Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


mercredi 1 avril 2009

Jocelyne Dakhlia: La lingua franca




Jocelyne Dakhlia, directrice d'études à l'EHESS, vient de publier un ouvrage dense, mais de lecture passionnante et aisée: Lingua franca, histoire d'une langue métisse en Méditerranée, aux éditions Actes-sud, 2009.

L'expression fait peut-être référence à la langue des Francs, et remonterait donc aux Croisades. Ou "Franc" désignerait simplement en monde musulman le chrétien d'origine occidentale, de même que, pour les Européens, "Turc" désignera le musulman en général. Une expression précoce se trouve dans ce texte du XIII
e siècle
Contrasto della Zerbitana (i.e. "la Djerbienne, la fille de Djerba", texte ici, 1284/1305?). Mais son développement (et la période qu'étudie surtout ce livre) date de l'explosion de la course au XVIe siècle: prises corsaires, captures et rançons fonderont cet instrument de communication.
En 1612, Frère Diego de Haëdo (
Topographie et histoire générale d'Alger, 1612, réédité par les éditions Bouchène, 2005, avec une préface de Jocelyne Dakhlia), rédempteur des captifs, parlant d'un "patois de nègres", précise que cette langue franque "ainsi appelée par les musulmans pour toutes les affaires" est utilisée par "même les femmes et les enfants". Si les musulmans n'utilisent jamais entre eux cette langue dont les mots sont d'origine essentiellement romane, la notation est importante: l'utilisent, bien sûr, marins, diplomates et marchands, qui peuvent venir d'Angleterre, du Danemark, de l'Est européen, mais aussi femmes, enfants, domestiques, concubines, esclaves et captifs des deux bords. Beaucoup de mères en terre musulmane seront italiennes par exemple, même si la lingua franca ne deviendra jamais une langue autochtone, ou maternelle.
L'échange s'opère dans les deux sens: les documents, vénitiens par exemple, prouvent que beaucoup de musulmans voyageaient en Europe pour le commerce ou par la captivité. Entre le XVI
e et le XIXe siècle, son aire d'exercice dépasse largement la Barbarie (Maghreb actuel) et s'étend profondément dans tout le bassin méditerranéen, Alger, Tripoli, Smyrne, Marseille, Livourne, Naples, jusqu'à Constantinople.
Cette langue possède une matrice syntaxique réelle, mais minimale: des verbes, mais leur usage au seul infinitif la condamne au présent et à la parataxe; des noms, mais sans genre ni nombre; des pronoms simplifiés (
mi, ti). Dénuée de tout prestige, en particulier littéraire, les traces et les citations abondent pourtant dans la littérature européenne. Les
Nouvelles exemplaires (1613) de Cervantes et Le Captif (inséré par Cervantès en 1605 dans Don Quichotte, sur la base de sa propre captivité dans les chiourmes barbaresques) montrent justement l'existence de locutrices et même un usage de cette langue dans l'échange amoureux. À Venise, en témoigne dès 1545 La Zingana (La Gitane, pensons à "Gipsy", égyptienne) de Giancarli, jusqu'à L'impresario de Smyrne de Goldoni en 1759. En France, le fait que Molière l'utilise très souvent, en particulier dans la fameuse turquerie-ballet du Bourgeois Gentilhomme, IV, 5 (1670), musique de Lulli sur un livret écrit par un expert historique, le chevalier Laurent d'Arvieux (qu'on retrouve dans d'autres épisodes diplomatiques dans le Bassin) prouve que cette langue est aisément compréhensible par les spectateurs de l'époque. Cette pièce serait même le berceau du mot "sabir": "Si ti sabir, ti rispondir: si toi savoir toi répondre" (1). Dans Les Fourberies de Scapin (1671), une galère est au quai à Naples, et les protagonistes seront invités à bord par un Turc (roué bien entendu). Dans Le Sicilien ou l'Amour peintre (1667), la liste des personnages indique "Isidore, Grecque, esclave, (...) musiciens, troupe d'esclaves, troupe de Maures, deux laquais", et le valet Hali précise: "Sotte condition que celle d'un esclave!" dès la scène première. Jean-Jacques Rousseau discutera dans cette langue avec l'archimandrite grec de Jérusalem dans une "auberge" (mot issu de la lingua franca!) suisse et sera même engagé comme interprète: doit-il partie de cet intérêt à son père, horloger à Constantinople? Ou encore Gulliver, (1721) désespérant de se faire comprendre par les habitants de Lilliput, tentera en vain, après toutes les langues, d'utiliser la lingua franca.
Langue commune ne signifie pas pour autant cordialité. Le contexte (galères, — «Mais que diable allait-il faire dans cette galère?» — conversions et renégats, esclaves, ou simples divergences d'intérêts) est fréquemment au contraire l'angoisse, le conflit, l'adversité, la cohabitation violente et forcée. L'utiliser suppose l'existence de l'autre, de l'étranger avec qui il faut bien échanger, sans concession identitaire. Mais du coup, l'utiliser, c'est ipso facto reconnaître la réalité et la valeur des distances, des coutumes, des lieux et des usages. Elle est ce que Jocelyne Dakhlia appelle une "no man's langue", un peu comme l'anglais aujourd'hui qui, utilisé partout dans le monde, ne répand pas spontanément la concorde. Exit l'illusion espérantiste.
Des enjeux pour aujourd'hui? L'inventeur du "choc des civilisations", Bernard Lewis, pensait expliquer le déclin des sociétés d'islam par leur absence de curiosité, leur repli intellectuel, leur "quasi-ignorance des langues occidentales". La recherche de Jocelyne Dakhlia met au contraire en lumière la grande connaissance en monde musulman des savoirs européens fonctionnels: "la part d'européanité du monde arabo-musulman ne se réduit pas à l'héritage colonial mais (...) elle [lui] est bien antérieure. Et (...) du coup, il faut cesser de penser les relations entre les deux rives de la Méditerranée comme un simple rapport dominants-dominés". En outre, n'oublions pas que, en terre d'islam où musulmans côtoient au quotidien Grecs ou Arméniens par exemple, les convertis ont pu devenir ministres ou occuper souvent de très hautes fonctions. Voit-on un seul cas symétrique en Europe? L'asymétrie est surtout visible dans ce fait que les musulmans n'ont pas produit une étude savante des langues européennes, ce qui ne voulait pas dire qu'ils ne les connaissaient pas.
Justement, au XIXe siècle de la colonisation, cet orientalisme savant européen va accompagner le mouvement d'études des "langues pures" et l'oubli de la
lingua franca. Après 1830, elle incorpore davantage de mots issus des dialectes arabes et, alors qu'elle transcendait les classes sociales, elle devient le "sabir" discriminant des portefaix, des domestiques, des prostituées, des indigènes et des petits blancs.

C'est à Tunis que j'ai connu ce sabir, ce dernier avatar de la
lingua franca. Je l'ai entendu, je l'ai parlé un peu, aimé dans la bouche de ma vieille Rosina Vitto qui m'éleva après avoir vu naître mon père, tous les matins dans notre maison avant de regagner chaque soir son patio de la Petite-Sicile, je l'ai écouté goulûment enfin entre 1953 et 1957, lorsque, dans la salle des fêtes
du Lycée Carnot — un vrai théâtre avec scène et rideau rouge —, j'assistais, enfant, aux "one-man show" (sketches tirés de ses Sabirs, 1927 ou de ses Cris de Tunis, 1941; ses versions des Fables de La Fontaine ou, le 22 mai 1954, à 16 h. 30, cette causerie — une table, une carafe — Si Tunis m'était conté, téléchargeable ici), donnés par un vieux monsieur, bon Français, bon chrétien, ancien élève des Frères des Écoles chrétiennes, un certain Eugène-Edmond Martin roi du palindrome, le truculent, l'inoubliable Kaddour ben Nitram. Ou à plat ventre sur le frais carrelage aux splendides couleurs et aux mystérieux dessins du 6 rue de Corinthe (près des rues Navarin, d'Athènes ou de Sparte, des impasses du Pirée ou de Salonique, ronde des ports autour de l'immense friche du séculaire cimetière juif désaffecté, aujourd'hui gare routière), la tête dans les mains, quand, sur notre phonographe à manivelle, parlaient, du même Martin/Nitram, les 78 tours.

1. Découvrons à cette occasion toute la belle Dormeuse blogue, qui cite un passage de la scène 1 de l'acte V.
© Photographie:
Juif de Djerba, auteur non identifié, tous droits réservés.

mardi 31 mars 2009

jeudi 26 mars 2009

lundi 23 mars 2009

samedi 7 mars 2009

Bruno Étienne, un ami disparu


Bruno Étienne est mort le 4 mars dernier à Aix-en-Provence. Nous l'avions connu, et nous étions réjouis ensemble de son humour mordant toujours en éveil, qui redoublait chaque fois qu'on lui signifiait un désaccord (et ça arrivait, et il y avait parfois de quoi!), lorsqu'il nous fit l'honneur de participer au numéro 10 de notre ancienne revue Le Cheval de Troie (1994), consacré à Abd El-Kader. De l'Émir, qui n'était alors guère en odeur de sainteté, ni même à la mode, comme c'est heureusement davantage le cas aujourd'hui, ses Écrits spirituels (Seuil, 1982) n'allaient bientôt plus être indisponibles: leur traduction de Michel Chodkiewicz, qui participa également à notre livraison, fut rééditée en cette même année 1994. Bruno Étienne, qui terminait alors la rédaction de son livre, Abdelkader, nous avait donné La smala, une confrérie nomade (texte ici), fort généreusement puisque son livre fut publié à la fin de cette même année 1994, chez Hachette.

On retrouvera l'homme et l'auteur dans différents sites. Par exemple:

Une franc-maçonnerie ravagée par la démagogie profane, article publié dans Le Monde du 9 septembre 2000.
— On trouvera une bibliographie et surtout les
liens vers plusieurs de ses textes dans l'article, par ailleurs tout à fait insuffisant, consacré à lui par Wikipedia
. D'autres liens vers ses écrits sont offerts par La Pensée de midi, revue littéraire éditée par Actes-Sud.
— On écoutera et on verra
une formidable conférence dans le cadre de l'Institut Universitaire de France: Journées annuelles et colloque scientifique: le changement, prononcée le 11 mars 2004 à l'Université Louis Pasteur de Strasbourg (45 ').

Enfin, Xavier Ternisien rend dans © Le Monde du 7 mars 2009 un académique mais nécessaire hommage au compagnon disparu. À lire en attendant.

Un intellectuel iconoclaste. — Bruno Étienne, mort d'un cancer le 4 mars à l'âge de 71 ans, ne concevait pas sa fonction comme celle d'un chercheur s'enfermant dans les enceintes étroites des académies scientifiques, mais comme celle d'un acteur prenant la parole haut et fort au centre du débat public.
Né le 6 novembre 1937 à La Tronche (Isère), il s'est formé à la Faculté de droit d'Aix-en-Provence puis à l'Institut Bourguiba des langues à Tunis, où il a appris l'arabe. En 1965, après avoir soutenu une thèse de doctorat en droit sur Les Européens et l'indépendance de l'Algérie, il part pour l'Algérie où il travaille comme coopérant.
En 1980, il devient directeur du laboratoire du CNRS sur le monde arabe et professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. En 1985, il fonde l'Observatoire du fait religieux, qu'il dirige jusqu'en 2006. Il forme des centaines d'élèves, au point qu'on peut parler d'une "école aixoise", dont il a été l'initiateur. Parmi ses disciples, on peut citer Franck Fregosi, Jocelyne Cesari, Raphaël Liogier.
Il a été l'un des premiers politologues à s'intéresser à l'islam, une spécialité réservée jusque-là aux orientalistes, spécialistes de la langue et de la culture arabe. En 1987, il publie L'Islam radical (Hachette).
Son intérêt pour l'islam politique le conduit à se pencher sur la sédentarisation des immigrés du Maghreb en France. Il publie en 1989 La France et l'islam (Hachette).
Bruno Étienne est l'un des premiers vulgarisateurs de la formule "Islam de France", soulignant le processus de "nationalisation" de la religion musulmane dans l'Hexagone. Il contribue à remettre en cause le cliché d'une religion étrangère et importée, montrant sa proximité et ses affinités avec l'histoire de France. Ses travaux convergent vers la même idée: l'islam est devenu une religion "française" et la France sera probablement appelée à être une terre de réforme musulmane.
Il insistait, par ailleurs, sur le fait que l'islam n'était qu'une des dimensions de la vie des musulmans en France. Devant ses élèves, il répétait cette phrase: "Quand on fait des enquêtes sur les musulmans de France, on en trouve davantage au PMU qu'à la mosquée!" Comme le souligne Franck Fregosi, "il n'a cessé d'affirmer l'inexistence d'une communauté musulmane entendue comme un ensemble monolithique d'individus ayant les mêmes pratiques, défendant les mêmes intérêts et mus par le souci de l'unité communautaire".
Lors de la première guerre du Golfe (1990-1991), il a ouvertement critiqué la participation de la France à la coalition alliée. En 2004, au moment du vote de la loi interdisant le voile à l'école, il s'est prononcé en faveur d'une laïcité ouverte et tolérante, déclarant sur un mode provocateur: "C'est aux jeunes filles voilées que l'on doit donner les palmes académiques et non au ministre qui les a exclues!"
"Il a toujours refusé de succomber aux visions sécuritaires à propos de la présence musulmane en France", rappelle Vincent Geisser, chercheur au CNRS. De ce point de vue, il fut l'un des principaux inspirateurs de ce qui allait devenir le Conseil français du culte musulman, défendant une conception gallicane de l'islam de France. Bruno Étienne n'hésitait pas à dénoncer les dictateurs du monde arabe. Dans ses écrits, il critiquait régulièrement les régimes dits "laïcs" autant que les théocraties du Golfe, dont il dénonçait l'hypocrisie.
L'universitaire était membre du Grand Orient de France et ne se privait pas de mettre le doigt sur des travers affairistes ou bureaucratiques. "Il faut renoncer à un certain nombre de pratiques qui ont conduit les obédiences maçonniques à devenir des machineries administratives gérées par des professionnels dont la maîtrise est inversement proportionnelle à leur ego", écrivait-il dans Le Monde en septembre 2000.

QUÊTE SPIRITUELLE. — Son appartenance maçonnique était partie prenante d'une quête spirituelle plus large qui ne l'a jamais quitté. Même si celle-ci s'accompagnait d'un comparatisme érigé en règle, qui basculait facilement dans le relativisme. "J'ai très rapidement cessé de me moquer des rituels de l'autre et considéré que l'eau de Lourdes valait bien celle de la source de Zemzem ou de Bénarès, que l'homme en noir devant le mur des Lamentations n'était pas plus ridicule que celui qui, s'agenouillant jusqu'au sol, se meurtrissait le front ou que celui qui tournait en rond agitant une clochette", écrivait-il en 1999. Il a consacré une biographie monumentale à Abdelkader, héros de l'indépendance algérienne, mais aussi soufi et franc-maçon.
Au fond, ce protestant de culture, quatrième dan de karaté Shito-ryu, autant attiré par le bouddhisme que par l'islam, n'aimait rien tant que l'éclectisme. C'était sa manière à lui de chérir l'humanité. Quelques mois avant sa mort, il déclarait au quotidien La Provence [1]: "J'ai une certaine sympathie pour la connerie des hommes, leur volonté de défendre leur peau. Tout ce que l'humanité produit, même de mauvais, m'intéresse." — Xavier Ternisien.

1. Le blog Éduc, hébergé par La Provence publie ce très bel entretien en date du 30 septembre 2008, précédé d'une présentation sérieuse, et réjouissante de P. Wallez. Tout le personnage est là.

© Photogramme tiré du film de Mohamed Latreche, À la recherche de l'Émir Abd El-Kader (2004).

mardi 3 mars 2009

Surveillance globale (2): les fous du roi




Un site, fort facile à retrouver, propose à chacun de géolocaliser tout mobile par GPS, avec une précision d'un mètre, ce qui devrait combler les amis en peine de retrouvailles, les patrons abusifs, les maris, amants ou amoureux jaloux. Bien présenté (malheureusement, j'en parle en connaissance de cause) ce site est pourtant un hoax, c'est-à-dire en clair un canular. Des plus obscènes au demeurant. Je venais de rédiger la recension sur Surveillance globale, enquête sur les nouvelles formes de contrôle (Climats / Flammarion, 2009), le bon livre d'Éric Sadin, et cette "preuve" de plus, tombée ainsi à point nommé, m'a si fort sauté aux yeux que ma méfiance habituelle sur ces liens venus d'ailleurs a été anesthésiée.
Nous pourrions en rester là et, profil bas, boire notre honte dans notre coin. Mais la vérité nous oblige à poursuivre: voilà que ce genre d'
hoaxes voudraient nous faire rigoler gras d'une vraie menace, dont ce livre, et notre recension donc, soulignent la gravité.
Car les instruments existent vraiment pour de tels repérages. Ainsi, ces services sont proposés par
Google par exemple, sans qui le Net aujourd'hui ne saurait vivre. En voici, sur un site d'informations techniques, la description en français
, qui donne aussi le lien anglais direct pour Google. Ou ici en français, Google latitude, un service internet qui ressemble comme deux gouttes d'eau au site pornographique auquel nous faisions allusion mais qui, lui, est opérationnel. Quant à iPhone, il le propose directement activable sur son mobile (toujours en anglais, mais aisément compréhensible).
On croira se rassurer en remarquant que l'inscription à ce service est volontaire. On s'illusionnera plus encore en prétextant que l'activation peut toujours être temporairement neutralisée, ce qui signifie, pour qui sait lire, que l'inscription est irréversible, et que le mobile continuera d'être localisé, même une fois l'application quittée, comme le précise la note d'information citée ci-dessus. D'autres s'effraieront de l'avènement de
Big Brother. Mais, si prophétique qu'il soit, Big Brother est le cauchemar d'une dictature de gens surveillés malgré eux. Ces services nous ouvrent à la douceur du "Meilleur des mondes" avec notre assentiment, que la récurrence de mots tels que "nice", "pretty", "friends", "fun", "no worries", voudrait rendre joyeux.

Ce que nous montre aussi, heureusement, le livre d'Éric Sadin, c'est qu'il est urgent, possible, efficace même (voir les déboires de
Facebook ou de la RATP dont nous parlions dans notre article de ce 27 février) de réagir et de nous défendre contre cette "surveillance horizontale", de refuser, par tous les moyens à notre disposition, de lui apporter plus avant notre complice concours. Qui se traduit entre autres par un pullulement irresponsable de canulars qui n'aboutissent qu'à encombrer nos boites aux lettres et, nous transformant en fous du roi, à aggraver la désinformation.

© B. Boukerma, Un monde meilleur, cité dans
Orient-Express photographies.

lundi 2 mars 2009

TSF Jazz, Accujazz, Les Allumés du Jazz: qualité à profusion



Écouter du jazz de qualité sur le Net n'est pas si courant qu'on l'imagine. Remercions
notre collaborateur en la matière, Philippe Méziat, de nous avoir parlé de TSF Jazz, une station qui n'est certainement pas inconnue des amateurs chevronnés. Nous l'avons explorée cette semaine et, vraiment, en famille, nous sommes allés de surprise en surprise. Le cœur vivant de la station est réuni dans le chapitre Podcasts — on ne peut vraiment podcaster, mais on peut écouter à la demande — qui ouvre en particulier sur
Jazzlive, ensemble mensuel de concerts récents de belle qualité, enrichi de quelques perles plus anciennes que nous vous laissons le plaisir de découvrir; sur Si bémol et fadaises où Pierre Bouteiller organise des semaines thématiques; sur les Lundis du Duc (des Lombards) dirigés par Sébastien Vidal. Un peu partout ensuite, sur le reste du site, des informations, des chroniques d'actualité du jazz (mais pas seulement, du cinéma, des expositions, du théâtre aussi dans Coup de Projecteur) et des anniversaires de l'histoire du jazz, dignement célébrés. On ne peut épuiser en paroles le contenu d'un site aussi musical, qui semble avoir tellement à cœur de se renouveler que vous ne parviendrez probablement pas à déguster le menu mensuel, entrées, fromages ET dessert.

Le saxophoniste Alex Golino (voir dans Jazz à Bordeaux de Philippe Méziat) nous fait par ailleurs un immense cadeau en la matière: il nous révèle l'existence du site le plus complet possible sur ces musiques, Accujazz, the future of jazz radio, en anglais comme cela se lit, qui organise notre écoute en différentes stations, au choix. Par styles, par instruments, par compositeur, par décades, par régions et le reste dans "others", et, quand on clique, on ouvre sur une surprise, toujours nouvelle.

Enfin, nous rappelle Philippe Méziat, tous ceux que le jazz de tous ne suffit pas à rassasier iront sur le site des Allumés du Jazz, qui allie la profonde tradition à l'extrême modernité. Ce site d'entreprise informe de façon riche sur les quarante-neuf labels indépendants qu'elle distribue, où il puise un choix en continu sur une Web Radio. Et comme chez les grands tout est grand, ainsi qu'aime à dire une autre de nos amies, ni Accujazz ni TSF Jazz ni Les Allumés du Jazz ne sont avares en adresses et liens de toutes sortes, inépuisables. D'une certaine façon, nous en avons pour la vie.


vendredi 27 février 2009

Éric Sadin: Surveillance globale



Facebook
a voulu modifier les conditions d'utilisation de sa plate-forme, en s'arrogeant le droit d'archiver et de réutiliser à perpétuité les données, renseignements et historiques de ses membres, y compris après leur départ. Les protestations des clients utilisateurs l'ont contraint à reculer, au moins provisoirement et assez formellement, puisque rien ne l'oblige vraiment à détruire les données dont il dispose.
La RATP impose le remplacement de la
Carte Orange par le
Passe Navigo, fichant les identités et les déplacements des abonnés, données que la Régie peut conserver quarante-huit heures. Là encore, des protestations et des organismes publics de surveillance ont imposé à la Régie un Passe Navigo Découverte, dit "anonyme" ou "non personnalisé", bien qu'il faille donner son nom et son adresse pour l'obtenir, et le payer alors que l'autre est gratuit. De plus, il n'est pas remplaçable en cas de perte, et proposé à contrecœur par le personnel qui n'a pas toujours été soigneusement instruit de ses modalités. Malgré tous ces obstacles et pénalités, 40% des abonnés ont opté pour cette formule.
Dans son ouvrage
Surveillance globale, enquête sur les nouvelles formes de contrôle (Climats / Flammarion, 2009), l'écrivain Éric Sadin, artiste, enseignant dans les écoles d'art, analyse avec précision les changements en cours depuis les attentats de 2001, décidément une rupture historique majeure à bien des égards.
Il montre que, désormais et pour longtemps,
l'architecture technologique est parfaitement au point, avec l'interconnexion généralisée, la géolocalisation, la vidéosurveillance "intelligente" en liaison avec des logiciels d'analyse comportementale, la constitution de bases de données, la biométrie, les puces et nanopuces, et ce qu'il appelle "l'horizontalisation de la surveillance": tout le monde regarde tout le monde et, parmi eux, des spécialistes regardent tout le monde. Le rôle des prestataires privés de droit américain, comme Facebook justement, Google, ou Yahoo y est prépondérant.
Il montre ensuite que l'incertitude géopolitique encourage
les politiques sécuritaires et enferme les États démocratiques dans un double bind: pour pouvoir garantir la sécurité aux citoyens d'une façon supposée dissuasive et économique, sinon efficace, ils sont amenés à policer toujours au plus près la vie sociale (le fichier Edvige, retiré sous la pression citoyenne, ou le Système de Traitement des Infractions Constatées, STIC), pénétrer toujours davantage dans l'intimité de la vie et même du corps des citoyens (ainsi le Dossier Médical Personnalisé pourra stocker toutes informations sur nos soins, nos achats de médicaments et, à l'avenir, des implants dans notre corps seront autant de quantificateurs thérapeutiques, en vue de réguler et d'optimiser économiquement la politique de santé).
Cette politique sécuritaire se distingue théoriquement de
l'agressivité marketing, mais la croise souvent dans les faits. Nous sommes sensibles à la vidéosurveillance parce que les caméras sont visibles et doivent d'ailleurs être légalement accompagnées d'une "information claire et constante" sur leur présence. Elles sont d'autre part un enjeu électoral important: ainsi la Ministre de l'Intérieur promet le triplement des circuits vidéo dans Paris en 2009. Mais l'arbre cache la forêt: le plus important reste la récolte maximale, non visible, de nos traces éparses d'achats, de centres d'intérêts, modes de transport, en vue, une fois ces données croisées et recoupées, de dresser des cartographies relationnelles et comportementales susceptibles d'alerter pouvoirs politiques et agences de marketing, qui les réalisent, se les vendent et se les achètent. Car si, aux USA par exemple, la loi interdit aux agences sécuritaires de collecter certaines informations, elles peuvent les acheter à des sociétés commerciales. Pour la RATP, l'un des intérêts majeurs du Passe Navigo est de pouvoir vendre les informations dont elle dispose, afin d'aider les sociétés commerciales à mieux cibler leurs stratégies d'anticipation de désirs d'achat et de fidélisation de leurs clients, et les agences sécuritaires, privées ou publiques, à mieux contrôler les déplacements des citoyens et des foules, vous et moi, a priori innocents et non suspects de quoi que ce soit, si ce n'est parfois d'avoir envie de manifester non loin d'une bouche de métro.
Ne soyons pas naïfs: le foisonnement de nos traces complique leur analyse mais sophistique aussi les outils de leur traitement. Face à ces processus périlleux, l'auteur espère enfin que nous ne sommes pas entièrement démunis. Les lois, selon lui, demeurent notre arme principale: à condition pourtant que, comme l'ont montré ces récentes affaires rappelées ci-dessus, nos vigilances collectives et citoyennes poussent à leurs promulgations. Sans oublier enfin nos conduites individuelles quotidiennes car, si un fichier comme celui du
STIC se fonde sur des manquements à la loi afin de déceler des suspects, avec une efficacité discutable et des marges d'erreurs colossales attentatoires à nos libertés premières (1), nous ne livrons à Facebook et consorts que ce que nous souhaitons lui confier, et ces informations, accessibles à chacun, "copains", mais aussi agents d'embauche par exemple, sont souvent bien plus intimes et précises que celles rassemblées à grands frais dans les fichiers de police. C'est pourquoi, dit-il, les dénonciations frontales de tels dangers sont ambiguës, car il est bien plus vrai que, si nous n'y prenons garde, nous alimentons nous-mêmes, nous disséminons nous-mêmes toutes ces traces intimes, de notre plein gré (2).

1. "Le contrôle a confirmé que la possibilité de consulter à des fins d’enquête administrative le STIC — fichier de police judiciaire très partiellement mis à jour — représente un enjeu majeur pour les citoyens et peut entraîner des conséquences désastreuses en termes d’emplois. De surcroît, la procédure du droit d’accès indirect ouverte à tout citoyen, en raison de sa complexité juridique et de sa durée, n’est pas adaptée aux exigences du marché de l’emploi qui requiert une réponse extrêmement rapide." Extrait de CNIL: Conclusions du contrôle du Système de Traitement des Infractions Constatées (STIC), rapport remis au Premier ministre le 20 janvier 2009, téléchargeable dans son intégralité ici (1er février 2010: la page n'existe plus).
2. Grâce à mon aveugle imprudence, la question prend ici une suite.

Photographie: © Maurice Darmon,
590 Madison Avenue, in
Manhattan, mai 2008 (cliquer sur l'image pour l'agrandir). Autres images.

lundi 16 février 2009

Pour en finir avec Pierre Péan



Nous aurions vraiment aimé en rester là avec Pierre Péan. Mais puisque lui et ses pareils veulent réduire le problème de ce Monde selon K. à la présence ou à l'absence d'un mot malheureux ("cosmopolitisme"), et que nous savons leur mal plus profond, donnons à lire ce qu'il a écrit, p. 44 de son célèbre Noires fureurs, blancs menteurs: Rwanda, 1990-1994 (Fayard / Mille et une nuits, 2005):

«Les rebelles Tutsi ont (...) réussi jusqu’à maintenant à falsifier complètement la réalité rwandaise, à attribuer à d’autres leurs propres crimes et actes de terrorisme, à diaboliser leurs ennemis. Enquêter au Rwanda relève du pari impossible tant le mensonge et la dissimulation ont été élevés par les vainqueurs au rang des arts majeurs (…) Kagamé et ses collaborateurs Tutsi ont, jusqu’à présent, réussi à ce que l’opinion publique internationale prenne des vessies pour des lanternes. (…) Cette culture du mensonge s’est particulièrement développée dans la diaspora Tutsi. Pour revenir “l’an prochain à Kigali”, celle-ci a pratiqué avec efficacité mensonges et manipulations. Les associations de Tutsi hors du Rwanda ont fait ainsi un très efficace lobbying pour convaincre les acteurs politiques du monde entier de la justesse de leur cause. Elles ont infiltré les principales organisations internationales, et d’aucuns, parmi leurs membres, ont su guider de très belles femmes Tutsi vers des lits appropriés (…) Leur brillante intelligence a su parfaitement se jouer de nombreux milieux intellectuels».

Qu'on ne vienne pas ici nous parler de lecture symptômale, l'homme de plume organise le plus clairement du monde sa terrible transposition. En une seule page
(1), il orchestre: "diaspora Tutsi", "lobbying", son admiration pour la "brillante intelligence" prêtée aux Tutsi, qui "ont infiltré les principales organisations internationales". Plus précisément encore, il introduit son propre humour, en clarifiant l'intention des Tutsi par ce cauchemardesque "l'an prochain à Kigali" — fabriqué, il faut le rappeler, sur le modèle de la prière domestique récitée pour les fêtes de la Pâque juive: "L'an prochain à Jérusalem", prière d'espérance purement religieuse, dont il serait déjà malhonnête de s'emparer à propos du conflit du Moyen-Orient, Conflit et atavismes supposés dont les obsessions servent tant de pochoirs à ce journaliste qu'elles en deviennent ses clés délirantes pour conflits tous azimuts.

Travaux pratiques faciles à réaliser chez soi: remplacez dans le texte ci-dessus "Tutsi" par "Juif"
(2) ou "sioniste" et rien ne distinguera plus cette prose de celle des vulgaires antisémites.

1. On retrouvera ce passage, et bien d'autres malheureusement, dans une étude d'Assunta Mugiraneza: Pierre Péan et le Rwanda ou le discours de la haine (L'Arche n° 581, septembre 2006), qu'on pourra lire dans le site du collectif VAN (Vigilance arménienne contre le négationnisme, un de plus). Faut-il rappeler que dans son élan moralisateur, Pierre Péan minimise, pour le moins, le génocide des Tutsi? Comme quoi tous les négationnismes passent par des formes rhétoriques obligées.
2. D'autant que, pour les amateurs de glisse en politique, le problème pourrait se pimenter, si on ajoute foi à tous les historiens qui pensent déceler une origine juive des Tutsi. Par exemple, cette petite synthèse, L'origine juive des Tutsi, rédigée par Mathias Niyonzima. Et la blogosphère de s'emparer de cette thèse pour la glorifier ou la diaboliser, au gré des préjugés du lieu et du jour.

© Photographie: coiffe Tutsi, rappelant les coiffes royales pharaoniques, en particulier la
khepresh de Ramsès II (1279-1212 av. J.-C.). Auteur inconnu, droits réservés.

mercredi 11 février 2009

Le rêve brisé d'Arthur


Quel philosophe, quel historien, quel sociologue, démontera les mécanismes, analysera et explicitera les sens des enchaînements historiques qui auront rendu possible, fatale, nécessaire, la rédaction d'abord d'un tel texte en France, par cet homme et pas un autre, ce qui m'a donné l'occasion de le découvrir (1), mais aussi sa publication
dans Le Monde du 8 février 2009?

D'OÙ VIENT CETTE HAINE DES INCENDIAIRES DES ÂMES? — Après Vals-les-Bains et Lille, alors que je suis dans ma loge, on m'annonce que, pour la troisième fois cette semaine, des manifestants propalestiniens sont devant le théâtre où je dois me produire. Encore. Muni d'une banderole, un groupe scande: "Arthur sioniste, Arthur complice!" Un autre: "Arthur Essebag finance la colonisation!" D'autres encore brandissent à bout de bras des photos d'enfants palestiniens ensanglantés avec écrit: "Arthur soutient la guerre!" Et puis, se voulant sans doute blessant, mais juste ridicule, pathétique: "Arthur larbin!"
Par la fenêtre, au milieu d'un imposant service de sécurité, je les regarde. Ils sont moins nombreux qu'à Lille et Vals-les-Bains. Mais calmes. Organisés. Déterminés. Le plus effrayant, c'est qu'ils semblent sincèrement convaincus de ce qu'ils disent...
Après l'étonnement, l'incompréhension. Puis, le silence. Puis, ce dilemme que, pour la première fois de ma vie, je découvre: répliquer au risque de donner trop d'importance à une minorité de sots qui ne rêvent que de jeter le feu dans les esprits — où me taire en espérant, ainsi, apaiser cette violence folle? Il m'aura fallu attendre la troisième manifestation pour prendre mon parti. Je ne le fais pas pour moi. Je le fais pour les hommes et les femmes qui sont venus à ces spectacles malgré la menace, je le fais pour tous les amis, connus et inconnus, qui entendent ces inepties, m'écrivent et ne comprennent pas. Je le fais pour tous les simples citoyens qui n'ont pas le même accès que moi aux médias et qui ont à supporter, souvent avec plus de violence que moi, le même type d'injures, de stigmatisation, bref, d'antisémitisme.
D'où vient cette haine? Et qu'est-ce que je viens donc faire dans le conflit israélo-palestinien? Tout commence en janvier 2004, quand Dieudonné déclare au détour d'une interview au magazine
The Source, qu'il existerait «un lobby juif très puissant qui aurait la mainmise sur les médias, dont fait partie Arthur qui, avec sa société de production, finance de manière très active l'armée israélienne. Cette armée qui n'hésite pas à tuer des enfants palestiniens (2)». Qu'est-ce qui fait que ces propos aient été relayés sans commentaire dans les colonnes du Monde (3)?
Qu'est-ce qui fait que cette pure imbécillité, cette rumeur sans l'ombre d'un fondement, est aussitôt relayée par une grande partie de la presse? D'où vient que soit pris pour argent comptant le délire d'un humoriste qui eut, jadis, un peu de talent mais qui commence, à ce moment-là, la pathétique dérive qui, à coups d'insultes répétées contre des artistes juifs ou supposés tels, va le mener tout doucement au contact du
Front national? Je l'ignore. D'autres que moi recomposeront l'histoire de cette incroyable indulgence dont les provocations, les mensonges, les constructions énormes de ce personnage auront bénéficié dans les médias.
Pour moi, le mal était fait. Si c'était dans le journal c'est que c'était vrai. Suite à cet article, Dieudonné sera condamné pour diffamation raciale par le tribunal correctionnel de Paris et par la cour d'appel de Paris. Mais, encore une fois, le mal était fait. Et je me trouvais confronté à cette loi d'airain qui veut que, dans ces "batailles", là aussi, la première frappe est souvent, hélas, la plus dévastatrice.
Tous les témoins de ces manifestations racontent. De l'imbécile "Arthur est sioniste, il finance Israël avec son fric!", on est vite passé à l'infect "de toute façon il est juif donc il soutient les bombardements de Gaza!" Juif... sioniste... finance... fric... Tout est dit. Et, sitôt la dépêche AFP publiée, les sites et blogs Internet se déchaînent. C'est comme s'ils étaient dans les
starting-blocks et n'attendaient que cela. C'est comme si ceux qui n'avaient jamais pu exprimer leur fiel, leur antisémitisme à mon encontre, pouvaient enfin se lâcher au grand jour. Certains sites, débordés, horrifiés, fermeront leurs commentaires et forums; d'autres comme celui du Point où du Nouvel Observateur laisseront faire.
Quant à moi, pour la première fois de ma vie, à quarante-deux ans, je découvre cette forme de haine. Fini le cocon douillet de l'animateur vedette. Je prends de plein fouet ce drôle de retour du refoulé. Les vieux démons se réveillent et c'est moi, cette fois, qu'ils pointent du doigt. En surfant sur le Net dans l'encyclopédie
Wikipédia, je découvre, dès la première ligne, au milieu de mille inepties, que je suis "d'origine juive, marocaine" et plus loin "déjà multimillionnaire". Laurent Gerra, Jamel Debbouze, les autres artistes, ont-ils droit à ce type de précisions et, dans mon cas, d'imprécisions peu innocentes? Non. Arthur, juif, argent, marocain, donc pas français. Encore...
C'est aussi sur Internet que
Le Figaro a lancé l'odieuse rumeur "Arthur aurait vendu son appartement à Vladimir Poutine !" Non seulement odieuse, la rumeur. Non seulement lancée sur la Toile et aux chiens, sans que nul ait pris la peine d'aller à la source, se renseigner, vérifier. Mais fausse, évidemment. Dénuée — je rougis d'avoir à la préciser (4) — de l'ombre d'un fondement. Mais voilà... Tout le monde connaît Poutine...
Et quelle aubaine de pouvoir ajouter à mon portrait cette délicate nuance: "Arthur... argent... que ne ferait-il pour de l'argent, Arthur? Ces gens-là, les gens de son espèce, n'ont-ils donc aucun principe, aucune valeur et, quand il s'agit d'argent, aucune retenue?", "Arthur sioniste! Arthur finance l'armée d'Israël!": cette horrible phrase, ce mensonge repris en boucle par des centaines de sites et d'articles de presse, comme j'aurais aimé qu'un journaliste, un seul, prenne soin de le vérifier.
J'aurais aimé que le maire de Lille réagisse. J'aurais aimé que le maire de Belfort réagisse
(5). J'aurais aimé que tout ceci ne soit qu'un cauchemar. Mais ce n'est pas un cauchemar et le réveil est douloureux.
Même si je suis sonné, je reste debout. Même si c'est compliqué, je mets un point d'honneur à ce que ma tournée se poursuive. Venant de ma part, certains trouveront tout cela anecdotique. D'autres non.
Je m'appelle Jacques Essebag. Je suis né le 10 mars 1966 à Casablanca. Durant la guerre des Six-Jours, ma famille a quitté le Maroc pour s'installer dans la patrie des droits de l'homme. Je suis français.
Jamais je n'aurais imaginé, que dans mon propre pays, dans ce pays que j'aime tant, dans ce pays qui m'a tant donné et auquel j'essaie de rendre un peu, on puisse manifester contre moi uniquement parce que je suis juif. — © Arthur,
Le Monde du 8 février 2009.

1. N'ayant jamais écouté ni les stations de radio ni les chaînes de télévision où il a déployé sa carrière, ne découvrant certains de ses amis ou ex-amis humoristes que lorsque d'autres raisons les ont fait sortir de ce qui était pour moi un anonymat, apprenant aujourd'hui qu'il a acquis une certaine notoriété sur des scènes de boulevard, et qui fut son épouse, je n'avais jusqu'ici aucune raison de mentionner seulement ce prénom (et finalement aussi ce nom) dans Ralentir travaux.
«Creuse, vieille taupe», comme disait Karl Marx, à propos des ruses de l'Histoire qui, progressant toujours par son mauvais côté, surgit toujours là où on ne l'attend pas.
2. C'est pour nous une sorte d'axiome: Toujours aux faussaires échappe quelque chose de l'ordre du langage. Ici, cet éloquent glissement du conditionnel vers l'indicatif montre à soi seul comment l'insinuation se fait assertion, presque preuve. La réciproque de notre axiome n'est évidemment pas vraie.

3.
Le Monde précise, entre parenthèses: "
NDLR : Notre édition du jeudi 8 janvier 2004 citait les propos de Dieudonné au magazine The Source". Notons à notre tour qu'Arthur confirme la mention de ces déclarations par le quotidien, mais qu'il déplore son absence de commentaires. Ceux-là même que Beaumarchais appelle "libres".
4. Le site d'@rrêt sur images publie la capture d'écran du "confidentiel" du Figaro.fr du 23 mai 2008 et le droit de réponse d'Arthur, publié le 5 juin par le quotidien. Il reste, en effet, que la quasi-totalité des blogs qui ont relayé la rumeur n'ont jamais rien corrigé.
5. En clair: Martine Aubry (PS) à Lille et Étienne Butzbach (Gauche unie) à Belfort. Jean-Claude Flory (UMP) maire de Vals-les-Bains a
appelé à la vigilance, aussitôt après l'annulation du spectacle le 16 janvier 2009.