Mal nommer
les choses, c'est ajouter

au malheur du monde.

Albert Camus.


mardi 29 décembre 2009

Aider le président Obama




On s'en souvient, ou on peut le relire, la rhétorique creuse du discours de Berlin durant la campagne américaine présidentielle nous avait plongé dans un certain scepticisme. D'autres postures du même ordre depuis n'ont pas forcément contribué à le dissiper. N'importe, Barack Obama a été précipité au pied du mur, sa victoire historique l'a mis devant d'incontournables priorités, et elle a infléchi profondément la donne internationale partout, chez lui et chez ses voisins, en Europe, en Iran, au Moyen-Orient, en Asie du Sud-Est, etc. Loin de tanguer entre idolâtrie et désenchantement, il est nécessaire aujourd'hui de conserver cette chance qu'elle continue de nous laisser entrevoir.

Le nouveau président était attendu sur trois dossiers: la gouvernance mondiale et ses corollaires sécuritaires, la nécessaire participation des USA à la lutte contre le réchauffement climatique, et le conflit du Moyen-Orient. La crise financière et économique et la concrétisation tumultueuse de son programme de santé l'ont obligé à caboter d'abord avec son opposition interne et à remettre à plus tard les gestes politiques compromettants, pour se borner à des déclarations qui, jusqu'ici, ont évité de préciser combien il coûte de lui dire non ou de refuser sa main tendue: du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou sur la question du gel des colonies, au dictateur iranien sur la question nucléaire.

L'Iran, justement: depuis l'escroquerie électorale, ce pays est entré dans un processus révolutionnaire profond, dont nous avions en juin souligné l'évidence, confirmée par la suite des événements (notes du 4 octobre et du 16 décembre derniers), et dont l'actuelle répression, entamée ce 27 décembre, est inutile et insupportable. Loin d'être un simple mouvement de jeunesse étudiant, l'opposition est massive, les forces laïques et républicaines gagnent du terrain; aux marges, l'armée et la police se prennent à douter: les pasdaran (autrement dénommés "Gardiens de la Révolution islamique") ont une famille et eux-mêmes commencent à vaciller. Même si un bain de sang n'est jamais exclu (ce qui exige des démocraties une présence politique responsable mais sans ambiguïté), les jours de la dictature iranienne sont désormais comptés. La seule faiblesse actuelle du mouvement est de ne proposer clairement ni véritable alternative, ni leader fédérateur: c'est que, justement, il ne s'agit pas d'un changement d'équipe politique, mais d'une véritable révolution qui, comme toute révolution, fera émerger hommes, femmes et projet. L'aveuglement de nombreux spécialistes et commentateurs, leur obstination à raisonner uniquement en fonction des gens connus et visibles, leur surprise nous étonnerait et nous questionnerait, si nous n'avions mieux à faire.

Il serait vital pour le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le président palestinien Mahmoud Abbas de saisir au vol cette extraordinaire opportunité. Il ne s'agit pas de prétexter de la relative reprise économique en Cisjordanie depuis qu'une certaine coopération des autorités de police israéliennes et palestiniennes s'est mise en place, ni de l'accalmie militaire qui prévaut autour de Gaza depuis un an. Il s'agit de profiter de l'affaiblissement actuel de l'Iran qui rend improbable sa fuite en avant dans la région, d'autant que des doutes s'emparent des Gazaouis sur leur intérêt à reprendre le combat militaire, malgré la dictature interne et la terrible pression externe du blocus israélien qu'ils subissent. D'en profiter, non pas pour enfoncer un clou de plus dans du beurre, mais pour relancer ledit processus de paix sur ses bases connues et reconnues. S'ils cessent de se miner mutuellement, les interlocuteurs concernés (ils ne sont pas que deux) trouveront certainement en Barack Obama, sa relative éclaircie domestique et le mouvement iranien aidant, un président américain plus disposé à s'impliquer et à les presser d'une façon plus convaincante qu'il y a quelques semaines encore.

La chute imminente du régime iranien offre une fenêtre que, histoire de se retrouver en terrain connu, beaucoup préféreront voir se refermer au plus vite: le dictateur iranien pourrait par exemple tenter la diversion internationale, via Al Qaîda, ou le Hamas, mais ces derniers devraient vite constater, même si c'est le cœur gros, qu'il est surtout urgent de se préserver du naufrage, et d'aller ailleurs trouver refuge ou subsides. Quant aux opinions israéliennes et palestiniennes, si largement acquises à la paix il y a encore cinq ans, lorsque le conflit était plus politique que religieux, elles sont si lasses et si malmenées aujourd'hui par un indécent chantage au chaos qu'elles se retourneront aussi vite et aussi massivement dès qu'elles seront mises devant de véritables choix porteurs de dignes espérances.

Parlant d'opinion: en avril 2008, s'est constituée J street (site en anglais), une association juive américaine qui s'est donné pour objectif de soutenir toute action de paix au Proche-Orient, et qui, le 28 octobre dernier, a tenu sa première convention à Washington, soutenue par 150 membres du Congrès. Histoire aussi sans doute de démontrer à leur président, à leurs concitoyens et à ceux qui dans le monde ne raisonnent pas comme des tambours, que l'AIPAC n'a pas, ou n'a plus, le monopole de l'opinion juive américaine que lui prêtait en 2006 le fameux livre de John Mearsheimer et Stephen Walt, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine (La Découverte, 2007). Une opinion dont on oublie trop commodément que, selon les sondages, elle fut très majoritairement favorable à l'élection de Barack Obama.

© Photographie: President Barack Obama, President Mahmoud Abbas and Prime Minister Benjamin Netanyahu shake hands before a trilateral at the Waldorf Astoria Hotel in New York, on Tuesday September 22, 2009. John Angelillo-Pool/Getty Images.