Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


samedi 7 février 2009

Le torchon brûle



Un plumitif récidiviste — Pierre Péan — qui commence dans les vingt premières pages par écrire que ce qu'il va révéler sur un homme — Bernard Kouchner — peut se passer de preuves; que les échafaudages qu'il va rapporter ensuite ne dénonceront aucune illégalité commise par ce «personnage», comme il le désigne; qui entraîne ensuite son lecteur — appelons par convention "lecteur" celui qui se laissera longtemps piéger par lui dans cette posture, je n'en suis pas — dans un embrouillamini autour du Rwanda, où seul un expert pourrait distinguer pour l'honnête homme le faux du vrai, le clair de l'obscur; qui finit surtout par dire clairement que ce qu'il a à reprocher en réalité à cet homme, ce sont: son sentiment «américanolâtre» (1), son «rêve d'effacer cinquante ans de politique étrangère indépendante de la France», son rejet d'une «indépendance nationale honnie au nom d'un cosmopolitisme anglo-saxon» et, ni last ni least, ses origines (2), devinez lesquelles; qui laisse son éditeur — Fayard! on se souvient des régulières imprécations morales de son directeur Claude Durand sur les torpilleurs de l'édition française — mettre éhontément leur commun produit à l'ombre portée de trois immenses écrivains, en le titrant Le monde selon K. (nous vous laissons le bonheur de puiser dans vos vraies lectures pour identifier vous-même les écrivains sous-jacents: vous vous direz alors avec moi: oui, rien que ça!) et à l'abri d'une "couverture" (sic) où l'homme en question, tel une épousée ravie, se blottit dans les bras de l'ancien président américain (3), l'éditeur donc, puisque éditeur il se nomme, comptant ainsi faire confluer sur son poulain nos admirations littéraires et les petites haines indécises; un tel auteur ne saurait être un homme libre, ni son propagateur (4). Nous n'avons aucune estime particulière pour ce qu'a pu déclarer ou faire le Ministre des Affaires Étrangères, nous l'avons dit en son temps, mais nous attendons l'historien, ou au moins le libre journaliste d'investigation, qui nous éclairera posément sur la vie, la cour, les intérêts et les mobiles d'Un certain P. P. (j'offre ici le titre à celui qui s'aventurera dans les mystères d'une si longue et si durable carrière). Un brûlot? Non, un torchon.

1.
«Américanolâtre»: accusation (car c'en est une: quel mot désigne la vertu inverse?) que Bernard Kouchner n'a guère de mal à nuancer: «Je conseille à l'auteur de relire mon article dans Le Monde à l'époque "Non à la guerre, non à Saddam". J'y écrivais très clairement: "il ne faut pas suivre les Américains, ils nous mentent sur les armes de destruction massives. Il faut passer par le système des Nations Unies." (...) J'ajoute, si c'est nécessaire, que pendant une bonne partie de l'année qui vient de s'écouler, je me suis ouvertement opposé aux Américains, que ce soit sur le Liban, les relations avec la Syrie, l'entrée de l'Ukraine et de la Géorgie dans l'Otan ou la poursuite de la colonisation dans les territoires palestiniens».
2. Pierre Péan écrit:
«Bernard Kouchner insiste sur sa "double judéité", affirmant paradoxalement que "être à moitié juif, c'est être deux fois juif", comme s'il voulait indiquer qu'il faut chercher là le principal moteur de ses actes (...) cela permettrait de comprendre son engagement fort et constant auprès des minorités». Voici comment Pierre Péan induit ce qu'il convient de penser des gens et les choses: "paradoxalement", "comme si". Comme s'il suffisait d'affirmer pour que le lien "comme s'il voulait", le "paradoxe", et le béni conditionnel présent, deviennent à chacun évidents car, franchement, je ne vois aucun "paradoxe" dans cette profonde réflexion de Kouchner, ni aucune invitation à y réduire ses actes et ses engagements que je peux comprendre tout autrement. Comme si Pierre Péan ne faisait qu'entrer dans les désirs de Bernard Kouchner en allant chercher là où il lui indique de le faire. Comme s'il suffisait qu'il confesse après coup (ah, l'art du trop tard quand, comme on dit, le mal est fait!) qu'il n'aurait pas dû utiliser le mot "cosmopolitisme": pour quelle réédition d'ailleurs, car, pour l'instant, malgré ces réserves mentales, Fayard se borne à réimprimer, et à tour de bras. Et quand auteur, éditeur et leur cour auront tenté de fixer toute l'opération sur la présence ou l'absence de ce sacré mot, qu'adviendra-t-il de tous ces restes?
Nous écrivions "plumitif récidiviste". Sur la façon dont le professeur de morale instrumentalise les clichés et — disons — préjugés sur la perfidie, la duplicité, le génie, certes, mais malfaisant, de certaines ethnies, voir notre note du 16 février 2009, ci-dessus.
3. Cette photographie eût-elle été authentique, elle eût depuis longtemps fait le tour du monde. Nos deux moralistes, auteur et éditeur, auront sans doute préféré abriter leurs leçons de morale sous un montage au détourage — words, words! disons plus simplement un bidouillage tout à fait bâclé d'ailleurs: Didier Thimonier, l'atelier / © Suzanne Plunkett, la photographe, Landov / Maxppp.
, l'agence.
4. Et qu'on ne vienne pas cyniquement (de cynos = chien) nous dire que c'est grâce à ce genre de produits réimprimé deux fois le jour même de sa sortie que Fayard peut nous offrir presque en même temps un volume superbement illustré: Leçons sur l'Enfer de Dante, deux conférences données par le jeune Galilée sur la géométrie de l'Enfer, traduites par Lucette Degryse et postfacées par le grand scientifique Jean-Marc Lévy-Leblond. Alors nous vient enfin l'envie, la joie, l'ardente obligation d'écrire le mot "livre", et de rappeler que le premier principe de Ralentir travaux est de ne jamais faire ni des livres ni des films de critique négative, le silence alors l'exprimant bien mieux,
ce qui n'est évidemment pas le cas quand nous sommes soumis ensemble à des opérations politiques, et qu'il nous faut bien protester. Au moins.

vendredi 6 février 2009

Leonardo Sciascia: vingt ans après



Le site déjà signalé
Amici di Leonardo Sciascia (1921-1989) nous propose d'inviter nos lecteurs à apporter leur signature au texte
Nous nous en souviendrons de ce maître — allusion à l'épitaphe, en italien, citant une exclamation attribuée par Léon Bloy à Auguste de Villiers de L'Isle-Adam (1), voulue par l'auteur sur sa tombe au cimetière de Racalmuto: "Nous nous en souviendrons de cette planète", à qui — rappel — nous consacrons ici un dossier in progress. Nous voudrions aussi vous recommander le menu déroulant "Media Gallery", qui offre une collection unique audio et vidéo (Youtube, Radio radicale, France 3, et bientôt la RAI), mise à jour régulièrement et avec ferveur.
(2)

1. «Ah! nous nous en souviendrons de cette planète! me disait Villiers de l’Isle-Adam, étant tous deux, les pieds dans la crotte froide, un certain soir où il semblait que nous aurions pu livrer nos droits d’aînesse pour un bon dîner devant un bon feu.» Extrait d’une lettre à «un géographe», tirée de: Léon Bloy, Mon journal, 7 juillet 1899, I, 273, Bouquins / Laffont, 1999).
Pour en savoir davantage sur l'histoire de cette épitaphe chez Leonardo Sciascia, qui lit l'italien se reportera au texte ci-dessous écrit par Angela Diana Di Francesca:
Note sull'ultimo enigma
.

2. Un autre site, toujours en italien (le site propose une version anglaise), Regalpetra, donne nombre d'informations inédites et introuvables ailleurs sur Leonardo Sciascia et son proche environnement, en particulier ses itinéraires. Jusqu'à plus ample informé, il semble ne pas fonctionner sous Firefox, utiliser Safari ou Explorer
. Nous y reviendrons.

Image: © Auteur non identifié, tous droits réservés.

mercredi 4 février 2009

Lettre 8: hiver 2008-2009


USA 2009: 1. Le dernier discours: Monsieur John Mac Cain (extraits). 2. À l'ouest, de nouveau, les premiers mots d'Obama.
— Israël-Palestine:
1. Urgences pour un état de grâce, traduction d'un communiqué de Americans for Peace Now. 2. Amoz Oz: Une voix d'Israël. 3. Du courage pour chaque jour: le conflit, suite.
Nos balises sur l'islamisme montant: 1. La vierge et la verge se remarient (2), suite de Vierge est la verge ou l'heureuse annulation de l'annulation du mariage de Lille laisse pourtant les vraies questions en l'état. 2. Les "inconnus" de Bombay, et leur "nouveau" modus operandi, ou comment les attentats islamistes du 26 novembre 2008 à Bombay peuvent mener la pensée par le bout du nez. 3. Un éditorial de Cyrano, sur Ripostes laïques, sur Le vrai courage.
Liber@ Te: 1. Patrice Gouy (La Croix): Florence Cassez a trente-quatre ans, un jugement au Mexique. 2. Rama Yade, la demoiselle d'honneur, ou la passion en politique. 3. Aux carrefours du pouvoir et du devoir, sur un article du Monde émanant des LDH, nationales et internationales. 4. Les propres mots d'un recteur d'académie, ou du désespoir en explications de textes, suivi de La langue un bien commun? petit élargissement du même sujet.
Judaïca: 1. Abdelwahab Meddeb nous donne le texte intégral d'un article publié trop partialement dans Le Monde du 13 janvier 2009: Pornographie de l'horreur. 2. David Grossman: Parler, une autre voix israélienne sur le proche avenir.
Les Trains de Lumière: 1. Le texte écrit par Louis Aragon en 1965 sur Pierrot le fou: Qu'est-ce que l'art, Jean-Luc Godard? 2. Un grand film de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige: Je veux voir (2008). 3. Tout ce que je peux pour Jean-Luc Godard, sur le film d'Alain Fleischer sur le cinéaste. 4. JLG: Un goût de revenez-y, sur une variation de Godard dans Le Mépris. 5. À redécouvrir: Charles Matton.
— Nos compagnons: 1. Après ses textes sur Carlo Emilio Gadda, Louis Bernardi nous offre Alessandro Baricco et la chapelle Sixtine. Éloge de Sans sang, sur un roman de cet auteur italien. 3. Philippe Méziat nous donne aujourd'hui une chronique du Jazz à Bordeaux de 1988 à 2008, en deux livraisons.
Images: Après ses nouveaux croquis et peintures, Éveline Lavenu nous livre aujourd'hui de nouvelles gouaches.

La plupart des articles se retrouvent en défilant les varia et leurs libellés en page d'accueil et suivantes, avec option en lecture plein écran. Utiliser aussi la liste des libellés et Tout retrouver en colonne de gauche et la table générale qui liste tous les articles par auteur.

Image: ©
Le jardinier de Brooklyn,
tiré de Manhattania, Maurice Darmon, 2008. Autres images.

dimanche 1 février 2009

Tout ce que je peux pour Jean-Luc Godard




Il faut s'y résigner: qui n'est pas parisien, ou qui ne sera au jour dit dans les lieux rares de quelques villes citées plus bas, ne verra pas au cinéma le film d'Alain Fleischer, Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard. Le DVD sera en principe disponible dans six mois.

Les
Éditions Montparnasse, qui distribuent le film, précisent ces dates et lieux de projection. Leur site diffusera les débats parisiens a priori riches et passionnants qui accompagneront les projections du film au Reflet-Médicis (1).
On peut y trouver aussi différents téléchargements d'articles de presse et cinq courts extraits du film.

Le site de Philippe Sollers diffuse le bel entretien (27') avec Alain Fleischer et surtout Nicole Brenez dans l'émission Tout arrive du 21 janvier sur France-Culture. Il propose quelques courts textes:
Jean-Luc Douin, La solitude de l’incompris; Jean-Philippe Tessé, "Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard" est un film simple; Matthieu Santelli, Godard, on le sait, est un grand bavard, dont on trouvera ici le texte complet, sur le site Critikat. Pour mémoire, sur le même site, un article de A. Gauvin, auteur du dossier, rappelle l'existence du curieux DVD: Godard-Sollers: l’entretien.

Les Cahiers du Cinéma proposent enfin en PDF une critique du film par le même Jean-Philippe Tessé:
L'Atlas.

Bribes et éclats donc. Enragé de n'être pas convié à la fête, voilà, avec
notre dossier en permanent enrichissement sur Jean-Luc Godard
, à peu près tout ce que je peux faire pour ce film sur le cinéaste, le 1er février 2009, ici, dans une agglomération de 700.000 habitants, à huit cents mètres des cinq écrans d'Utopia: "Salles art et essai à Avignon, Bordeaux, Montpellier, Pontoise et Toulouse", précise leur site. Grâces soient donc rendues au Fresnoy-Studio national (École de cinéma de Tourcoing, où le film est partiellement tourné), au Royal (Toulon), au Cratère (Toulouse), à l'Institut de l'Image de l'Université d'Aix-en-Provence, au Concorde (Nantes), au Café des Images (Hérouville Saint-Clair), au CNP-Odéon (Lyon) d'avoir aussitôt compris que, au-delà des dérisoires opinions personnelles ou stratégies fiscales et financières, ce film nous offre peut-être les deux dernières heures de conversations en morceaux qu'aura publiquement accordées le solitaire de Rolle.


1.
débats en ligne: Alain Fleischer et Dominique Païni (57') — Stéphane Delorme et Serge Lalou (6'). — André S. Labarthe (49') — Catherine Millet, Jacques Henric, et Dominique Païni, ne pas se laisser décourager par un début narcissique et laborieux, la seconde moitié est excellente et, surtout, Jean Narboni s'invite durant les dix dernières minutes! (60') — Alain Fleischer et Sarkis (60') — Alain Fleischer, Nicole Brenez, David Faroult, Pilippe Gandrieux, et Lionel Soukaz (78') — Alain Bergala (62') — Jean Nouvel et Alain Fleischer (42') — Serge Toubiana (42').
C'est aussi l'occasion de rappeler l'entretien réalisé par Olivier Bombarda et Julien Welter, avec de belles images de Thomas Schwoerer, pour le compte d'Arte et des Cahiers du Cinéma, réalisé au lendemain de la projection du film d'Alain Fleischer au festival de Locarno.


En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

Photogramme: © Jean-Luc Godard, Prénom Carmen (1983).

Jean-Luc Godard: un goût de revenez-y



Et puisque nous en sommes à notre cinéaste, nous nous amuserons autour d'un point d'histoire. On se souvient de la phrase qui clôt le générique du Mépris (1963): «Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs. Le Mépris est l'histoire de ce monde.»

On donnera toutes ses chances à cette phrase en se souvenant que le cinéaste a souvent affirmé contre vents et marées que le cinéma était pour lui la seule réalité. Soit. Si, pour le moment, nous en restons au terre-à-terre, les cinéphiles savent, pour l'avoir lu partout, que la phrase réelle, beaucoup plus aisée à comprendre il faut l'avouer, est citée par André Bazin († 1958) dans son livre Qu'est-ce que le cinéma (1), mais qu'elle est de Michel Mourlet: «... le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs ...» dans l'article Sur un art ignoré, dans le n° 98, août 1959, des Cahiers du cinéma. Tous ceux qui voudront en savoir un peu plus se reporteront au très intéressant Carnet de route de Michel Mourlet, qui, le 1er octobre 2008, a saisi l'occasion de nouveaux avatars de sa phrase pour faire le point sur cette affaire.

Courons au secours de notre emprunteur fétiche en citant exactement Alain Bergala, qui, dans son par ailleurs magnifique Nul mieux que Godard (Essais / Cahiers du Cinéma, 1999), justifie théoriquement ce type de tour de mémoire: Godard, écrit-il p. 181, «a une façon bien à lui de faire revenir les phrases des autres dans son discours ou dans ses films. Elle consiste à citer "à peu près" la phrase originelle, non par défaut de mémoire ou par manque de précision, mais parce que c'est dans ce "peu" près, grâce à cette minuscule différence, que la phrase peut réellement re-venir». Abyssal tiret déconstructeur, méditatif italique... On peut aussi dire, plus prosaïquement que, une fois «revenus», les oignons n'en sont que meilleurs.

1.
Qu'est-ce que le cinéma? comportait quatre tomes: I. Ontologie et langage — II. Le cinéma et les autres arts — III, Cinéma et sociologie — IV. Une esthétique de la Réalité: le néo-réalisme. Un choix d'articles en un volume est disponible: Qu'est-ce que le cinéma? aux Éditions du Cerf / 7e art, 1976/1999.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
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Photogramme: © Jean-Luc Godard, Le Mépris (1963).

mercredi 28 janvier 2009

À l'ouest, de nouveau




Tout était simple au fond. L'ancien président américain était durablement désastreux: guerres, refus du protocole de Kyoto, passivité pour le moins sur le théâtre du Moyen-Orient, bref, le Président de rêve ou de cauchemar, sur qui tous les leaders, toutes les opinions publiques du monde pouvaient commodément se décharger: que peut-on faire, nous, si l'Amérique ne fait rien?

Sur les trois points que nous avons ici toujours soulignés, globalement absents de nos présidentielles et évoqués plus clairement, bien que de façon rhétorique encore, lors des présidentielles américaines, les événements ont violemment forcé l'histoire et, pour les deux premiers — peut-être même pour les trois par chez nous, les experts en climatologie en discutent —, se sont déployés dans toute leur force durant la période de transition justement:

— les problèmes posés par la mondialisation financière, où la responsabilité américaine est fondamentale, ont éclaté en crise économique de grande ampleur;
— le conflit du Moyen-Orient a pris plus terrible tournure;
— les dérèglements climatiques s'imposent de plus en plus clairement dans la vie quotidienne du globe.

Il faut rendre cette justice à Barack Obama que là-dessus, en huit jours à peine, il a déjà posé les premiers gestes, ou dit au moins les premiers mots. Mais ne nous méprenons pas: Barack Obama est et demeurera d'abord, et peut-être seulement, le président des États-Unis et ce sera très bien ainsi. Ce qui, vu d'ici, peut nous arriver de mieux, c'est qu'il nous dissuade très vite d'attendre de lui ce cinéma — selon le mot d
'ouverture du Mépris faussement attribué par Jean-Luc Godard à André Bazin, mais c'est une autre histoire — d'un monde accordé à nos désirs, et qu'il s'occupe au plus tôt du grand chantier américain:

— s'appuyer sur les grandes ressources de son pays pour réagir avec force et rapidité (relative) aux défis économiques immédiats, et parions ici — histoire de demeurer joueur — que, si c'est possible, les USA y parviendront bien avant nous;
— insérer, comme il le cherche manifestement déjà, le processus de paix israélo-palestinien dans une stratégie de sécurité nationale qui implique de s'adresser autrement à tous ces pays, arabes et/ou islamiques qui, tout aussi commodément que nous, excellent dans l'art de mettre
hors de vue leurs dictatures et leurs iniquités, au constant prétexte qu'ils seraient surtout menacés par les Américains et leurs alliés israéliens sans autre examen de démons plus intimes (1);
— mettre, comme il l'a déjà dit et commencé à le montrer, la politique environnementale au cœur de sa stratégie de redressement économique et politique, ne serait-ce qu'en autorisant enfin la Californie et treize autres États de l'Union à promulguer des lois et normes plus contraignantes que les lois fédérales et mondiales, afin qu'ils puissent demeurer parmi les États les plus attentifs et efficaces de la planète en la matière.

Même si la charge historique mondiale de l'événement demeure immense, les Américains n'ont tout de même pas élu leur Président pour fournir au monde entier une Providence. Et c'est peut-être là que réside le meilleur du changement. Si nous voulons croire qu'Obama soit notre miracle, nous entendrons bientôt pointer l'air de la "déception". Mais, même s'il est très employé en ce moment, ce mot n'a rien à faire dans la langue du politique, art du possible. Le seul miracle —
God bless us — serait que, désormais, nous cessions de brandir l'excuse de la politique américaine pour nous dispenser d'ouvrir ici, en France et en Europe, de véritables horizons économiques, stratégiques et écologiques. Et si nous le pouvions?

1. Nous finissons à peine de rédiger cette note que nous recevons de La paix maintenant, le texte intégral d'un long entretien accordé par Barack Obama à la chaîne Al-Arabyia, le 26 janvier dernier, sur le conflit israélo-palestinien, l'Iran et le monde arabe, dans une traduction de Gérard Eizenberg, et qui confirme notre intuition, au-delà de toute espérance. À lire donc, à tête reposée.

Image: © Tempête, 25 janvier 2009, auteur non identifié, tous droits réservés.

jeudi 22 janvier 2009

David Grossman: Parler




"Si j'étais pessimiste, je n'écrirais plus" aimait à répéter
Leonardo Sciascia. Nous avons bien conscience que, depuis le conflit ouvert et la trahison du langage par ses professionnels même, nous avons ici été renvoyé sans cesse à ce que parler veut dire, au risque de la tentation de l'aphasie. En attendant que, du fond de notre pessimisme de la raison, nous retrouvions l'optimisme de l'action, nous voudrions vivifier notre site par ce que nous lisons ailleurs. Ainsi de ce texte, dont le titre est justement Parler (et qui — retrouvons un instant le sourire — semble avoir été écrit pour rejoindre notre petite anthologie Parole d'homme!). Le publier dans note site ne signifie pas ipso facto que nous l'appelons en soutien de nos propres opinions. Quelle pertinence, quelle importance d'ailleurs auraient-elles, étant donné la grande ignorance des réalités où les manipulations médiatiques nous plongent en France et qui, elles, nous doivent immédiatement des comptes et nous commandent de mobiliser notre réflexion et notre vigilance. Nous le donnons à lire plutôt comme un nouvel exemple — après le texte d'Amos Oz au début du conflit ouvert, il y a vingt jours — de la profonde diversité des opinions en Israël, et de ce que peuvent penser et vouloir ceux qui sont au cœur du conflit.
Faut-il rappeler, avant de vous le laisser lire, que David Grossman fut, tout comme Amos Oz, un de ces auteurs israéliens boycottés aux salons du Livre de Turin et de Paris suite à l'appel de ces criminels de la pensée que nous avons la lourde faute de les laisser se dénommer nos "intellectuels"? Rappelons aussi que son fils Uri a été tué pendant la guerre du Liban d'août 2006, par un missile du Hezbollah.

Parler.
Comme pour les renards liés deux par deux par Samson dans la Bible, une torche enflammée entre les deux, ainsi Israël et les Palestiniens, en dépit du déséquilibre des forces, se traînent les uns les autres. Même lorsque nous tentons désespérément de nous libérer, nous brûlons ceux qui nous sont attachés, notre double et notre malheur, en même temps que nous nous brûlons nous-mêmes.
Et ainsi, en pleine vague nationaliste qui submerge en ce moment le pays, cela ne nous ferait pas de mal de nous rappeler qu’en dernière analyse, cette dernière opération à Gaza n’est qu’une étape supplémentaire, brûlante de feu, de violence et de haine.
Aussi satisfaits les Israéliens soient-ils du fait que les faiblesses techniques révélées lors de la deuxième guerre du Liban ont été corrigées, il nous faut faire attention à une autre voix, qui nous dit que le succès de l’armée israélienne dans sa confrontation avec le
Hamas ne dit pas qu’elle a eu raison de s’embarquer dans une campagne aussi massive, et qu’il ne constitue certainement pas une justification de ce qu’a fait Israël pendant cette guerre. Ces succès militaires ne font que confirmer qu’Israël est plus fort que le Hamas, et que dans certaines circonstances, il peut se montrer dur et cruel à sa manière.
Alors les canons se sont complètement tus, et qu’on a découvert l’étendue des tueries et des destructions, au point que même les mécanismes de défense les plus sophistiqués et les plus apologétiques de la psyché israélienne ont été submergés, peut-être, alors, notre cerveau va-t-il enfin enregistrer quelque chose qui ressemble à une leçon. Peut-être, enfin, allons-nous comprendre combien nos actes dans la région sont fondamentalement et profondément erronés, et ce depuis la nuit des temps. Combien ils sont irrationnels, immoraux, peu sages, et par-dessus tout, responsables, à chaque fois, d’attiser les flammes qui nous consument.
Bien sûr, les Palestiniens doivent être comptables de leurs crimes et de leurs fautes. Le contraire reviendrait à de la condescendance, comme s’ils n’étaient pas des adultes responsables de leurs propres décisions et échecs. Les habitants de Gaza, tout "étranglés" qu’ils aient été par Israël de diverses manières, avaient à leur disposition d’autres façons de protester et d’attirer l’attention sur leur malheur que le tir de milliers de roquettes contre des civils israéliens innocents.
Nous ne devons pas oublier cela. Nous ne devons pas pardonner aux Palestiniens ni les traiter avec indulgence, comme s’il était évident qu’à chaque fois qu’ils se sentent abusés, la violence serait leur seul recours qu’ils utiliseraient presque systématiquement.
Mais, même quand les Palestiniens usent de la violence sans discrimination, qu’ils utilisent les attentats suicides et les roquettes
Qassam, Israël est plus fort qu’eux, et cela a un impact énorme sur le niveau de violence dans ce conflit, et donc sur la manière de le calmer et d’y mettre un terme. La confrontation actuelle n’a en rien montré que quiconque chez les dirigeants israéliens ait saisi l’importance capitale de cet aspect du conflit de manière pleinement consciente ou responsable.
Après tout, un jour ou l’autre, il faudra bien panser les plaies que nous infligeons aujourd’hui. Comment ce jour arrivera-t-il si nous ne comprenons pas que notre force militaire ne peut pas être l’instrument premier qui nous permettra de nous tracer une voie dans la région? Comment ce jour arrivera-t-il si nous n’arrivons pas à saisir la responsabilité que nous portons sur les épaules à force de ressasser nos relations complexes et tragiques, passées et futures, avec les Palestiniens de Cisjordanie, de Gaza et de Galilée?
Lorsque les politiciens auront fini de clamer leur victoire décisive; lorsque nous saurons les véritables résultats de cette opération; lorsque nous nous rendrons compte à quel point ils ne sont d’aucune aide pour nous permettre de mener une vie normale; lorsque nous reconnaîtrons enfin qu’un pays tout entier s’est hypnotisé lui-même, car il avait tant besoin de croire que Gaza allait le guérir de sa maladie contractée au Liban, alors peut-être réglerons-nous nos comptes avec ceux qui, à chaque fois, excitent l’opinion israélienne, la plongeant dans une ivresse d’arrogance et de puissance. Ceux qui, depuis tant d’années, nous apprennent à mépriser toute croyance en la paix et tout espoir de changement dans nos relations avec les Arabes. Ceux qui nous persuadent que les Arabes ne comprennent que la force, et que c’est donc le seul langage qu’il faut leur parler.
Et, parce que nous leur parlons depuis si longtemps ce langage, et celui-là seul, nous avons oublié qu’il en existe d’autres pour parler à des êtres humains, même ennemis, même à des ennemis cruels comme le
Hamas, des langages qui sont notre langue maternelle au même titre que les avions et les chars.
Nous devons parler aux Palestiniens. C’est la conclusion la plus importante de cette dernière tuerie. Nous devons aussi parler à ceux qui ne reconnaissent pas notre droit à exister sur cette terre. Au lieu, en ce moment, d’ignorer le
Hamas, nous ferions mieux de profiter de la situation nouvelle en entamant immédiatement un dialogue avec lui, un dialogue qui nous permettrait de parvenir à un accord avec l’ensemble du peuple palestinien. Nous devons leur parler et commencer de reconnaître que la réalité n’est pas constituée d’une unique histoire hermétique que nous, comme les Palestiniens, nous racontons à nous-mêmes depuis des générations. La réalité n’est pas faite seulement de la narration dans laquelle nous sommes enfermés, une narration faite en grande partie de fantasmes, de souhaits irréalisables et de cauchemars.
Nous devons leur parler, et laisser la place, dans cet enfermement sourd, à une possibilité de parole. Nous devons créer cette alternative, tant moquée et attaquée aujourd’hui, qui, dans la tempête guerrière, n’a pratiquement plus de place, plus d’espoir, plus personne pour y croire.
Nous devons leur parler dans le cadre d’une stratégie délibérée. Nous devons prendre l’initiative de la parole, insister sur la parole, ne jamais laisser personne la repousser à plus tard. Nous devons parler, même si le dialogue paraît au début sans espoir. Sur le long terme, cet entêtement contribuera bien davantage à notre sécurité que des centaines de bombes larguées sur une ville et ses habitants.
Nous devons parler en ayant conscience, en contemplant la dévastation, que le mal que chaque peuple peut infliger à l’autre, chacun à sa manière, est si énorme, si destructeur et si absurde que si nous renonçons et acceptons sa logique, il finira par nous détruire tous.
Nous devons parler, parce que ce qui s’est passé dans la bande de Gaza ces dernières semaines tend un miroir dans lequel, nous Israéliens, voyons le reflet de notre visage, un visage qui, si nous le voyions de l’extérieur ou chez un autre peuple, nous terrifierait. Nous verrions que notre victoire n’en est pas une, et que la guerre à Gaza n’a en rien soigné le mal qui a tant besoin d’être guéri, mais n’a fait que révéler encore davantage les erreurs tragiques et sans fin que nous avons commises en cherchant notre chemin.
Texte original ici. (20 janvier 2009). Traduction: Gérard Eizenberg, pour La paix Maintenant / Shalom Arshav, dont l'écrivain David Grossman est membre fondateur.

Photographie: © Carlos Barria (Liban, 2006).

samedi 17 janvier 2009

La langue, un bien commun?




Après un attentat contre une synagogue à Toulouse, la Ministre de l'Intérieur a fermement et clairement dénoncé cet acte. Puis, interrogée sur les rapports avec les événements du Moyen-Orient, elle a estimé que c'était "très difficile à dire aujourd'hui", là où, stupéfaite de l'obscénité de la question, elle aurait dû simplement la renvoyer telle quelle à son auteur. Devant une élève rouée de coups, un recteur d'académie se déclare
"incapable de se prononcer sur un lien éventuel avec le conflit israélo-palestinien": nous avons rapporté naguère ses exactes considérations sur l'événement, dont celle-ci n'est peut-être pas la pire. La liste serait longue à présent des journalistes qui ne s'embarrassent guère de clauses de style et franchissent le pas, sur les ondes ou dans la presse, commentant, comme sur France-Info ce matin, "la recrudescence des agressions antisémites en France dues à l'offensive israélienne à Gaza": chacun aura entendu ou lu semblable chose, aux variantes près. Ou le lira ou l'entendra mieux dorénavant.
Les mots ont un sens, tout le métier de ces hommes et de ces femmes tient dans le discours, leur conscience professionnelle dans l'attention qu'ils devraient porter au choix des mots et à une juste utilisation des articulations logiques. Or, simplement envisager qu'un acte antisémite avéré puisse avoir un lien avec des événements ou une conjoncture, pire: être dû à des circonstances, si détestables soient-elles par ailleurs, oser l'interpréter comme une manifestation, même dévoyée, d'un début de réponse ou de conscience politiques c'est
ipso facto lui dénier son caractère antisémite, pour aller lui chercher sa raison d'être, ailleurs que dans le pur et simple antisémitisme: en somme, c'est être antisémite. Alors, les sophistes (quel honneur immérité de les désigner ainsi!) se mettront à distinguer entre l'antisémitisme en soi et "le passage à l'acte".
Sur cette question de l'antisémitisme en France, notre langue commune a rendu l'âme.

© Photogramme: Drancy Avenir (1996), un film d'Arnaud des Pallières.