Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


vendredi 30 mai 2008

Aurélien Delage, naissance d'un artiste




Gustav Leonhardt a aujourd'hui quatre-vingts ans, l'anniversaire aussi de toute une génération: Nikolaus Harnoncourt et Frans Brüggen, leurs cadets Sigiswald Kuijken ou Philippe Herreweghe, d'autres encore. À l'orgue, au clavecin, au clavicorde, au pianoforte et leurs musiques, de Froberger à Mozart, dans ses interprétations et directions, ou incarnant Bach dans
Chronique d'Anna Magdalena Bach (1967, édité en DVD par les éditions Montparnasse), moment de grand cinéma de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (photogramme ci-contre, et ici leur site), de la dette jusqu'au défi de Scott Ross à la fougueuse filiation de Pierre Hantaï, ou au rare clavicorde de Aapo Hakkinen, l'homme a ensemencé le XXe siècle et au moins le début du suivant. Nous pouvons d'ailleurs voir et écouter, tirée de ce film, l'incroyable cadence du 5e concerto brandebourgeois.
Par une de ces coincidences du calendrier, un jeune claveciniste (organiste et flûtiste),
Aurélien Delage, que connaissaient déjà les amateurs attentifs, publie ce même jour son premier livre-disque, objet raffiné et instruit: L'Entretien des Dieux, sous le label 6/8, au programme cohérent et apparemment austère autour des musiciens du Roi-Soleil: Jacques Champion de Chambonnières, Jean Henry d'Anglebert et François Couperin. La rencontre n'est pas de circonstance: le jeune homme a déjà semblable élégance et la rigueur, l'absence de complaisance et d'effets de mèche, le précoce refus des compilations trop éprouvées, pour mieux servir la sensualité attentive à la matérialité du son et le lyrisme soucieux de clartés polyphoniques et nourri de correspondances avec la peinture et l'architecture. Et cette ample respiration dans la sérénité du tempo que, au fil des années, nous a justement révélée Gustav Leonhardt pour laisser s'épanouir l'émotion jusqu'à la foudre: et pour qui la fait encore taire en lui au prétexte de la légende d'un Leonhardt sec et cérébral, qu'il écoute ici l'Allemande de Christian Ritter.
Ces deux hommes d'étude, au cœur et aux sens ouverts, tendent un arc à travers la durée, au service de l'instrument et de la musique.


Image: © Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Chronique d'Anna Magdalena Bach, 1967, Gustav Leonhardt dans le rôle du Cantor.

lundi 26 mai 2008

Naples: poubelles du Monde




Dans
Le Monde du 21 mai dernier, Jean-Jacques Bozonnet écrit, sous le titre: Le désespoir et la honte d'être napolitain: «La crise des déchets symbolise l'échec de la gauche, qui gouverne la capitale de la Campanie depuis 1993. Le 21 mai, le conseil des ministres s'y est réuni, entre manifestations et feux de poubelles. "Berlusconi, santo subito". Sur les murs de Naples, des affiches promettent en grosses lettres au Cavaliere une béatification immédiate "s'il élimine les immondices et les criminels". Cette initiative d'une association de consommateurs n'est pas une blague. Désormais, une bonne partie de la ville s'accroche à cette croyance que seul Silvio Berlusconi peut sauver Naples.»
Une amie napolitaine, à qui j'ai envoyé cet article, m'écrit ceci: Mi vergogno di essere napoletana in questa situazione assurda che dura da anni, vedo napoletani in genere molto cambiati: depressi, arrabbiati, intolleranti, più portati alla violenza anche verbale, degradati insomma ma non ancora completamente privati del loro senso dell'umorismo, grossolano, ma sempre efficace. Certamente non si può negare che la speranza, ultima a morire, si aggrappa anche, persino a Berlusconi. Ma " Berlusconi santo subito" era solo uno "sfottò", almeno io così lo leggo. Anche considerando altri manifesti affissi su tutti i muri che ritraevano il nostro pitre (1) con il corpo di un gallo trionfante su un bidone di spazzatura. "Il gallo sulla monnezza" è una espressione in dialetto per indicare una persona capace veramente di poco.
Traduisons: «J'ai honte d'être napolitaine dans cette situation absurde qui dure depuis des années, je vois les Napolitains en général très changés: déprimés, en colère, intolérants, plus portés à la violence verbale aussi, dégradés en somme, mais non encore complètement privés de leur sens de l'humour, mal dégrossi mais toujours efficace. On ne peut certes pas nier que, au besoin, l'espérance, ce qui meurt en dernier, s'agrippe aussi à Berlusconi. Mais "Berlusconi santo subito" était seulement un "foutage de gueule", au moins est-ce ainsi que je le lis. Ne serait-ce qu'au regard d'autres affiches collées sur tous les murs qui représentent notre "pitre" (1) dans le corps d'un coq triomphant sur un bac à ordures. "Le coq sur les immondices" est une expression de notre dialecte pour désigner une personne vraiment capable de peu.»
Ce n'est pas pas seulement de pauvreté ou d'archaïsmes qu'il s'agit. Et la jonction entre les mafias et le pouvoir politique local et central n'est pas une exception culturelle. Loin d'être prisonniers de leur passé et de leurs superstitions méridionales, nos frères italiens sont d'ores et déjà plongés dans les tragédies de notre commun avenir. Faut-il encore qu'ils supportent que, histoire de faire un papier couleur locale, d'ignorants éditorialistes s'autorisent à les présenter comme des naïfs et des imbéciles?

1. Ce terme, repris par notre lectrice de mon premier courrier, est malencontreux. En effet, Berlusconi n'est plus un pitre: sa réélection nous paraît une nouveauté, en ce sens qu'il est devenu l'instrument de la jonction entre l'empire des médias, le courant populiste, et, cette fois, les ligues politiques d'extrême-droite dont les puissances, déjà considérables dans le Nord comme dans le Sud selon leur nature, sont manifestement renforcées. "Pitre" ne va donc plus du tout, malheureusement, à ce nouvel acteur de la vie politique italienne.

Autres images de Manhattan




Retour de quinze jours à Manhattan, l'album d'
images de l'année. Un diaporama qui tente de sortir laborieusement de la fascination des rythmes et des lignes pour côtoyer d'autres imaginaires. Et le rendez-vous, désormais classique, avec le chantier du World Trade Center. L'occasion aussi de retrouver l'ensemble des images dans
Manhattania/images.

© Maurice Darmon,
Manhattania, National Museum of the American Indian, 2008.
Et autres Images.

jeudi 22 mai 2008

Taslima Nasreen, suite

En janvier 2008, nous avions laissé Taslima Nasreen à New Delhi d'où, fin novembre 2007, les services secrets indiens l'avaient exfiltrée pour l'amener dans un lieu tenu secret. Puis, à l'occasion du Prix Simone de Beauvoir, elle avait fait parvenir un texte important: Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, Nous apprenons par un article de Frédéric Bobin dans Le Monde du 21 mai 3008 qu'elle était en fait «littéralement assignée à résidence dans un lieu secret, une pauvre chambre où seuls "deux lézards souffreteux" lui tiennent compagnie». Face aux pressions de ses protecteurs d'éviter de blesser les sentiments religieux, elle refuse: «Si la liberté d'expression a un sens, j'ai le droit de blesser les sentiments religieux de certains». Son régime devient alors carcéral, de façon à la décourager au point de l'amener à s'exiler elle-même. Malade, elle finit par s'envoler vers la Suède: «En Occident, je me considère comme debout à un arrêt de bus, attendant le bus qui me ramènera chez moi, dans le sous-continent [indien] où ma vie a un sens», en clair le «combat en faveur des femmes opprimées [...] Je critique toutes les religions, pas spécialement l'islam. Je critique aussi l'hindouisme en raison des discriminations contre les femmes qu'il justifie. Mais il n'y a que les musulmans qui se sentent offensés par mes critiques et me menacent de leurs fatwas. Les autres ne m'attaquent pas. [...] Est-ce que cela signifie qu'il n'y a pas de place pour la critique dans l'islam? Mais comment une société peut-elle évoluer, s'arracher à la stagnation, si elle refuse toute critique?» Comme l'écrit Frédéric Bobin: «Taslima sait que le camp des intellectuels "progressistes", sa famille naturelle, ne la défend que très timidement, voire même la fustige comme irresponsable. On lui reproche d'en faire trop, de verser dans la provocation: "Ces intellectuels me trouvent trop radicale. À leurs yeux, on peut critiquer les fondamentalistes, mais pas l'islam en tant que tel. Or en critiquant le Coran, je franchis la ligne rouge. C'est pourtant ma conviction: le Coran n'est pas bon pour l'humanité et les droits des femmes

Saluons donc la parution en France de
De ma prison, chez Philippe Rey (2008), chronique de ce nouveau bannissement.

À notre connaissance, le seul site tenu régulièrement à jour sur Taslima Nasreen est en anglais: Taslima Nasreen/Nasrin's website.

dimanche 4 mai 2008

Mai-juin 1968 valent mieux qu'une messe




Mai 2008 n'est pas commencé que nous avons étouffé sous les commémorations: expositions de photographies et d'affiches, livres, colloques, conférences, émissions de télévision, auto-célébrations de la presse reproduisant ses propres Unes, avis présidentiel même et tout le chœur politique, qui pour qui contre. Mais que célèbre-t-on, ou, ce qui revient au même, que condamne-t-on? Un mai déjà mythologique alors, présenté comme le mai de la jeunesse, nouvelle classe sociale, étudiants sans qui rien ne serait donc arrivé, institués aujourd'hui encore héros du siècle. Des mouvements étudiants, il y en avait alors partout dans le monde, et parfois autrement puissants, ceux des universités américaines par exemple; des émeutes autrement violentes il y en eut tant au Japon, rouges et noirs automnes rampants italiens, printemps allemands sanglants qui ne furent pas l'étincelle, qui ne remorquèrent pas la classe ouvrière, comme le crurent et le croient les pieux analystes, commémorateurs et contempteurs. Exhumés les Geismar, les Sauvageot et même leurs enfants, le moindre mal étant de retrouver le sérieux goguenard de Cohn-Bendit. Voilà que, sous les auspices de France-Culture, l'École Normale supérieure s'apprête à colloquer, elle qui n'abritait alors que des théoriciens en mal de maoïsme parfaitement étrangers à tout ce qui se passait à la surface des universités, et l'Odéon à idéaliser ces foires d'empoigne qui conspuèrent Jean Vilar. Cherchons le syndicaliste, porte-parole institué ou occasionnel, l'ouvrier d'usine, la demoiselle de grands magasins, le paysan des coopératives, le cheminot, le gazier dont on solliciterait la mémoire de mai-juin 1968: personne de ces quinze millions, de Paris et de toutes les provinces de France, qui nourrirent le plus grand conflit social de l'histoire du monde, la plus grande grève ouvrière de tous les temps: quinze fois les occupations du Front populaire. Cherchons dans ce fracassant silence l'aide pour penser les conséquences politiques, sociales et historiques, capitales pour le mouvement ouvrier et populaire (
sauf la voix et les travaux de Michelle Zancarini-Fournel, en particulier: Le Moment 68. Une histoire contestée, éditions du Seuil, 2008, courte présentation ici). Plus simplement, même, dans cette messe du souvenir-écran, qui rappellera les vérités premières sur la manœuvre de Charléty (lieu du dernier meeting parisien de Ségolène Royal)? Qui montrera l'agitation du PSU Michel Rocard agrippé à la colonne de la Bastille, criant, à l'instar de Marceau Pivert: "Tout est possible"? Qui fera oublier encore longtemps que, en juin, De Gaulle n'était certainement pas allé à Baden-Baden s'assurer du soutien de l'armée pour assiéger les étudiants, qui ne durent leur salut (et le nôtre) qu'à la lucidité politique du préfet Grimaud, alors seul à Paris? Que la mort fut ouvrière, et que la plus grande manifestation étudiante fut celle du 30 mai sur le Champs-Élysées, en soutien au pouvoir? Non, mai-juin 1968 n'est pas Sartre sur son tonneau à la porte de Billancourt.

Puis, en août, Prague tomba, assassinant la Tchécoslovaquie et ce qui restait d'émotions et de frissons de l'immense confrontation, après le retour définitif de la droite au pouvoir et, peut-être, dans nos corps et nos esprits.


© Photographie: Auteur et lieux non identifiés. Tous droits réservés.

jeudi 1 mai 2008

Le mur tombera



«Si tu ne te confrontes pas à lui, tu l'affronteras», pourrait dire cette photographie prise le 13 octobre 2000 devant la mosquée Al-Aqsa par le photographe israélien Amit Shabi, pour l'agence Reuters (et exposition Figmag, grilles du jardin du Luxembourg, 2008).
Ou alors:
«Lorsque Dieu a créé le premier homme, Il l'a fait double face et l'a scié pour en faire deux corps. On objectera: "Il est pourtant écrit: Il prit une de ses côtes!". Il faut lire "un de ses côtés" ainsi qu'il est écrit "et le côté du Tabernacle"».
Ou encore:
«Il n'est pas bon que l'homme soit seul, Je vais lui faire une aide en face. S'il le mérite c'est une aide, sinon c'est une aide contre lui».
Tous mélanges issus de la
Genèse ou de commentaires rabbiniques ou talmudiques sur elle.

jeudi 24 avril 2008

Encore et toujours Carlo Emilio Gadda


Louis Bernardi continue ses amusements littéraires autour de Carlo Emilio Gadda, qui s'y prête de bonne grâce. Cette fois, une parenthèse perdue dans une traduction permet des commentaires inespérés, rêveries implicites en prime, dans Les infidèles ne sont pas toutes belles. Inutile de dire à Louis Bernardi que notre porte lui reste ouverte à d'autres aventures.
Et puisque nous en sommes à quelques nouveautés, voici aussi, dans
Images, des photographies prises au cours de promenades au centre de Paris.

lundi 14 avril 2008

Planètes rouges




Dans l'urgence de la lutte contre le réchauffement climatique, nous avions déjà connu le black-out avéré des présidentielles françaises, suivi du rodéo médiatique du Grenelle de l'Environnement; nous traversons le grand désert des candidats américains, du moins vu d'ici; de temps en temps, nous subissons la délinquance ouverte d'un ancien ministre, alors socialiste, de l'Éducation nationale, géochimiste soudain climatologue autoproclamé en quête de renommée, ergoter sur la responsabilité humaine d'un réchauffement qui, selon ses fraudes, resterait lui-même à prouver.
Voici qu'émerge, ici et là, chez nos prescripteurs d'opinion, un nouvel horizon verbal: il serait si tard, trop tard, que, à présent, le seul espoir qui nous serait permis serait celui de "l'adaptation" à la catastrophe, dont les premières annonces datent pourtant de 1850. Nous allons voir la notion d'adaptation envahir bientôt les commentaires et les discours dans nos contrées, jusqu' à rejoindre la dignité d'un concept scientifique que nos dirigeants — encore un mot sur lequel nous prendrons un jour le loisir de rêver — pourront ressasser à loisir, mais nous pouvons d'ores et déjà comprendre le tour magique du discours: en clair, à l'instar de
Google qui installe désormais ses immenses fermes informatiques, les plus grosses du monde, aux latitudes qui seront le moins touchées par le réchauffement, une minorité de privilégiés se partageront les zones les moins défavorables de la planète, laissant les autres à leurs déserts, leurs sécheresses, leurs guerres, leurs famines, et peut-être même les aidant, ouvertement ou non, à s'exterminer eux-mêmes. Après tout, il existe déjà beaucoup de déserts, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, aux USA, aux Amériques, en Australie, en Espagne et, avec, disons, trois ou quatre milliards d'hommes en moins, la Terre pourrait bien redevenir une sorte de paradis terrestre.
Nous lisions même dans
Le Monde des 13/14 avril 2008: "Mars pourrait constituer une base de repli, une sorte d'assurance-vie. À condition d'avoir terraformé la Planète rouge, opération qui consiste à la rendre habitable par l'homme [...] Complexe, terriblement coûteux, mais pas impossible". Gageons que la formidable aventure de la "terraformation" de Mars aura ses pionniers, puis ses ouvriers, et enfin ses bénéficiaires, bien différents selon les résultats. La Planète rouge ne sera probablement pas à l'abri de la lutte des classes.

PS. Rendons "terraformation" à Kim Stanley Robinson, auteur d'une trilogie sur la colonisation de Mars (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue), ce qu'illustre si bien la merveilleuse image, en frontispice, de notre planète sœur, oui c'est bien Mars que nous voyons là et, en cliquant sur l'image, comme sur toutes nos images d'ailleurs, vous la verrez encore mieux.

Image: © auteur non identifié, site
Guillaume de Saint-Pierre. Tous droits réservés.

mardi 8 avril 2008

Francesco Angelini: La Luna




On avait bien vu, ici ou là, apparaître quelques images, la Lune, Saturne, sans prévenir. Mais qui s'attendait à ce que Francesco Angelini nous offre déjà La Luna
, dans le ciel d'Ascoli Piceno, sa province natale? Un premier ensemble, rien que pour les yeux. Et notre compagnon nous en promet d'autres!

Image: © Francesco Angelini.

jeudi 3 avril 2008

Blake Alcott et les gestes simples




Qui ne s'est pas entendu dire, qui n'est pas convaincu que, à propos des problèmes liés à l'environnement, "des gestes simples peuvent tout changer", pour reprendre le titre d'une conférence itinérante de la MAIF, assureur militant, et de l'Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Énergie (ADEME)? Si, sur le plan personnel, consommer moins demeure un bon choix, ne nous laissons pas bercer par des chansons pour nantis sur ces problèmes de vie ou de mort. Anne Teyssèdre, consultante en écologie, éthologie et sciences de l'évolution, dresse ci-dessous — dans
Le Monde du 1er avril 2008: Environnement: frugalité non ordonnée n'a pas d'effet — une synthèse des travaux de Blake Alcott expliquant qu'une restriction de la consommation individuelle ne peut être bénéfique que si elle est organisée et réglementée au niveau mondial.

Nous risquons de nous retrouver ensevelis sous des prospectives douteuses, ou douteusement vulgarisées (
cf. Fausses fenêtres par exemple) ou sous des leçons de morale, qui nous laisseront rapidement bernés dans nos bonnes consciences et surtout démunis. Les projets politiques, les campagnes électorales à tous les niveaux, les débats parlementaires et partisans, la droite libérale comme la gauche de progrès, ne mériteront ces noms ou ces labels que s'ils placent ces urgences au centre de leurs propositions et horizons immédiats. En la matière, le "On ne savait pas" n'est pas recevable. Nous savons que ces questions sont vitales, nous savons que le temps ne travaille pas pour des solutions spontanées, nous entrevoyons les chemins nécessaires, même si nous savons qu'ils ne seront probablement pas suffisants. Tout le reste n'est d'ores et déjà que cyniques alibis.


Environnement: frugalité non ordonnée n'a pas d'effet. Pour alléger l’impact de l’humanité sur l’environnement, la stratégie de «frugalité», c’est-à-dire de moindre consommation individuelle, peut à première vue sembler efficace. Manger moins de viande, réduire ses déplacements, choisir une voiture économe en énergie ou, mieux, opter pour le train, bref adopter un comportement plus «sobre», devraient contribuer à réduire l’empreinte écologique des hommes sur la Terre... Dans un article à paraître dans Ecological Economics (no 64, 2008, pp. 770-786), l’économiste suisse-américain Blake Alcott montre qu’il n’en est rien sans organisation collective: dans une économie de marché non réglementée, les initiatives environnementales individuelles sont vouées à l’échec.

Depuis plus de trente ans, les principales stratégies prônées pour limiter l’impact de l’humanité sur l’environnement visent à réduire ou modérer l’une de ses trois principales composantes, telles qu’identifiées par Paul Ehrlich et John Holdren en 1974, soit: l’effectif de la population mondiale (P), la consommation individuelle (A, pour affluence en anglais), et l’impact de la technologie sur l’environnement (T).

Dans un autre article, actuellement en ligne sur
ScienceDirect, M. Alcott souligne que ces trois facteurs d’impact sont interdépendants: la variation de l’un d’eux favorise celle des deux autres. Ainsi, il est aujourd’hui largement reconnu que la croissance soutenue de la population mondiale depuis cinq mille ans résulte d’une série d’avancées technologiques remarquables, principalement dans le domaine de l’agriculture. En augmentant le rendement agricole par hectare cultivé, chaque progrès technique s’est soldé par une augmentation de la population mondiale, qui est passée de quelques millions d’individus à six milliards en moins de deux mille ans.

De même, les progrès techniques soutenus depuis plusieurs décennies dans les domaines de l’énergie, des transports, de l’information, des communications, etc., ont causé une baisse des prix dans tous ces secteurs, qui a favorisé la diffusion des biens et techniques et augmenté la consommation individuelle moyenne.

Face à ce constat d’interdépendance, M. Alcott affirme qu’une stratégie environnementale visant à limiter un seul des trois facteurs d’impact sans considération pour les deux autres ne peut être efficace. Par exemple, la stratégie de «l’efficacité technologique» (efficiency strategy), qui vise à réduire l’apport d’énergie et de matériaux par unité de production — et donc à réduire l’impact technologique —, ne peut avoir d’effet positif sur l’environnement, puisqu’en diminuant le prix des biens et services produits elle induit une augmentation compensatoire de la consommation. «Cet effet rebond [des gains d’efficacité technique] sur la consommation globale et l’environnement a été analysé dès 1865 par William Stanley Jevons, qui a anticipé l’expansion des mines de charbon en Angleterre et ailleurs», souligne le chercheur.

Il en va de même avec la stratégie du «suffisamment» (sufficiency strategy), ou de frugalité des nantis — puisqu’on ne peut attendre des personnes démunies qu’elles restreignent leur consommation —, décidée de manière individuelle et autonome. En effet, le comportement frugal d’une fraction de la population aisée se traduit au plan économique par une diminution de la demande qui, selon les lois du marché, doit se solder par une baisse des prix qui profitera à d’autres personnes au pouvoir d’achat comparable ou un peu moindre... et par rebonds rétablira le niveau de consommation globale. «Si l’on peut soutenir qu’au plan purement personnel consommer moins est un bon choix, l’effet [d’un tel comportement individuel] sur l’environnement est en revanche très faible ou inexistant — particulièrement face à l’urgence de réduire la consommation mondiale de pétrole», précise M. Ascott.

Pour éviter ces «rebonds» entre les trois grands facteurs d’impact, l’économiste soutient que toute stratégie environnementale doit considérer le système dynamique P-A-T en interaction, et prévenir les effets des variations de chaque composante sur l’ensemble du système. «Puisque les stratégies de l’efficacité et de la frugalité souffrent toutes deux d’un large effet rebond, il semble plus sage de les abandonner en faveur de politiques environnementales qui soit taxent lourdement, soit rationnent les carburants fossiles sur une base nationale», poursuit-il. Et cela non seulement dans les pays riches, mais aussi dans les pays en développement — car ces derniers comportent également une fraction de population aisée, dont la consommation croissante de ressources et d’énergie alourdit l’impact écologique mondial et contribue au réchauffement climatique.

© Anne Teyssèdre, consultante en écologie, éthologie et sciences de l'évolution. Le Monde, supplément Économie, 1er avril 2008.
© Elle: Je purifie l'air ambiant avec des plantes détox'. Auteur non identifié, tous droits réservés.

mardi 1 avril 2008

Antoine Basbous: France et Syrie



Notre chapitre Parole d'homme réunissait des textes arrimés à la démocratie, à la laïcité, et à l'exercice concret et quotidien de nos libertés fondamentales. Ce socle pourrait vite tourner à une rhétorique incantatoire s'il ne mesure pas les coups de boutoir qu'il reçoit et va recevoir encore des grandes urgences de la décennie (nos notes du 22 novembre 2006 et du 18 mars 2008):
— Le processus de mondialisation et notre Europe;
— Le conflit israélo-palestinien, les relations avec le monde musulman dans son ensemble, et nos alliances;
— Le réchauffement climatique et la raréfaction des matières premières et des produits de base dans leurs conséquences humaines, sociales, politiques, démographiques et probablement militaires.
Ainsi
Parole d'homme intègre
Liber@ Te, un ensemble plus vaste de documents jugés de durable importance sur ces priorités vitales.

Et pour commencer
, Antoine Basbous, fondateur et directeur de l'Observatoire des pays arabes à Paris et sur lequel nous reviendrons bientôt, publie dans Le Monde du 28 mars 2008: Jeu de dupes entre la France et la Syrie.

vendredi 28 mars 2008

"Fitna", de Geert Wilders



En allant sur Wikipédia à l'entrée qualifiée de site officiel de Fitna par son générique de fin, chacun peut se faire à présent une idée précise du contenu de ce produit, condamné à l'avance, de Geert Wilders. Une version française est disponible sur Dailymotion [25 mai 2009: nos vérifications périodiques nous indiquent que le film a été retiré de Dailymotion. Après recherches, le film est devenu parfaitement invisible sur la toile. Ce qui laisse plus de place à d'autres films ou d'autres sites, dont personne ne parvient à souligner aussi efficacement la hargne. Et qu'on ne rétorque pas que c'est peut-être Geert Wilders qui en a demandé le retrait, ce serait plus grave encore, si c'est possible]. À le voir, ce montage qui se voudrait un film est encore plus inoffensif et banal que la description qu'on peut y lire: des images des attentats les plus marquants (11 septembre, Madrid), diverses archives vues et revues dans des émissions qui nous ont habitués à plus de pugnacité polémique (sur Planète par exemple, ou même tout simplement dans nos journaux télévisés) alternent avec des bouts d'appels de chefs djihadistes, de prêcheurs et gouvernants fanatiques, comme on en a déjà tant entendus, sur Al-Djazira ou ailleurs. Bref, plus de quoi fouetter un chat, comme on dit. Et pourtant, l'ouragan, bien sanglant, lui, se prépare et enfle, et à la source de ce qui pourrait s'abattre, brûler et tuer, la démission préventive de nos gouvernants démocratiques au nom de l'ordre et de la prudence, tandis que nos vigilants Tartuffes nous écraseront de leurs lucidités, sur l'air de "On vous avait prévenus, et malheur à celui par qui le scandale arrive". Ceux-là même dont — depuis leur terrible abandon de Ayyan Hirsi Ali — nous n'attendons plus qu'ils gardent en notre nom les lois et leur esprit, seul ordre qui vaille, nous contraindront-ils à préférer encore une injustice à un désordre, injustices flagrantes et désordres prescrits et orchestrés a priori? L'idéal serait évidemment que les communautés musulmanes ignorent ce pamphlet pour ce qu'il est et laissent les autorités, néerlandaises et autres, à leur lâche panique de principe et à leurs mimétiques soliloques sur "l'offense". En tout état de cause, la seule voie admissible est la libre diffusion de Fitna — comment s'être imaginés une seconde que, de toute façon, nous ne pourrions tous le voir? Ces gouvernants voulaient seulement avoir l'air de n'y être pour rien, et si possible opposés, donner des gages à peu de frais —, puis, pour tous ceux qui y verront à redire, il sera toujours temps de recourir aux tribunaux, étant bien entendu que la médiocrité n'est pas un délit. Tout le reste est tyrannie de la censure, faire-valoir et complice en réalité de nos pires ennemis.

lundi 24 mars 2008

Moments musicaux


Deux nouveaux bijoux de vidéos dans Écouter voir: un magnifique swing dans The Jogger, par le quatuor de flûtes à bec Amsterdam Loeki Stardust Quartett — oublions les quelques inserts d'extérieurs, qui nous privent parfois d'intimité avec ces incroyables musiciens — et une intériorité au contraire inégalée dans l'aria Es ist vollbracht de la Passion selon saint-Jean, Christophe Coin à la viole de gambe, Nikolaüs Harnoncourt à la direction, et l'enfant Jésus Panito Iconomou en prime, aujourd'hui voix de basse.

Lettre 5: printemps 2008


Commençons par notre invité, le photographe Evgen Bavcar présenté chronique précédente, qui, comme tout vrai créateur, questionne et transgresse les limites de son art, ici donc les codes purement visuels.
Nos compagnons ensuite: Philippe Méziat ouvre, avec Disco/graphie, un sujet sur les pochettes illustrées d'anciens disques de jazz et leurs graphistes. Bernard Daguerre et d'autres collaborateurs tirent des Archives du Cheval de Troie leurs notes de lectures (Cervantes, Gadda, La Lumia, Sciascia, Torga).
Le dossier Gadda ajoute à ces notes de lectures trois textes de Gadda: Automne, un poème de 1932, Fuite à Tor di Nona, et son avant-propos à La Connaissance de la douleur; de Hans Magnus Enzensberger, L'Aruspice; de Pier Paolo Pasolini: La pitié pour les choses; et d'un nouveau compagnon, Louis Bernardi: Baroquisme et réalisme sur une miette de Gadda.
Dans
Italiana: Mario Praz:
Grand Tour. David Herbert Lawrence: Verga ou le trésor des humbles, introduction (non publiée alors) à sa traduction anglaise du roman de Giovanni Verga, Mastro-don Gesualdo, 1923; de Vincenzo Consolo, L'Etna se donne en spectacle, sur une éruption de 1971, et Nelson, duc de Bronte, chronique d'un bourg de Sicile sous possession anglaise; de Leonardo Sciascia, une note sur l'Etna, où il commente les intuitions géniales du jeune voyageur Alexis de Tocqueville.
Dans Manhattania: Stanley Bard, qui inventa l'Hôtel Chelsea de New York, explique l'économie à ses actionnaires, dans J'ai quand même fait une œuvre, non?
Dans Liber@ Te: un texte de 1956 d'André Malraux, en guise de leçon à l'archevêque de Cantorbéry qui veut aménager la charia dans la législation britannique; Enfants de l'extermination, qui réfléchit à un caprice d'après-boire de notre Président, sur un sujet trop sérieux; Israël ou l'enjeu du sens; et, sur la bombe iranienne, Mais de qui parle-t-on ici si tard?; une note trop brève sur le mouvement des Internés volontaires (1940-1945); France-USA: d'une présidentielle l'autre, ou les vrais problèmes même s'ils ne sont pas les seuls, avec un texte de John McCain: États-Unis-Europe: "pacte global". Enfin, quelques remarques nécessaires sur la situation autour de Fitna, le montage de Geert Wilders.
Nous y relayons aussi l'appel de la LICRA du 28 février 2008, à propos de Durban 2009:
L'ONU contre les droits de l'homme.

Dans les
Goûts Réunis: la recette de l'akoud ou aakode, tripes au cumin, et les carbonnades des Flandres.

Dans
Images, l'album sur La Hague a été augmenté.
Enfin, dans Écouter voir: le swing du quatuor de flûtes à bec Amsterdam Loeki Stardust Quartett dans The Jogger, et une intense aria de J.S. Bach: Es ist vollbracht dirigée par Nikolaüs Harnoncourt, avec Christophe Coin à la viole de gambe et la voix du jeune Panito Iconomou.

dimanche 23 mars 2008

Evgen Bavcar, photographe absolu




Evgen Bavcar est photographe. Né en Slovénie en 1946, il vit et travaille à Paris. Il a treize ans quand son collège lui décerne un prix, un appareil photo, pour la qualité de ses images. Il revendique à seize ans ses premières vraies œuvres, venues déjà de loin: «À douze ans j'étais amoureux d'une jeune fille qui portait ses cheveux noués en une longue queue de cheval. Je me suis plongé dans sa chevelure et je n'ai depuis jamais trouvé la sortie.»

Après ses études de philosophie et d'esthétique à Paris, il collabore dès 1976 à l'Institut d'Esthétique des Arts contemporains, où il deviendra ingénieur d'étude en 2001. Il est naturalisé français en 1981, et travaille pour le CNRS où il «retrouve cette ouverture où l'on donne la parole à ceux qui peuvent parler beaucoup plus de l'intérieur». Il réalise sa première exposition en avril 1987, à Paris, qui a ouvert à un bel itinéraire européen puis plus largement international. En 1992, il publie
Le voyeur absolu aux éditions du Seuil.

«Je m'intéresse à la photographie non comme technique mais comme idée. Non à l'invention du dix-neuvième siècle de Niepce ou Daguerre mais à ses origines conceptuelles. Pour moi, la première chambre noire est la caverne de Platon. Il faut distinguer le visuel, ce que voient nos yeux, du visible, ce que voit notre esprit. Le sens n'est pas donné seulement par les expériences visuelles, mais aussi par celles invisibles à l'œil. D'ailleurs la science n'aurait pas de sens, sans cela.»

On le verra concrètement dans ce dossier consacré à lui et à ses œuvres par le site Zone/Zero, son projet photographique vise à figurer la lumière intérieure et à «laisser le champ libre aux autres perceptions [pour permettre] une ouverture à de nouvelles interprétations, qui, sous le poids démesuré du “visuel”, ne peuvent se frayer un chemin.»

Cette nécessité de mettre la photographie au service de l'âme et des autres perceptions a fait dire au poète allemand Walter Aue qu'Evgen
Bavcar était le quatrième inventeur de la photographie, après Niepce, Talbot et Daguerre.


lundi 3 mars 2008

Le Cheval de Troie: archives


Notre revue Le Cheval de Troie (1990-1996) continue d'ouvrir ses archives. Après ses documents sur Maximilien Vox (bois ci-contre, 1918) et Carlo Emilio Gadda, nous publions plusieurs textes pour Italiana. Pour commencer, Le Grand Tour de Mario Praz; de David Herbert Lawrence: Verga ou le trésor des humbles, l'introduction qu'il rédigea en 1923 pour sa traduction anglaise du roman de Giovanni Verga Mastro-don Gesualdo, mais qui ne fut finalement publiée qu'en 1936, après sa mort; de Vincenzo Consolo, L'Etna se donne en spectacle, sur une éruption de 1971, et Nelson, duc de Bronte, chronique d'un bourg de Sicile sous possession anglaise; de Leonardo Sciascia, une note sur l'Etna, où il commente les intuitions géniales du jeune voyageur Alexis de Tocqueville.
Tous les anciens abonnés de la revue trouveront ici l'occasion de relire ces beaux textes dans leur édition d'alors, désormais introuvable. Les autres les découvriront ici, pour leur plaisir tout neuf.

Image: © Maximilien Vox, dans Pour Maximilien Vox, 1917.

jeudi 21 février 2008

Mais de qui parle-t-on ici si tard?


Pur jeu de l'esprit, supposons un instant ce drame avéré: l'Iran a la maîtrise de l'arme nucléaire. Peut-on imaginer que, à horizon prévisible, les USA tentent de le désarmer par une intervention militaire, qu'il ne pourra même plus présenter comme "chirurgicale"? Après l'Irak, la façon dont se sont nouées alors les alliances, le désastre politique après la victoire militaire, la réponse est rigoureusement non. Quel pays sera alors si directement menacé, le but explicite de la bombe étant de le rayer de la carte du monde, que, n'ayant plus rien à perdre, il n'aura d'autre solution, au minimum, que lancer des raids destructeurs sur les installations iraniennes? Qui aura la force et les arguments pour lui imposer la "politique de retenue"? Quel État osera alors lui apporter clairement son soutien politique, afin de tenter de modifier les rapports militaires et politiques en présence? L'un de ces États d'Europe, qui auront si lourdement tergiversé, remis à plus tard de véritables sanctions internationales, seules peut-être encore susceptibles d'aider ceux qui, en Iran même et dans le monde arabe, ne sont pas encore convaincus que l'avenir de leurs pays passe par cette volonté d'élimination, si clairement exprimée par certains de leurs dirigeants? Certains de ses ennemis actuels pourraient bien comprendre l'urgence d'un tel renversement d'alliances avant ceux qui se disent ses alliés naturels et historiques. L'Organisation des Moudjahidins du Peuple Iranien, mouvement d'opposition en exil au régime de Téhéran, classée sur la liste des organisations terroristes de l'Union Européenne, révèle ce 20 février (Le Monde, 21 février 2008) que la république Islamique œuvre à la mise au point d'un missile à tête nucléaire, et donne des précisions sur les sites et les responsables concernés. L'AIEA visite et contrôle ailleurs, le Renseignement américain jure que la fabrication des ogives a cessé en 2003. L'OMPI avait d'ailleurs déjà signalé en 2002, lors d'une conférence de presse à Washington, l'emplacement de deux sites nucléaires secrets. Pur jeu de l'esprit, vous dis-je.

© Photographie: Maurice Darmon, Femme de paix à Sderot, tirée de notre diaporama: Gens de là-bas.

lundi 18 février 2008

Israël ou l'enjeu du sens




Le même jour, dans Le Monde du samedi 16 février 2008:
Deux manifestations simultanées à Beyrouth. L'une, emmenée par le Hezbollah, où son leader Hassan Nasrallah a annoncé "le début du compte à rebours de la chute de l'État d'Israël. Le sang d'Imad [un de leurs combattants tué à Damas, en Syrie] éliminera Israël de l'existence [...] L'État juif [est une] entité cancéreuse usurpatrice plantée au cœur de la oumma arabe et musulmane". L'autre manifestation, à la mémoire de l'ancien premier ministre assassiné par les Syriens, Rafic Hariri, a permis à Saad Hariri, l'héritier politique de son père, de déclarer que le pouvoir de Damas était "un pur produit israélien, étranger à l'arabité" façon de tendre la main au Hezbollah, son adversaire local. Il devient anodin, et pas seulement en Iran, de parler de la fin d'Israël, comme d'une évidence. Nous pourrions nous attendre à quelques protestations de la part des pays européens. Peut-être viendront-elles?
En attendant, le même jour, dans le même numéro du Monde, nous apprenons, par la plume de Marek Halter, que — avec le fondateur du Manifesto, Valentino Parlato, mais oublions-le, puisque deux jours après, Le Monde publie sa rétractation en forme d'adulation du peuple élu — le philosophe communiste Gianni Vattimo, invité d'honneur de la Foire Internationale du Livre de Turin et du Salon du Livre de Paris, rejoint par l'écrivain fêté, primé et décoré Edoardo Sanguineti, la scientifique Frederika Hack, Franco Cardini professeur d'histoire médiévale de l'Université de Florence et le célèbre prix Nobel Dario Fo, qu'on ne présente plus — mais oublions-le aussi, puisque ce 28 février, il proteste maintenant de son innocence et accuse tout le monde —, ont appelé à boycotter la littérature israélienne. C'est que, à cette même Foire de Turin, sont invités Amos Oz, Avraham B. Yehoshua et David Grossman, qu'on ne présente pas davantage, et qui se battent tous pour les droits des Palestiniens. Le 16 décembre 2002, le conseil d'administration de l'Université Paris-VI avait déjà adopté une résolution — oublions, là encore, le Président de Paris-VI qui avait ensuite dit qu'il n'y était pour rien — appelant au boycott par l'Union Européenne des universités israéliennes, elles aussi foyers de résistance actifs à la politique du gouvernement israélien et majoritairement acquises à cette même défense des droits de leurs voisins, aux côtés du mouvement La paix maintenant.
On le voit donc: peu importent les camps, peu importent les prises de position, la cause est entendue: Israël doit disparaître, physiquement pour les Barbares, intellectuellement au moins pour les élites cultivées. Et ce n'est pas d'aujourd'hui.
Toujours dans ce même numéro, un troisième article rend compte d'un ouvrage d'histoire: Une si longue présence. Comment le monde arabe a perdu ses juifs (1947-1967), Plon. 900000 en 1945, ils sont 4500 aujourd'hui. Son auteur Nathan Weinstock invite le monde arabe à se confronter à l'expulsion de 99,5 % de ses juifs en vingt ans, et donc à sa propre histoire. Et il rappelle que, déjà en 1982, Ahmed Ben Bella déclarait: "Israël est un véritable cancer greffé sur le monde arabe. Ce que nous voulons, nous autres Arabes, c'est être. Or nous ne pouvons être que si l'autre n'est pas".

© Photogramme: Jean-Luc Godard,
Histoire(s) du cinéma, IVb (1989-1998).