, le problème juif reprend ouvertement pied en Europe. Non point tant sous sa forme traditionnelle de droite, encore que, chez nos humoristes par exemple, des jonctions s'opèrent qui n'étonneront que les naïfs, mais dans la critique radicale politique et sociale qui — de l'activiste José Bové au pamphlétaire Alain Badiou, penseur autoproclamé — se prend à rêver de nouveau d'un monde, d'une Europe au moins, sans juifs.
Jean-François Lyotard soulignait déjà en 1988 — un an avant la chute du Mur —, dans Heidegger et les "juifs": "Ce qu'il y a de plus réel dans les juifs réels, c'est que l'Europe, au moins [tous mots soulignés par nous, MD], ne sait qu'en faire: chrétienne elle exige leur conversion, monarchique les expulse, républicaine les intègre, nazie les extermine." Autrement dit, dans la réalité de leur vie réelle, les juifs sont frappés, parce que leur simple existence et propension à durer remet cent fois sur le métier les religions sorties du judaïsme, les enracinements obsessionnels au sol et au sang avec leurs cortèges de nationalismes violents, les valeurs posées dans leur soudaine et absolue universalité révolutionnaire et républicaine, quand ce n'est pas la force de la vie et de la pensée même. Toutes provocations que les mondes juifs affirment forcément dans le scandale, ou tiennent simplement présentes, étant donné l'histoire et le contexte dans lesquels ils les produisent et les manifestent, en Europe au moins.
C'est cette jonction renouvelée que Danny Trom questionne dans La Promesse et l'obstacle (la gauche radicale et le problème juif), aux éditions du Cerf, 2007.
Malgré le sous-titre, ce n'est que partiellement un livre sur le problème juif. Bien davantage, il s'agit aujourd'hui de constater que la pointe avancée de la philosophie politique européenne — et non de la soi-disant hauteur sociologique car il n'est pas de sociologie sans lien à l'action et à la philosophie politique, sans présupposés critiques, pris en conscience ou non peu importe — ne se relève pas de la disparition de l'horizon révolutionnaire, en tant qu'il était tracé par une lente maturation historique et porté par des forces sociales et politiques organisées.
Dans son versant social, la critique radicale ne peut que relayer l'expression de la souffrance et des victimes, toute la misère du monde en somme. Et dans son versant politique, elle n'a plus pour projet que l'attente impatiente de l'occasion, fortuite ou improvisée. Et c'est alors que l'extermination nazie leur fait obstacle: les juifs sont coupables de monopoliser toute la souffrance, au point de ne laisser place à aucune mobilisation des affects pour d'autres causes; coupables de sacraliser Auschwitz, de façon politiquement anachronique, cachant — objectivement au moins — leurs connivences avec les ennemis de toujours, le capitalisme et l'impérialisme autres pourvoyeurs de camps de la mort de masse, voire le parlementarisme et sa soi-disant démocratie, confluant en particulier dans le sionisme, jusqu'à devenir en Palestine le nazisme moderne.
L'examen de cette organisation symbolique de la pensée critique contemporaine fait l'importance de ce livre, avec une attention particulière aux mots, qu'ils soient devenus courants aujourd'hui (exclusion, colère, ressentiment) ou qu'ils se donnent des airs plus savants: disqualification, désaffiliation par exemple. D'où viennent de telles pauvretés intellectuelles, à quoi servent-elles, qu'impliquent-elles, que dispensent-elles de penser? Quels héritages ont laissé les marxo-lacaniens et leurs dérives scientistes, des auteurs comme Hannah Arendt, Gilles Deleuze, le tragique collectif Louis Althusser (Alain Badiou, Étienne Balibar, Jacques Rancière, Emmanuel Terray, aux destins nuancés), Pierre Bourdieu, Giorgio Agamben, les penseurs du social, les historiens et sociologues américains et européens, le trop absent Lévinas? Que font les intellectuels inorganiques d'aujourd'hui?
Toutes ces questions finissent toujours par rencontrer l'obstacle d'une histoire singulière et irréductible, qui témoigne de notre inéluctable confrontation aux processus historiques, aux réalités concrètes, au surgissement de la vie. Qui ne peuvent se convertir, s'exclure, s'intégrer, ni peut-être s'exterminer.

Danny Trom: La promesse et l'obstacle. La gauche radicale et le problème juif, éditions du Cerf, collection Passages, 2007. Texte ci-dessus, suivi de la quatrième de couverture.
Nathan Weinstock: Une si longue présence. Comment le monde arabe a perdu ses Juifs (1947-1967), Plon, 2008.

vendredi 18 juillet 2008

Ralentir travaux: le nom




     Nous savons tous que ralentir travaux est le titre d'un recueil collectif de poèmes, issus de "cadavres exquis" de René Char, Paul Éluard et André Breton, paru en 1930 aux Éditions surréalistes, réédité en 1991 et 1995 par les soins de la grande maison d'éditions José Corti.
Seules les trois ‘’Préfaces’’ sont signées par leur auteur. Écoutons Paul Éluard nous dire le pourquoi: «Il faut effacer le reflet de la personnalité pour que l'inspiration bondisse à tout jamais du miroir. Laissez les influences jouer librement, inventez ce qui a déjà été inventé, ce qui est hors de doute, ce qui est incroyable, donnez à la spontanéité sa valeur pure. Soyez celui à qui l'on parle et qui est entendu, Une seule vision, variée à l'infini. Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré.» 
On sait moins que, avec ou sans majuscules, ralentir travaux fut, ou est aussi:

     En 1992, le titre d'une œuvre musicale de Johannes Schöllhorn (né en 1962) pour neuf musiciens.
     — Toujours en 1992, le titre d'un essai sur la critique génétique en littérature d'Almuth Grésillon, parue dans la revue Genesis, 1992, n°1 (CNRS).
     — Celui d'une revue poétique créée et dirigée par Bernard Desportes, de 1995 à 2000.

     — Pêle-mêle, outre quantité d'articles qui ainsi se chapeautaient, souvent à défaut d'y ralentir ("Penser vite n'empêche pas de glisser", écrivait déjà Sophocle dans Œdipe roi) ou d'y travailler: les noms d'un éditeur discret dont je n'ai retrouvé jusqu'ici qu'un item; d'un service d'informations sur les entreprises; de l'atelier poétique de Fabula (1), association de chercheurs sérieux en littérature; du site de Yann Houry, professeur de français au collège Gaston-Bachelard de Bar-sur-Aube — de quelle cité peut-on mieux ouvrir des comptoirs sur l'avenir? — beau lieu de soutien aux travaux de ses élèves, créé en août 2007, et véritable école en effet de travail et de patience; ou encore d'un web-blog pédagogique libanais.


     — Enfin, ne rechignons donc pas si, par aventure, nous cherchant, vous trouverez deux bla-bla-blogs au moins du même nom, le premier né en juillet 2007 qui n'a pas cherché plus loin, le second en septembre qui, averti de l'homonymie par les soins de Google-Blogger puisqu'il l'héberge aussi, a simplement (?) ajouté un trait d'union, Vous auriez vite vu que leurs contenus n'ont rien à voir, ni dans l'esprit ni dans l'aspect, avec le vôtre. Sans doute l'occasion de l'inscrire une bonne fois parmi vos signets ou favoris, afin d'éviter d'inutiles détours? (2). Le Monde du 4 avril 2007 m'avait appris que les premiers marins jetaient un rondin par-dessus bord (un log, en anglais), à la poupe de leur bateau. En comptant le temps écoulé pour qu'il s'éloigne, ils estimaient ainsi la vitesse du navire. C'est l'origine du mot blog, contraction de Web-log.
À ce propos, c'est aussi l'opportunité de lire (ou, pour les fouineurs et fouineuses, de relire) ici un texte écrit le 17 avril 2007: Ralentir travaux, pourquoi, pour qui, comment, parmi les premières tentatives de mettre en mots ce qui n'était alors que le début d'un projet. Et plus généralement encore sur ce sujet, dans cette partie Pour une petite histoire de Pour une petite histoire de Ralentir travaux, lieu ouvert mais plus intérieur, où je m'explicite un peu les choses, sans forcément y avoir renvoyé jusqu'ici depuis notre page d'accueil.


     1.
2 février 2009: atelier apparemment supprimé depuis.
     2. Dernier venu, découvert ce 12 juillet 2009: un très joli groupement d'artistes qui montrent discrètement et sans fioritures inutiles quelques-unes de leurs œuvres, sous ce même fort beau titre donc, dans une galerie virtuelle, créée en 2008, à Londres, complétée d'un espace de conversation. Bonne route à ces nouveaux conducteurs sur un réseau à vitesse limitée!

mardi 8 juillet 2008

Edward W. Saïd, l'intelligence



En ces temps réducteurs où les idées ne valent que selon qui les énonce ou selon les services qu'elles rendent dans l'échiquier idéologique, blanches ou noires au gré des alliances; où, contraints à ne plus porter qu'une cause, des hommes et des femmes perdent tout être, la figure d'Edward W. Saïd (1935-2003) émerge à nouveau, avec la publication de
Réflexions sur l'exil (Actes-Sud, 2008). Dans cette cinquantaine d'essais (1967-1999), Edward W. Saïd parle, certes, de son itinéraire, de Jérusalem à New York, n'oublie jamais qu'il est, comme tant d'autres avant lui, un de ces exilés privilégiés pour qui l'éloignement forcé et l'intégration au cosmopolitisme new-yorkais permirent d'être pleinement un intellectuel; il sait que sa raison d'être principale est du côté de la Palestine, et c'est même pourquoi il réfléchit tout autant sur la littérature, l'histoire, la philosophie, la musique: on connaît son engagement auprès de Daniel Barenboïm pour la création de l'orchestre israélo-palestinien West-Eastern Diwan Orchestra. Avant de nous plaindre une fois de plus sur ses approximations à propos de l'orientalisme, ou de vouloir le dépasser — ce qui est le destin des seuls grands, les autres étant tout bonnement oubliés —, commençons donc par refaire connaissance avec cet homme grâce à cette recension de Tzvetan Todorov: Edward Saïd, le spectateur exilé, parue dans Le Monde des Livres du 16 mai 2008, pour nous plonger ensuite dans le livre lui-même.

mardi 1 juillet 2008

Caroline Fourest, femme des aurores




Dans un certain nombre de sites qui font à ce point religion de laïcité qu'ils finissent parfois par nouer de logiques alliances avec d'autres, plus ouvertement intégristes, l'invective arrogante et la morgue railleuse tiennent lieu de raison à l'encontre de Caroline Fourest, dont nous avons déjà pu relayer ici certains textes (Diversité contre l'égalité, et Le cauchemar annoncé de Durban II). Ici, nous apprécions la chercheuse, ses engagements et ses choix, ses interventions dans les médias, et toujours la priorité aux idées et à l'argumentation, son éveil à ce qui change et bouge, son réalisme face à ce qu'elle combat: cette femme écrit pour nous dire toujours son espérance. Alors, nous reproduisons ici un troisième texte d'elle: Notre nouveau maître est oriental, publié le 20 juin 2009 dans Le Monde, qui ne plaira sûrement guère à tous les arrangeurs d'étranges mariages. Tout Fourest est là: quelques vérités sur les immenses tragédies, et pourtant jamais l'apocalypse.

Notre nouveau maître est oriental. — On a pris l'habitude de dénoncer la mondialisation comme une forme d'occidentalisation. Les opposants à l'universalisme vont plus loin en assimilant l'occidentalisation à une forme de colonisation culturelle. Cette rhétorique permet notamment aux régimes autoritaires d'associer des valeurs telles que les droits de l'homme, la démocratie ou la laïcité à l'Occident pour mieux les refuser au nom de l'anti-impérialisme. Cette stratégie discursive pouvait faire illusion tant que la première puissance économique était américaine. Qu'en sera-t-il demain, lorsque nous aurons enfin réalisé que la principale puissance à profiter de la mondialisation ne vient pas d'Occident, mais d'Extrême-Orient?

Plusieurs conflits, notamment ceux qui déchirent l'Afrique, ne sont plus dictés par les intérêts économiques européens ou américains mais chinois. La sinistre "Françafrique" est en passe d'être largement détrônée par la "Chinafrique", du nom d'un livre de Serge Michel et Michel Beuret qui décrit bien cette nouvelle réalité (Grasset). Le commerce bilatéral entre ces deux régions a quintuplé entre 2000 et 2006. On estime à 500 000 le nombre de Chinois vivant en Afrique pour construire routes, hôtels et barrages. C'est ce qu'on appelle déjà "l'aspect positif" de la présence chinoise en Afrique. L'aspect négatif, c'est ce dévorant appétit d'énergie et de matières premières, qui la pousse à faire des affaires avec des dictateurs au détriment des peuples, de la démocratie, de l'environnement et du développement durable. Officiellement, bien sûr, il n'est pas question de domination. La Chine insiste au contraire pour apparaître comme une puissance du Sud et rappelle sa présence aux côtés des non-alignés lors de la conférence de Bandung. Lors des sommets sino-africains, elle revendique un "partenariat stratégique d'un type nouveau", caractérisé par "l'égalité et la confiance réciproque sur le plan politique" et "la coopération gagnant-gagnant sur le plan économique". Autrement dit, elle plaide sans complexe pour un affairisme différentialiste sur le mode: "Nos profits valent mieux que les droits de l'homme."

Sans cette politique, cynique, il y aurait moins de morts au Darfour, plus de démocratie en Birmanie et peut-être un nouveau gouvernement au Zimbabwe. Bizarrement, en dehors de pays cherchant à faire oublier leurs propres victimes, bien peu songent à dénoncer le manque de conscience de cette nouvelle force économique. Surtout pas certains militants se revendiquant d'une conscience anti-impérialiste ambiguë, faite d'admiration pour la "résistance" islamiste et d'une certaine complaisance vis-à-vis de la Chine.

Ceux-là ne militent pas réellement pour un axe Nord-Sud plus juste, ni même contre les effets de la mondialisation ultralibérale. Ils souhaitent surtout prendre une revanche identitaire contre l'Amérique, l'Europe, Israël (voire contre les juifs). Dès lors qu'elle est orientale et non occidentale, la Chine peut donc se permettre de piller l'Afrique ou même de discriminer sa minorité musulmane ouïgour sans risquer d'être rappelée à l'ordre.

Ce positionnement, acrobatique, risque de devenir de plus en plus difficile à tenir. Après une période de domination plutôt discrète, poussée par ses besoins grandissants en énergie et en matières premières, la nouvelle puissance venue d'Extrême-Orient pourrait bien être tentée de passer à la vitesse supérieure. La réussite de ses immigrés suscite déjà de l'hostilité en Indonésie, où le sentiment antichinois est toujours prompt à resurgir. En Afrique, certains peuples grondent contre ces Chinois que l'on voit partout et qui volent leur travail... À terme, ce ressentiment finira peut-être par faire oublier de vieilles rancœurs, comme celle existant entre l'Europe et ses anciennes colonies.

Néanmoins, tant que l'islamisme occupe le théâtre de nos enjeux immédiats, l'opposition Occident/Orient fonctionne comme un écran de fumée. En coulisse, la Chine y a intérêt. Sur un plan économique, l'amertume des pays musulmans vis-à-vis de l'Occident lui permet de décrocher des contrats à des prix qu'elle ne pourrait négocier sans ce contexte exacerbé. Sur un plan plus symbolique, la focalisation sur l'Occident lui permet d'avoir tous les avantages de la puissance économique sans les inconvénients.

Cette situation idyllique ne saurait durer. La Chine réalise que son nouveau statut suppose des devoirs envers la communauté internationale. Sa médiation au Darfour, ses tergiversations au sujet des armes réclamées par Mugabe et le début de transparence lors du séisme au Sichuan sont des signes encourageants. Dans quelques générations, comme toutes les premières puissances, elle aura sécrété ses propres contre-pouvoirs.

En attendant, le nouvel ordre mondial à l'ombre de la Chine promet des heures d'instabilité au détriment des droits de l'homme. Qui aura les moyens de lui tenir tête? Pas la France de Nicolas Sarkozy, si sensible aux intérêts des milieux d'affaires. Lors de son discours sur la politique de civilisation, il a suggéré une diplomatie préférant "la diversité à la démocratie". Une expression qui correspond mot pour mot au credo utilisé par les dirigeants chinois pour revendiquer un monde placé sous le signe du différentialisme et de l'affairisme, et non sous le signe l'universalisme et des droits de l'homme.Caroline Fourest, Le Monde du 20 juin 2008.

© Caroline Fourest, Le Monde du 20 juin 2008.
© Photographie: Pollution au village olympique, Reuters, 2008.