Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


dimanche 21 mars 2010

Les printemps de Jean-Luc Godard




L'actualité sur Jean-Luc Godard est fournie en ce moment. Donnons seulement les nouvelles, nous y reviendrons souvent, progressivement, longuement.

• D'abord l'édition en DVD Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, le film d'Alain Fleischer dont, le 1er février 2009: Tout ce que je peux pour Jean-Luc Godard, nous déplorions l'absence globale d'exploitation en salle, est parue. Outre le film lui-même de cent vingt-cinq minutes, nous pouvons voir et entendre Ensemble et Séparés, sept rendez-vous avec Jean-Luc Godard, d'une durée de quatre cent cinquante six minutes, différentes visioconférences avec André S. Labarthe, Dominique Païni, Jean Douchet, Jean- Michel Frodon, Nicole Brenez, Jean Narboni et Jean-Claude Conesa. Si on écoute aussi les débats en ligne qui accompagnèrent les projections parisiennes du film, auxquelles nous renvoyions naguère dans notre note, nous jouissons alors d'un travail informatif important, dont il faut surtout remercier les infatigables éditions Montparnasse plus que, selon le mot du cinéaste, «les professionnels de la profession».

• Vient de paraître ensuite un ouvrage de près de mille pages dû à Antoine de Baecque: Godard, biographie, aux éditions Grasset et Fasquelle. Jamais nous n'avons encore disposé d'une telle somme d'informations rassemblées avec patience, discernement, courage aussi car la matière est plus que foisonnante.
Sa lecture ressuscite d'une certaine façon toute l'histoire du cinéma dans la seconde moitié du XXe siècle (plus une décennie) et toutes ses figures emblématiques. C'est la première fois que sont décrites d'une façon si précise les années Dziga Vertov, où le cinéaste élimina jusqu'à son nom. Années dont ce livre montre l'importance, même s'il ne me consolera jamais tout à fait d'avoir été contraint de traverser la décennie 70 sans l'aide de son cinéma. D'autres, heureusement, me furent d'un plus précieux secours: Maurice Pialat, Jean Eustache, Alain Resnais ou John Cassavetes, ne désespérèrent pas autant de leurs publics, c'est-à-dire de nous, il faudra bien en dire un jour davantage.
Cette biographie nous donne enfin mille occasions d'approcher le mystère, le symptôme Godard, la personne oui, mais plus que ça, une esthétique fondée sur l'implosion, le minage, la ruine de tout ce qu'il touche et approche, pour une œuvre qui n'en finira sans doute jamais de faire trembler le cinéma et, au-delà, tous les arts de l'image et du son, sur leurs produits finis et leurs certitudes, pour les contraindre comme lui sans cesse à la renaissance: "numéro deux" en quelque sorte. Elle nous permet enfin d'entrevoir l'ampleur des dommages humains collatéraux de cette furie créatrice. Mille pages qu'il faut lire: le plaisir ininterrompu conforte cette nécessité (1).

• La sortie de Film Socialisme, ce que, dans sa passion de l'ambiguïté, Godard appelle son "dernier" film, est imminente: le film devrait être présenté à Cannes en avril. L'ancienne bande-annonce indiquée par notre note précédente du 20 juin/9 juillet 2009 semble avoir été remplacée par une nouvelle ici, qui n'en laisse pas présumer davantage. Une fois de plus, la déconstruction et les fragments sont là pour organiser à la fois l'attente, la frustration, l'agacement, mais soyons certains que le splendide étonnement sera encore bientôt au rendez-vous. Tant qui n'étaient plus du voyage d'Éloge de l'amour, ou de Notre musique, sauront-ils cette fois reprendre le navire? Nous le leur souhaitons.

• Enfin, en juillet dernier justement, nous apprenions son projet de film sur l'extermination des Juifs d'Europe à partir du livre de Daniel Mendelsohn, Les Disparus. Antoine de Baecque nous en donne des nouvelles dans son livre: le cinéaste semble toujours y penser, ce qui ferait de Socialisme au moins «l'avant-dernier». Le projet est même en développement aux États-Unis, aux soins du producteur Edward R. Pressman, de l'ami américain du cinéaste Tom Luddy, et du déjà pressenti scénariste israélien Oren Moverman (ils ont décidément tous des noms prédestinés!). Mais Antoine de Baecque ajoute que «l'issue est tout de même peu probable».
Mon intuition est pourtant différente, et nettement plus optimiste, comme je le disais déjà à l'époque et comme le pensait Daniel Mendelsohn lui-même. Si la vie laisse le temps au cinéaste octogénaire, dont les projets mettent désormais plusieurs années à mûrir, j'ai le sentiment que tout — le sens de sa vie, sa mise en perspective de toute l'histoire du cinéma, sa passion du renouveau, sa ressource psychologique dès lors qu'il est dans le processus créatif —, tout mènera ce juif et Palestinien du cinéma à trouver le temps, la force, l'aide et la joie (oui, la joie), pour que son dernier film soit précisément sur cette extermination, qui demeure l'horizon de son art et l'obsession de sa vie; pour prendre encore une fois à contrepied les mauvaises langues, les sourds et les aveugles, encore une fois nous offrir son art proprement talmudique: infinies controverses et provisoires déchiffrements.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de nos essais "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", et "Pour John Cassavetes" aux éditions Le Temps qu'il fait.


1. Nous avons plus récemment consacré une note additive à la lecture de ce beau travail: Godard le Neveu, où nous posons quelques indices entre Jean-Luc Godard et Maximilien Vox, plus quelques phrases troublantes sur Jean-Philippe Rameau.


En librairie



La question juive de Jean-Luc Godard
Pour John Cassavetes
Si vous préférez les commander aux Éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

© Photogramme: Jean-Luc Godard, Éloge de l'amour, 2001.

vendredi 12 mars 2010

Taslima Nasreen, la recluse (3)




Depuis notre article du 13 janvier 2008 Taslima Nasreen 8842,62 €, introduction à son texte Je ne suis plus qu'une voix désincarnée, complété le 22 mai 2008 de quelques informations, nous n'avions plus de nouvelles de l'écrivain. Dans Le Monde du 8 mars 2010, Frédéric Bobin nous en donne. Les détails dans ce domaine ayant toute leur importance, nous préférons reproduire ce texte, plutôt que le résumer.

Taslima Nasreen, la recluse. — Les policiers veillent au bas de l'immeuble. Ils ont dressé sur le trottoir une tente de toile kaki. Ils y viennent s'affaler sur des lits de camp à chaque relève de la garde. En haut, face à l'ascenseur, un autre policier, assis sur sa chaise, fusil sur les genoux, se livre à une ultime inspection. Il frappe à la porte, annonce à voix basse les visiteurs. Taslima Nasreen sort enfin sa bouille joufflue surmontée d'une épaisse frange et invite à pénétrer dans un salon tapissé de livres en langue bengalie. Dans la bibliothèque vitrée, un autocollant militant — "L'athéisme soigne le terrorisme des religions" — cohabite sans mal avec une tête de Bouddha tibéto-cachemiri et un Ganesh (dieu-éléphant hindou) miniature. Un gros coquillage trône sur la nappe jaune tournesol de la table à manger. Là est le refuge secret de la proscrite, la tanière de l'écrivain maudite, forcée à l'errance ou à la clandestinité. Ample chemise mauve passée sur un battle-dress, elle se niche sur son canapé et dévide avec un mélange d'ironie et d'accablement la chronique de son infortune.

Depuis qu'elle a été bannie en 1994 de son pays, le Bangladesh, condamnée à mort par des fatwas de fondamentalistes musulmans pour ses écrits dénonçant l'oppression des femmes dans l'islam, Taslima Nasreen, quarante-huit ans, est une apatride trimbalant sa valise de pays en pays, de villes en villes, séjours fugaces en des havres provisoires. La voici à New Delhi depuis quelques semaines, hébergée dans l'appartement d'un ami. Pour combien de temps? Elle l'ignore. Les autorités indiennes viennent de lui accorder un permis de séjour expirant au mois d'août. Après, ce sera l'inconnu, une nouvelle fois. On lui a laissé entendre que le sauf-conduit ne sera pas renouvelé. La présence de Taslima Nasreen en Inde est une affaire trop explosive. Elle le sait, elle en souffre et elle se terre. Elle espère simplement que le «bon sens finira par prévaloir» et que la furie des controverses se dissipera.

À vrai dire, c'est assez mal parti. Début mars, de violentes émeutes ont éclaté dans deux localités du Karnataka, État méridional de la Fédération indienne, à la suite de la publication dans un journal local d'un article portant sa signature. L'agitation avait été orchestrée par des groupes musulmans. Deux personnes ont péri dans les affrontements avec la police. «La nouvelle de ces morts m'a anéantie», souffle Taslima Nasreen. Elle ne comprend pas. Elle n'a jamais envoyé d'écrit à ce quotidien. L'article controversé est en fait une traduction approximative en langue locale (kannada) d'un texte déjà paru en janvier 2007 dans l'hebdomadaire de langue anglaise Outlook India. Dans cette tribune, Taslima Nasreen se livrait à une exégèse de certains passages du Coran et des hadiths (fragments de récit de la vie de Mahomet) imposant aux femmes le port du voile. Elle l'avait écrite pour contester la thèse selon laquelle les textes sacrés de l'islam seraient silencieux sur le sujet. Et elle concluait que les femmes musulmanes devaient s'affranchir de ces préceptes et «brûler leurs burqas», «symboles de l'oppression des femmes». Vieux de trois ans, l'article a brutalement refait surface pour d'obscures raisons.

Il y a quelque chose qui horripile Taslima Nasreen. Pourquoi se focalise-t-on en permanence sur ses critiques de l'islam? «Je critique toutes les religions, pas seulement l'islam, insiste-t-elle. Je critique aussi les traditions de l'hindouisme qui portent atteinte aux droits des femmes !» Elle glisse l'index sous le col de sa chemise et en tire un collier aux segments d'or, le fameux mangalsutra, bijou offert par l'époux lors du mariage hindou. «Le mangalsutra, c'est le symbole de la femme hindoue mariée, explique-t-elle. Or, je ne suis pas mariée et je le porte, juste pour défier cette tradition qui fait de la femme la propriété de l'homme. Quand je critique l'hindouisme dans mes articles, poursuit-elle, je suis parfois partiellement censurée par mes éditeurs. Mais je n'ai jamais reçu de menaces de mort de ce côté-là. Il n'y a que les musulmans qui m'attaquent.»

Taslima Nasreen se sent bien seule. Bien sûr, il y a ces amis bengalis qui débarquent régulièrement de Calcutta pour la fêter. Bien sûr, il y a eu cet éditorial du quotidien The Hindu qui a pris sa défense au lendemain des émeutes du Karnataka. Mais le silence des intellectuels "progressistes" indiens à son sujet ne laisse pas de l'intriguer. «Les gens de gauche en Inde combattent avant tout le nationalisme hindou et veulent donc défendre les minorités, en particulier la minorité musulmane. À leurs yeux, critiquer l'islam, c'est s'attaquer à la minorité musulmane.» Le reproche adressé à Taslima Nasreen est souvent son "irresponsabilité" au regard de l'impérieuse nécessité de maintenir l'harmonie dans un pays en proie à des tensions interconfessionnelles historiques. «On me somme de ne pas offenser les sentiments religieux des musulmans. Mais quel sens a la liberté d'expression si on ne peut offenser personne?»

Depuis les émeutes du Karnataka, Taslima Nasreen ne sort plus de chez elle. Avant, elle osait quelques discrètes excursions dans les recoins de New Delhi où elle pouvait humer quelques-unes des saveurs bengalies qui lui manquent tant. «J'allais au marché acheter du poisson ou dans un restaurant bengali. Mais cela s'arrêtait là: jamais de théâtre, ni de cinéma ni d'expositions.» Recluse de facto, elle consume son temps à lire, écrire, regarder la télévision, communiquer avec l'extérieur grâce à Internet.

Ainsi son éditeur français lui a-t-il proposé de gommer un passage de son prochain livre à paraître le 31 mars chez Flammarion, quelques lignes apparemment jugées trop sulfureuses. Il s'agissait du récit d'un épisode de son enfance au Bangladesh où elle avait bravé l'autorité de sa mère en injuriant Allah. À sa grande surprise, le sacrilège ne lui avait pas alors valu d'être foudroyée du châtiment promis. «À huit ans, j'ai compris que je pouvais offenser Allah sans que ma langue ne tombe, comme on me l'avait fait croire.» Ainsi l'athéisme s'est-il glissé en elle. Elle le brandit depuis avec fierté comme en témoignent les autocollants frappés de jeux de mots qui ornent sa bibliothèque ou son frigidaire ("Beware of dogma").

Elle s'envolera d'ailleurs bientôt pour l'Australie, assister à une convention internationale de l'athéisme, à Melbourne. Cette sortie du territoire indien, elle le sait, peut être périlleuse. «Je prends le risque d'être refoulée à mon retour mais je l'assume». De toute façon, elle connaît son «impuissance» face à logique des États. «L'heure de ma défaite peut sonner à tout instant.» — Frédéric Bobin.

© Photographie: Bangladesh, Caroline Riegel.

lundi 8 mars 2010

Le printemps de Bagdad




Ce dimanche 7 mars, dès l'ouverture des bureaux de vote pour les élections provinciales, un immeuble s'effondrait à Bagdad soumise aux obus, aux tirs de mortiers et de roquettes, ensevelissant vingt-cinq personnes. La journée s'est terminée sur un bilan national de trente-huit morts et de cent dix blessés. Les mercredi et jeudi précédents, Al-Qaida avait déjà tué cinquante personnes à Bagdad et à Bakouba et, samedi, explosait à Nadjaf une voiture piégée. Sans parler des quarante-sept bombes désamorcées dans la seule capitale au cours des précédentes vingt-quatre heures. Al-Qaida avait clairement prévenu les Irakiens: «L'État islamique (...) déclare que quiconque sortira de chez lui pour participer à cette journée, défiant la loi de Dieu et ses mises en gardes claires, s'expose malheureusement à sa colère et à toute sorte d'armes des Moudjahidine».

Dimanche matin, les rues sont forcément demeurées désertes mais, au fil des heures, les Irakiens ont voté en nombre pour affirmer avant tout leur attachement au processus démocratique lui-même. Ils le savent mieux que nous: après le décourageant contre-exemple des élections palestiniennes, les leurs sont les premières dans la région depuis des temps hors de toute mémoire. Ainsi, sept ans après la disparition de la dictature et au prix de terribles convulsions, cette claire majorité d'Irakiens qui ont su aujourd'hui vaincre leurs peurs a tenu à démentir les sombres pronostics de décomposition et de fatalité de l'anarchie.

Le Premier ministre Nouri al-Maliki semble reconduit et conforté par les premiers résultats, même si ce peuple devra encore subir du temps et des violences sur le difficile chemin. Mais, pour fragiles qu'ils soient, les acquis sont d'ores et déjà nombreux et importants: les électeurs ont neutralisé les ennemis de toute expression politique, tempéré les divisions entre chiites et sunnites, et affirmé les conditions politiques nécessaires pour un retour économique de leur pays qui, jusqu'à l'invasion de l'Iran en 1980 — un an après l'accession à la présidence de Saddam Hussein — et celle du Koweït en août 1990, était le plus riche des pays arabes, et qui demeure la troisième réserve pétrolière mondiale.

Très vite donc, les relations entre l'Irak et ses voisins, en particulier avec l'Iran, vont inévitablement se tendre, dans une situation où les sanctions internationales et leurs conséquences sur l'indispensable investissement technologique ne sont pas neutres. D'autant que ces élections entérinent la perte d'influence politique des mouvements proches de l'Iran, comme l'Alliance Nationale Irakienne, après la mort en 2009 d'Abdul Aziz al-Hakim, et le discrédit politique du mollah Moqtada al-Sadr et de ses violences. Enfin, tout simplement, le contraste évident entre le scrutin irakien — «plutôt transparent» selon le mot de l'observateur de l'ONU Ad Melkert — et les élections iraniennes truquées de juin 2009 et son cortège d'incessante répression menée par le dictateur putschiste et ses complices, n'aura pas échappé aux Iraniens et Iraniennes engagés dans leur historique mouvement.

D'ici quelques jours ou quelques semaines, nous saurons mieux ce qu'il en sera de la fragile mais exceptionnelle perspective démocratique qui s'ouvre dans la région. Aujourd'hui, mises bout à bout, ce sont plutôt de bonnes nouvelles.

© Photographie: auteur non identifié, tous droits réservés.

samedi 6 mars 2010

Le timonier de saint Paul



Le célèbre professeur Alain Badiou aime impressionner son monde avec ses grandes compétences en mathématiques, des plus contemporaines. Elles ont évidemment pour lui l'avantage de nous laisser cois: où trouverions-nous ensuite le toupet de mettre en doute ses édifices, quand ils s'élèvent sur des tels fondements? Comment surmonter notre ignorance, tandis que, dans le même mouvement, il honore ses primesautiers élans du parrainage rimbaldien, même si notre Rimbaud est un petit peu plus complexe que le culte de l'instant, de l'événement, de tout ce surgissant qui électrise le docte paulinien? C'est que sa révolte à lui n'est pas pure errance poétique, mais celle d'un hardi penseur d'exception: l'homme est si subversif, sa voix tonnant partout si dissonante que le jour où ces discours deviendraient une véritable gêne pour cet État répressif et «capitalo-parlementariste», nous risquerions de nous retrouver trop tôt sevrés de leur nécessaire distinction.


Des pygmées de la pensée osent pourtant se dresser sur leurs ergots: et si le mathématicien ne maîtrisait pas le sens de notions élémentaires comme "hypothèse" ou "axiomes"? Et si le culte de l'irruption et de l'instant n'était qu'une façon commode de balancer par-dessus bord une encombrante trajectoire politique et historique, de fonder à son bénéfice une religion de l'amnésie? Et si la pose révolutionnariste n'était qu'assemblage de menus fétichismes impliquant la mort de Marx, une banale figure de plus de la capacité du sorbonnagre à usurper le pouvoir, quitte à assassiner l'intelligence? Si on osait enfin ne plus le croire sur parole partout sonnante pour le prendre au mot ici trébuchant? Exercice libérateur et réjouissant auquel se livre Jérôme Batout dans Le Monde du 23 février 2010, après tout lui aussi docteur en philosophie et en sciences sociales.


Alain Badiou et le sceptre du communisme. – Alain Badiou s'est récemment fait ("Le courage du présent", Le Monde daté du 13-14 février 2010) le porte-voix d'une opération à laquelle le titre de son plus récent essai, L'Hypothèse communiste, peut donner un nom. Il faut reconnaître que, ce faisant, Alain Badiou attire indirectement l'attention sur un problème d'interprétation de l'histoire du XXe siècle: tout se passe en effet comme si la crise révélée par la finance lors des deux dernières années rendait souhaitable, vingt ans après la chute du mur de Berlin, la reconsidération de l'aventure du siècle dernier sous le visage d'un match nul idéologique entre capitalisme et communisme. On avait cru au krach de l'idée communiste, et voici que vingt ans plus tard éclaterait la bulle spéculative du capitalisme. Dans ces conditions, ne serait-il pas salutaire de remobiliser l'idée communiste sous la forme aimable d'une "hypothèse"? Il y a sans doute dans la séquence historique actuelle l'espace pour un réexamen de l'idée communiste; et chacun est libre de l'entreprendre. On peut aussi, tout en se sentant étranger à l'idée communiste, juger nécessaire d'expliquer en quoi la démarche initiée par les hérauts de "l'hypothèse communiste" constitue une tentative de liquidation intellectuelle des principales prémisses de l'œuvre philosophique de Marx. Ce dernier n'étant pas en mesure d'exercer son droit de réponse, et la liquidation de sa pensée se laissant fort bien voir à l'échelle de la tribune publiée par Alain Badiou, pourquoi ne pas en dire brièvement deux mots?

Premier mot: dialectique. Le communisme fut pensé par Marx en fonction d'une représentation dialectique de l'histoire: il y a des temps d'affirmation, des temps de négativité, il y a au sein du capitalisme des contradictions qui finiront par mener au dépérissement de l'État. Thèse, antithèse, synthèse, si l'on veut dire simplement le mouvement dont procède le matérialisme dialectique. Or voici qu'Alain Badiou vient promouvoir les charmes d'une "hypothèse" communiste. Une hypothèse: moins qu'une thèse, une avant-thèse, la modestie d'une proposition dénuée de dogmatisme. Or l'humilité fait long feu, puisque demandant ce qu'est cette "hypothèse communiste", Alain Badiou répond nettement qu'elle "tient en trois axiomes". Le sommeil dogmatique n'aura pas duré longtemps: l'hypothèse se révèle série d'axiomes, énoncés évidents, non démontrables, et universels. On est loin de l'hypothèse, proposition avancée provisoirement, et devant être ultérieurement contrôlée. Premier temps de la liquidation, donc, la fusion-absorption d'une dialectique, opération intellectuelle hautement réflexive, en une axiomatique, manœuvre bassement impérative, le tout sous la couverture rhétorique d'une hypothétique.

Deuxième mot: "témoin-clé". Cherchant dans le présent la figure qui saura donner à "l'hypothèse communiste" une morale provisoire — il est n'est pas certain que Descartes apprécierait l'emprunt —, Alain Badiou place au centre de la scène de l'histoire celui qu'il nomme le "témoin-clé", entendez, "le prolétaire immigré sans papiers". À nouveau, la liquidation, quoique habile, est sans détour: pour Marx, le prolétaire n'avait pas de patrie, il était non le témoin (fût-il clé), mais bien le héros de l'histoire. Non pas victime sacrificielle d'un processus historique qui le dépasse et le détruit, mais acteur principal d'une histoire qu'il produit, et d'un monde qu'il transforme, par son travail. Avec Badiou, le jeu s'inverse: l'acteur devient figurant; il est incontournable non en fonction de sa centralité dans l'histoire, mais, au contraire, de son exclusion, de sa mise à l'écart. Autrement dit, le prolétaire de Badiou, "témoin-clé", a l'intéressante propriété d'être placé en garde à vue.

En deux mots donc, la dialectique produite par un acteur devient une axiomatique subie par un témoin. Pour Marx, les hommes font leur histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font: avec Badiou, les hommes ne font pas leur histoire — et ils ne savent pas l'histoire qu'ils ne font pas. Sans prévenir, la catégorie intellectuelle du fétichisme — mobilisée en son temps par Marx afin de dénoncer la dissimulation du produit du travail de l'homme sous le voile des échanges de marchandises — se retourne contre les tenants de "l'hypothèse communiste". La fétichisation de l'immigré sans papiers ouvre la voie à la métamorphose du spectre du communisme en un sceptre, assurant à ses titulaires une confortable rente en ces temps de désarroi idéologique, et accessoirement un redoutable ascendant sur les "témoins-clés" de l'histoire. Peu importent les opinions politiques: pour tous, il y a certainement ces jours-ci le plus grand profit à relire Marx — et avec lui, tous les auteurs du XIXe siècle, chaudron dont sont sorties certaines catégories politiques qui continuent d'être les nôtres. Est-il permis cependant de proposer que cette relecture, forcément critique, gagnerait à prendre ses distances avec toute opération de liquidation? Cette proposition n'est évidemment qu'une hypothèse. — Jérôme Batout est docteur en philosophie et en sciences sociales.

Pour quelques prolongements sur notre maître penseur, lire: Un étrange apôtre. Réflexions sur la question Badiou, de Philippe Zard (télécharger le document).

© Photographie: Albert Einstein le jour de son soixante-douzième anniversaire, le 14 mars 1951. auteur non retrouvé. Commentaire d'Einstein: «Cette pose révèle bien mon comportement. J'ai toujours eu de la difficulté à accepter l'autorité, et ici, tirer la langue à un photographe qui s'attend sûrement à une pose plus solennelle, cela signifie que l'on refuse de se prêter au jeu de la représentation, que l'on se refuse à livrer une image de soi conforme aux règles du genre». Tirée en neuf exemplaires sur la demande du savant, on n'en connait qu'une aujourd'hui, vendue aux enchères pour 45000 £ à David Waxman, un collectionneur new-yorkais, en juin 2009.

Avec cette légende, en allemand : «Ce geste que vous aimerez, parce qu'il est destiné à toute l'humanité. Un civil peut se permettre de faire ce qu'aucun diplomate n'oserait. Votre auditeur loyal et reconnaissant, A. Einstein 53».

mercredi 3 mars 2010

Rafle sur les droits de l'homme?




Créé en mars 2006 pour lutter contre les dérives de la Conférence de Durban (2001), le nouveau Conseil des droits de l'homme des Nations-Unies s'était bientôt retourné en son contraire, sous l'emprise des membres de l'Organisation de la Conférence islamique. Un appel de la LICRA, L'ONU contre les droits de l'homme, avait en février 2008 souligné la transformation de l'ONU en

«une machine de guerre idéologique à l'encontre de ses principes fondateurs. Ignorée des grands médias, jour après jour, session après session, résolution après résolution, une rhétorique politique est forgée pour légitimer les passages à l'acte et les violences de demain.»

À titre d'exemple ou de jalon, dans un de ces débats préparatoires où avait été soulevées les questions de la charia et de la lapidation des femmes, Monsieur Doru Costea, alors président de ce Conseil, avait suspendu la séance pour déclarer, dès la reprise:

«[Le Conseil des droits de l'homme] n'est pas préparé à discuter à fond des questions religieuses: en conséquence, nous ne devons pas le faire [...] Je promets que la prochaine fois que l'orateur émettra un jugement de valeur sur une croyance religieuse, loi ou document (religieux), je l'interromprai et donnerai la parole à l'orateur suivant».

Gageons qu'en homme de foi, il eut à cœur de tenir sa promesse.

Chacun se souvient enfin de la débandade de Durban II en avril 2009, et de celle de notre Ministre des Affaires étrangères et européennes, qui fit de la déclaration finale de cette sordide conférence «un texte historique majeur, dont l'adoption tient du miracle». Là encore, le vocabulaire au moins fut au rendez-vous.

Ce même Conseil des Droits de l'homme a aujourd'hui quatre postes à pourvoir. La Libye et l'Iran viennent de se porter candidats. Ces pays mêmes à qui, en 2007 et 2008, le Conseil des Droits de l'homme avait confié la présidence et la vice-présidence du comité préparatoire à ladite Conférence, qui se tint à Genève.

À propos de Suisse, la vice-présidente de la Commission de politique extérieure du Conseil National à Berne, Christa Markwalder, déclarait le 3 septembre 2009 à la télévision alémanique: «Le chef d'État libyen demande que figure à l'ordre du jour [onusien] la division du territoire suisse et sa répartition entre les pays voisins». Cette requête devait être soumise devant la soixante-quatrième assemblée générale de l'ONU qui débutait le 15 septembre 2009 sous la présidence de la Libye, justement. Le General Committee chargé d'établir l'agenda de la session, n'a pas confirmé avoir reçu cette requête, et l'a rejetée par avance.

Ce 26 février 2010, le même homme lance un appel au djihad contre la Suisse, qui ouvre des perspectives au directeur général des Nations-Unies à Genève, Serguei Ordzhonikidze: «Je crois que de telles déclarations de la part d'un chef d'État sont inadmissibles dans le cadre des relations internationales». En attendant qu'il en soit tout à fait sûr, contentons-nous pour l'instant là encore de sa croyance.

Dans l'état actuel du monde, on pourrait déjà passer sur les manifestations récurrentes d'humour du président libyen et de celles de quelques hauts responsables européens, mais l'Iran ne fait encore rire personne: son dictateur et ses mafias tuent, torturent, pendent publiquement, bafouent les droits les plus élémentaires du peuple iranien. Et leurs orateurs se prononcent sans fin contre les "prétendus" droits de l'homme et la "prétendue" démocratie.

Lisons tout de même, dans le site web du vénérable Guide Suprême Seyyed Ali Khamenei qui, ce 8 février 2010 et en véritable prophète, ne se contente ni de promesses, ni de miracles, ni de croyances:

«"Les détracteurs de l’Ordre islamique [...] ont opté pour un discours de menace; et ils s’imaginent qu’à travers des procédés comme les droits de l’homme et la démocratie, ils parviendront à suggérer un point faible pour la République islamique, ce alors que l’opinion publique mondiale ne prend pas au sérieux de tels procédés." Pour l’Honorable Ayatollah Khamenei, la répugnance des peuples envers les dirigeants de l’Arrogance traduit ce fait que l’opinion publique ne croit pas en des slogans comme les droits de l’homme et la démocratie de leur part.»

Courage, la messe n'est pas dite, et les droits de l'homme peuvent encore se retrouver dans de meilleures mains. Pour les quatre sièges à pourvoir, quatre autres postulants sont en lice, à qui, si les mots et les actes ont un sens, ces repoussoirs devraient donner toutes leurs chances: la monarchie parlementaire de Malaisie, les Maldives et le Qatar diversement fondés sur la charia, et la Thaïlande.

NB. Une note sans autre lien immédiat avec le texte ci-dessus que celui de la concomitance: nous venons de découvrir le site Philosophies.tv, et il rejoint notre petite liste de sites importants, en colonne latérale. D
es séminaires, des conférences, des entretiens et des débats en vidéo, qui se donnent le temps et les moyens de penser, des nouvelles de la philosophie. Sous bénéfice d'inventaire, il semble d'un contenu fort riche. Nous aurons certainement l'occasion d'y revenir.

© Photographie: Maurice Darmon, Times Square. Manhattania: Images, juin 2009.
Voir aussi nos Images.

lundi 1 mars 2010

Séverin Blanchet (1944-2010)




Arrivé le 25 février 2010 à Kaboul, le réalisateur de films documentaires Séverin Blanchet y a été assassiné le lendemain par des talibans avec au moins seize autres personnes. Il avait 66 ans. En 1969, il avait participé avec Jean Rouch à la mise en place d'un enseignement de cinéma anthropologique et documentaire à l'Université de Paris X-Nanterre. En 1980, il a compté parmi les fondateurs du Centre de Formation à la Réalisation Documentaire, Les Ateliers Varan, et installé de nombreux ateliers dans plusieurs pays du monde dont celui de Papouasie, avec lequel il a co-réalisé le premier road-movie papou, Tinpis run. En 2003, son film Kantri Bilung Yumi. La Papouasie de la famille Maden (2002) avait obtenu le prix Mario Ruspoli / Bilan du film ethnographique et le prix du Festival International du Film d'Art et Pédagogique de l'UNESCO).

Depuis 2006, en partenariat entre Les Ateliers Varan, l'ambassade de France, la faculté des Beaux-Arts de Kaboul et le Goethe Institut, il se consacrait à la formation de jeunes cinéastes afghans au film documentaire et avait réalisé avec eux plus de vingt films. En particulier, ils avaient, en 2008, réalisé Les enfants de Kaboul, une série de documentaires présentée au Festival de Cannes 2009: «Les sujets traités vont de l’adolescente des classes moyennes qui ne veut pas grandir aux petits laveurs de voitures, bande sympathique et délurée. Et même si les conditions de vie de certains enfants sont très dures, les auteurs sont d’accord pour éviter tout misérabilisme. Nos jeunes auteurs forment la première génération de cinéastes depuis la reconstruction. Ils ont eu des vies compliquées marquées par la guerre et l’exil».

Il a joué le rôle principal dans Jardins en automne, un film de Otar Iosselani, 2006 (bande-annonce du film pour revoir aussi Séverin Blanchet).

En ces temps d'instrumentalisation du film documentaire, et pour comprendre aussi pourquoi vivent les hommes, il importe de lire ou de relire l'exposé des principes et des choix des Ateliers Varan, qui semblent issus en droite ligne de ceux de Frederick Wiseman.


Les Ateliers Varan c’est aussi un état d’esprit.

Quelques choix et principes généraux sont proposés aux stagiaires. Tout film invente son système d’expression, parfois en dehors des règles ou des habitudes. Le cinéma documentaire ne peut pas greffer sur le monde un dispositif prédéfini, il doit être imaginé, testé, ajusté. Aux Ateliers Varan, on ne délivre pas de recette pour réaliser ou monter un film, il n’en existe pas. Nous cherchons à accorder les regards et le jugement autour de notions fortes: l’intérêt, la sincérité, le respect des personnes filmées, la probité d’une démarche de réalisation que le montage vient préciser et renforcer.

Tout tournage documentaire rencontre de l’imprévu: la réalité dépasse le cadre des idées préconçues, les personnages ne se laissent pas réduire à des archétypes. Il convient d’ajuster continuellement le film à cette complexité, l’expérience de la réalisation doit modifier et enrichir notre regard.

Il ne s’agit pas uniquement de décrire la réalité mais de la questionner. Il n’y a pas de neutralité du regard documentaire, les films ouvrent une fenêtre sur le monde et sont aussi immanquablement traversés par lui. Mais le documentaire ne propose pas un système de connaissance, il ouvre plutôt un espace pour la pensée: ce qui porte les films, ce sont les questions plutôt que les réponses.

Le sérieux de l’observation n’exclut pas la nécessité d’une dimension dramaturgique: le film peut ménager des mystères, des suspenses, des surprises, des renversements, il peut laisser la place à l’émotion.

Le réel ne se dépose pas simplement sur les bandes magnétiques, il faut le «mettre en scène». Mise en scène n’est pas synonyme de manipulation, mais il convient de prendre en compte que tout documentaire élabore un point de vue, construit une représentation, interprète la réalité, construit des personnages.

© Photogramme: Les Enfants de Kaboul, atelier Afghanistan, 2009.

dimanche 28 février 2010

Caroline Fourest: L'imam sacrifié




Afin de mieux comprendre le texte ci-dessous de Caroline Fourest, paru dans Le Monde du 27 février dernier, il convient de présenter l'imam de la mosquée de Drancy. Le Tunisien Hassen Chalgoumi a trente-six ans. Depuis qu'il s'est déclaré favorable à une loi contre le voile intégral, le 22 janvier dernier, il est l'objet de nombreuses et fort sérieuses intimidations. Une bonne partie de sa communauté s'oppose à lui. Ses déclarations en 2006 au camp de Drancy sur l'extermination comme «une injustice sans égale», et ses nombreux et significatifs rapprochements avec la communauté juive de la ville, lui ont valu couramment parmi les siens l'appellation «imam des juifs». Arrivé en France en 1996, après une formation en Syrie et au Pakistan dans le courant tabligh, fondamentaliste et apolitique, il a d'abord exercé dans un foyer de Bobigny. En 2008, le maire UMP de Drancy, Jean-Luc Lagarde, le choisit pour gérer la nouvelle mosquée dont la municipalité est propriétaire. En juin 2009, il tente de lancer la Conférence des imams de France sans grand succès, ni du côté des institutions musulmanes ni de celui du clergé catholique.

Drancy est situé en Seine Saint-Denis, où, avec plus de cent lieux de culte les plus divers (dépendant de la Mosquée de Paris maison-mère des mosquées françaises, de fédérations marocaines, de salafistes radicaux, de tablighi apolitiques), la présence musulmane — asiatique, africaine, maghrébine et turque — est très importante et la plus ancienne en France, du fait de l'implantation des foyers de travailleurs immigrés dans les années Soixante. L'UOIF a son siège et sa mosquée à La Courneuve et son centre de formation à Saint-Denis. C'est dire que l'inscription de l'imam Chalgoumi s'y heurte à des rivalités politiques et religieuses variées.

L'imam sacrifié. — S'il existe une victime directe du débat empoisonné sur l'islam lors de ces régionales, c'est bien lui: l'imam Hassen Chalghoumi. Entre deux polémiques sur les minarets et le Quick halal, son cas embarrasse autant les politiques que les rédactions. Par peur d'être taxés de "sensationnalisme anti-islam", des journalistes ont écrit des papiers sinueux, laissant presque entendre que l'imam aurait fabulé pour se faire de la publicité. La version de ses agresseurs.

En réalité, celui que les intégristes appellent l'«imam des juifs» est harcelé depuis des mois. Il a reçu des menaces sur son portable, sa maison a été saccagée, des bidons d'huile ont été renversés sur sa voiture. L'intimidation n'a fait que monter d'un cran, le 25 janvier. L'essentiel n'est pas contesté. Un groupe de radicaux a bel et bien fait irruption dans sa mosquée pour s'emparer du micro, diriger la prière et le désigner à ses fidèles comme un «ennemi de l'islam». Ce n'est pas rien quand on sait la sanction prévue par le Coran... Les agresseurs, eux, ne voient rien de violent dans ces paroles. Un simple bulletin météo. Ils ont porté plainte pour «dénonciation calomnieuse» et crient à la «manipulation». Ce qui est toujours du meilleur effet.

La polémique, dérisoire, vient d'un malentendu. Certains journalistes ont cru comprendre que l'imam était présent lors de cette prise de parole, alors qu'il était en déplacement. Mais l'imam n'a pas menti. Il est bien victime d'une opération de déstabilisation.

Les putschistes, salafistes et Frères musulmans ont répondu à l'appel SMS d'un groupuscule radical: le Collectif du cheikh Yassine (en hommage au chef religieux du Hamas et à sa branche armée). Son leader, Abdelhakim Sefrioui, est un fidèle du congrès de l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), où il a convié Dieudonné et Alain Soral lors des élections européennes, en 2009.

Son petit groupe n'en est pas à sa première opération. Il a déjà essayé d'intimider Dalil Boubakeur, le recteur de la Mosquée de Paris, pour les mêmes raisons, en avril 2009. La Mosquée dut fermer ses portes pour se protéger de l'arrivée d'une trentaine de très jeunes radicaux portant keffieh. Sefrioui dirigea la prière des fidèles, restés dehors, avant de prêcher contre le recteur. C'est dire si la déstabilisation de Chalghoumi n'est pas un incident isolé, mais un test pour l'islam de France.

L'attitude du Conseil Français du culte Musulman (CFCM), de plus en plus influencé par l'UOIF, n'est pas rassurante. Loin de soutenir l'imam de Drancy, le Conseil exige une commission d'enquête. Plusieurs imams, proches des positions de Chalghoumi, se sentent sur des sièges éjectables. Pendant ce temps, l'intimidation continue, presque chaque jour, devant la mosquée de Drancy. À coups de haut-parleurs.

Le député-maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde, soutient Chalghoumi, mais se garde d'intervenir et voudrait bien voir la polémique s'éteindre. Ce fiasco ressemble à son échec. C'est lui qui est allé chercher cet imam piétiste, formé par le Tabligh, pour l'installer dans une mosquée construite sur un bail emphytéotique, entretenue grâce aux agents de la mairie. Le tout au mépris de la loi de 1905. Depuis des années, il expérimente ce que Nicolas Sarkozy préconise au niveau national: subventionner le culte musulman pour mieux le façonner. Une recommandation du rapport Machelon, reprise par le rapport Gérin sur le voile intégral.

Depuis bien longtemps, des laïques et des observateurs mettent en garde: toucher à ce pilier de la loi de 1905 ne permettra pas de calmer la fièvre intégriste. Au contraire. Les imams mis en place seront accusés de servir le pouvoir, avant d'être éjectés au profit d'intégristes, qui jouiront d'une mosquée supplémentaire grâce à l'argent des contribuables. Cette prophétie, hélas, est en passe de se réaliser.

Ce n'est pas une raison pour abandonner l'imam Chalghoumi, qui a pris son autonomie et croit en un "islam républicain". S'il perd courage, plus aucun imam de France n'aura cette audace. — Caroline Fourest, Le Monde du samedi 27 février 2010.

© Photographie: Maurice Darmon: Nos images.

jeudi 25 février 2010

Le verrouillage du Conseil Constitutionnel




Trois personnalités rejoindront le Conseil Constitutionnel le 12 mars prochain: l'ancien ministre démocrate-chrétien Jacques Barrot, le sénateur UMP Hubert Haenel, l'ex-socialiste et sénateur Michel Charasse. Trois hommes: ainsi, parmi les neuf Sages (onze avec les deux anciens présidents de la République membres de droit et à vie), il ne reste aujourd'hui qu'une femme, la diplomate Jacqueline de Guillenchmidt, après la fin en 2007 du mandat de madame Simone Weil et de celui, en 2010, de la sociologue et universitaire Dominique Schnapper. Mais ces trois hommes sont également tous issus du personnel purement politique, alors qu'avec le départ en 2007 de Jean-Claude Colliard et celui, en 2010, d'Olivier Duteillhet de Lamothe s'en sont allés les deux derniers universitaires et professeurs de droit.

Outre nos deux présidents, la diplomate déjà citée, et les trois hommes politiques nouvellement nommés, les cinq autres Sages sont: les politiques Pierre Steinmetz et Jean-Louis Debré, les hauts fonctionnaires Renaud Denoix de Saint Marc et Jean-Louis Pezant, le magistrat Guy Canivet.

Que sont les grands professeurs de droit devenus, certainement parmi les plus avisés pour siéger sur les questions dont est saisi ce Conseil? Qui peut oublier le rôle déterminant joué par des hommes comme Maître Robert Badinter ou le Doyen Georges Vedel "refondateur du droit public", ainsi que l'ont qualifié ses pairs? Cette absence manifestement délibérée et préméditée fait de la France une exception absolue: un tiers des membres de la Supreme Court of the United States, la présidente du Tribunal Constitucional espagnol et plusieurs de ses membres, la moitié des membres de la Corte Costituzionale italienne, la quasi-totalité (treize sur seize, dont son président) au BverfG (1) de Karlsruhe sont des universitaires, et la plupart spécialistes de droit, constitutionnel évidemment.

En guise d'ouverture à la française, trou de souris où, entre autres, se jette avidement un tribun vulgaire et coléreux devenu Sage, s'instituant selon ses propres mots «gardien du temple mitterrandien» (2), il s'agit en fait d'une confiscation pure et simple de cette instance par les hommes politiques, appartenant quasiment tous à la majorité présidentielle.

Plus d'un tour dans cette mise en sac de nos libertés publiques et civiles:
la jubilation des nouveaux arrivants dans ce petit cercle soumis désormais sans retenue aux intérêts politiques immédiats plutôt qu'à une attention sage aux principes constitutionnels, éclate dans cette déclaration de Jacques Barrot, parlant explicitement en son nom et en celui de ses deux collègues, rapportée dans Le Monde de ce même 25 février: «Ce sont des politiques qui entrent dans un Conseil qui comptait, au fil des nominations, surtout des juristes. Nous sommes trois législateurs qui connaissons la musique du Parlement. Le Conseil doit protéger les droits fondamentaux mais aussi réguler la vie politique. Les juristes considèrent un peu que le droit est une fin en soi, tandis que les législateurs sont mieux à même de le ramener à sa dimension de moyen». Moyen pour quelles fins, au juste?


1. Abréviation conventionnelle de Bundesverfassungsgericht, tribunal constitutionnel fédéral allemand.
2. Vice-président de l'Institut François-Mitterrand, Michel Charasse a publié sur l'ancien président une hagiographie, laïque évidemment: Pensées, répliques et anecdotes de François Mitterrand (Le Cherche-Midi, 1997, réédition toujours aussi idolâtre, bien qu'augmentée en décembre 2005 pour le dixième anniversaire de sa mort). «Je pense très souvent à lui, je rêve qu'il me parle».

Photographie © Lot: Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, d'Alfred de Musset, dans une mise en scène d'Isabelle Andréani, avec Isabelle Andréani et Xavier Lemaire, à l'Essaïon Théâtre en 2009.

lundi 22 février 2010

One way?




L'heure du choix. — En 1938, on pouvait considérer M. Hitler comme un homme respectable. En 1960, on pouvait juger que l'Union soviétique gagnerait la guerre froide. En 2010, on peut analyser le changement climatique comme une invention de scientifiques malhonnêtes.

L'histoire est faite de choix. Comment organiser son action en fonction d'une information imparfaite? Des générations se sont divisées, des hommes se sont trompés, d'autres ont choisi juste. Ceux qui font les bons paris dessinent l'avenir. Il fallait choisir: Munich ou Londres; l'URSS ou le monde libre. Il faut choisir: les climato-sceptiques ou la communauté des climatologues.

La comparaison est-elle exagérée? Non. La crise écologique — dont le changement climatique n'est qu'un volet — pose à cette génération un défi d'une ampleur historique. En reconnaître l'ampleur permet d'imaginer comment l'enrayer. Du choix que nous ferons dépendra l'équilibre des sociétés humaines de ce siècle. Soit l'on considère le changement climatique comme un défi majeur appelant une mutation profonde de nos sociétés, soit l'on en nie la réalité, et l'on tente de conserver l'ordre établi.

La connaissance du fonctionnement du climat terrestre est-elle parfaite? Non. Les informations dont nous disposons sont-elles suffisantes pour décider? Oui. Toutes les questions ne sont pas résolues, tous les débats ne sont pas clos, toutes les recherches ne sont pas achevées. Mais le tableau général prédisant le changement est bien posé et solidement structuré.

Parmi les climato-sceptiques (en France, MM. Allègre, Courtillot, Galam, Gérondeau, Rittaud, etc.), aucun n'a produit un argument suffisamment fort pour passer avec succès le test des procédures de validation scientifique. En revanche, pas une question légitime n'a été mise de côté par les climatologues. Et pour celles qui restent sans réponse, l'investigation continue. Ce que la science nous explique n'est pas un dogme. Mais compte tenu de l'importance de ce qui se joue, les citoyens ont suffisamment d'éléments en main pour déterminer qui décrit le mieux l'état de la biosphère.

Pourquoi le climato-scepticisme, malgré la faiblesse de son argumentation, trouve-t-il un terrain si favorable à sa prolifération? Parmi moult explications, une paraît décisive. Dès que l'on prend conscience de la gravité du problème écologique, une conclusion finit par s'imposer: pour empêcher le désastre, il faut drastiquement transformer un système qui repose sur une croissance continue de la production matérielle. Changer d'habitudes. Bousculer, aussi, nombre de situations acquises.

Refuser d'admettre ce qu'annoncent les climatologues permet de croire que rien ne changera, que rien ne sera bousculé. C'est pourquoi derrière le climato-scepticisme se décrypte à livre ouvert l'idéologie la plus platement réactionnaire. — Hervé Kempf, L'heure du choix, Le Monde, 21 février 2010.

© Photographie: Maurice Darmon, Times Square. Manhattania: Images, juin 2009.
Voir aussi nos Images.

mardi 16 février 2010

Abbas Kiarostami: Shirin (2010)




Elle hantait Hadewijch de Bruno Dumont et voilà qu'elle nous visite tous à nouveau, la Nana de Vivre sa vie. En 1962, cinquante ans déjà, à mi-vie de l'histoire du cinéma, Jean-Luc Godard fondait (beaux imparfaits: fonder et fondre!) son regard sur ce pur désespoir d'une femme du peuple, livrée toute entière à Falconetti / Jeanne de Dreyer. Ce plan où nous sommes entrés dans le cinéma pour ne plus en sortir, Shirin du cinéaste iranien Abbas Kiarostami ne fait que l'étendre à tout un film. Pas seulement les images: Jean-Luc Godard savait que ce regard devait soutenir, non seulement le plus beau des films, mais d'abord la plus connue, la plus belle de nos histoires d'amour, celle de Jeanne d'Arc. De même, après avoir pensé rejoindre la mémoire du monde avec Roméo et Juliette, Kiarostami opte pour les siens avec Shirin, la plus populaire des épopées iraniennes, écrite au XIIe siècle par le poète Nizami, Nezami Ganjevi. Mais plus d'images: ni Falconetti, ni Antonin Artaud dans leurs muettes pantomimes: le son seul au contraire (au contraire?), seule une narratrice (et ici d'impurs sous-titres) pour réciter la belle et triste amour. Des images et des sons, des images ou des sons, la mise en scène des spectateurs: l'essence du cinéma. «Un beau portrait qui n'était pas l'image de l'amour, mais l'amour lui-même».

Une minute s'est écoulée: nous savons déjà que nous n'avons plus rien à attendre. Ces visages de femmes suspendus vont nous sidérer tous ensemble durant une heure et trente-quatre minutes. L'argument est mince? À la surface de tous ces yeux qui se ressemblent, grands yeux noirs, verts par exception, sourcils soigneusement épilés et nettement dessinés, aucun regard ne tremble de même. Alors que ces yeux nous ouvrent et nous déploient l'infini de leurs paysages, comment des plumitifs aux cœurs désertés et aux yeux brûlés ont-ils pu, dans leurs bien-pensants magazines, nous brandir leur ennui et nous menacer de monotonies, au point d'assassiner mort-né ce film avant même qu'il puisse engager la bataille des salles? Tous ces nantis, ces blasés qui, s'ils avaient vraiment vu ce film, auraient pu entrevoir qu'au cinéma, l'argent ne fait pas tout? «Quel est ce visage qui vous ravit le cœur et la raison?»


À travers elles, foudroyés et chanceux dans nos fauteuils, nous vivons tout ce qu'elles connaissent de l'amour et de la mort: si les ivresses et les orgies masculines les envahissent un instant, elles savent qu'au milieu des cris et des rires, elles doivent s'inquiéter bien vite de leurs suites guerrières: «Shirin est au jardin, elle attend seule et triste.» Forcément, les voilà bientôt terrifiées au point de détourner leurs yeux, les cacher dans leurs mains: mais pas plus qu'elles, nous ne pourrons boucher nos oreilles aux fracas, aux hurlements et aux râles des combats. C'est que ces femmes qui pleurent devant l'insupportable concert sont souvent mères, veuves ou filles de soldats morts il y a vingt ans dans la guerre de huit ans au million de morts, que prolongent aujourd'hui les sanglantes répressions, les pendaisons et les tortures d'une dictature: «N'est-ce pas mon visage qui te regarde, tel un reflet dans un miroir? Shirin ne parle-t-elle pas à la Shirin qui est en chacune de vous?»

Bien sûr, en Iran aujourd'hui, «l'Iran, cette dame de cinq mille ans», le temps d'une pause dans une salle noire, des Iraniennes — et des Iraniens, chacun leur rang —, vont au cinéma et, «Adieu, atours et toilettes», leurs cheveux se lâchent et leurs foulards glissent sur leurs nuques. Mais ces femmes et ces hommes-là, devant ce film-là, riant et pleurant de leurs vies réelles, ce simple spectacle qu'ici, en France, gérants de salles et petits joueurs boudent, rechignent et font taire, est un impossible événement: aucun film d'Abbas Kiarostami, ni Shirin ni les autres, n'est visible en Iran depuis plus de douze ans. «Je suis lasse, mes sœurs, si lasse, de la fatigue de toutes ces années.»

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
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© Photogrammes: Jean-Luc Godard: Anna Karina dans Vivre sa vie (1962). — Abbas Kiarostami: une spectatrice parmi 108, dans Shirin (2010). Toutes les citations viennent de ce film.

vendredi 12 février 2010

Chine et Iran vs USA: prendre date



Sans doute surestimons-nous le battement d'ailes du papillon du Massachusetts? Toujours est-il que, après une année aux nombreux aspects positifs face au pire des héritages, le président Obama en difficulté domestique depuis cette élection partielle du 19 janvier 2010 s'efforce aujourd'hui de donner une certaine allure à sa politique étrangère, susceptible sans doute — c'est même une vertu assez générale de ce type de recours — de rassembler davantage son opinion intérieure (1). Mais c'est qu'il est grand temps pour lui de s'engager dans la bataille pour le renouvellement de la Chambre des Représentants en novembre prochain.

Ainsi crée-t-il une sorte de surprise ce 1er février en annonçant qu'il n'assistera pas au sommet de Madrid entre l'Union européenne et les États-Unis, sur quoi le président de la Commission José Manuel Barroso a feint de commettre un contresens: selon lui, le président Obama «a besoin d'alléger son programme de voyages à l'étranger». Comme si l'absence du chef de l'exécutif américain n'était pas une présence plus lourde encore, histoire de dire — avec bien des raisons d'ailleurs, mais c'est une autre histoire: "Votre Europe ne tient pas vraiment la route, vous n'êtes bons qu'à organiser de somptueux déjeuners, des cérémonies à l'usage de vos propres mémoires, alors que personne, même pas vous, ne sait qui, entre présidents stables et tournants, est le capitaine à bord". Il est vrai, pour mieux comprendre le président Barroso, que les propos de Barack Obama s'adressent autant aux Européens qu'à ses propres concitoyens, et d'abord à ceux qui lui sont hostiles, sans prise de risque excessive vis-à-vis de ceux qui le soutiennent.

Ainsi semble-t-il également raidir ses positions vis-à-vis de la Chine: sur fond permanent de valeur d'échange du yuan, où créancier et débiteur sont dans une parfaite dialectique du maître et de l'esclave, les gestes significatifs se multiplient: ce 30 janvier, décision de vendre à nouveau des armes à Taïwan, mais cette fois aussitôt suivie d'une protestation de la Chine qui se sent plus forte que naguère sur ce sujet; la tournure de plus en plus politique donnée aux difficultés qu'y rencontre Google avec, ce 10 février, les premières déclarations publiques de Sergey Brin, son cofondateur; l'annonce réitérée de rencontrer le Dalaï-lama le 18 février prochain à la Maison Blanche, point sur lequel il avait cédé à la Chine en octobre dernier; le tout assorti ce 9 février d'un changement de ton américain assez net sur le dossier nucléaire iranien soulignant le rôle positif à ses yeux de la Russie et son inquiétude de l'attitude chinoise, pour le moins compréhensive.

Le président Obama n'a pourtant plus un mot sur le mouvement populaire en cours en Iran: on espère simplement que, au nom du supposé réalisme politique, terme par lequel les dirigeants désignent leurs aveugles expédients ou leurs lâches soulagements, la fatale erreur ne sera pas commise de troquer ce mouvement — qui continuera forcément à se développer mais autrement — contre un modus vivendi d'ensemble entre toutes les politiques étrangères. Celle des États-Unis, celle de l'Europe, celle de la Chine et de la Russie et celle, évidemment, du pouvoir iranien.

Car, faute de résoudre sa situation intérieure par d'autres moyens que les nouvelles et subites pendaisons publiques du 28 janvier 2010 et les constants matraquages, menaces et tortures systématiques, le dictateur iranien, fort de cette circonstance ouverte par l'affaiblissement de fait du président Obama mal fardé d'énergie rhétorique, annonce ce 8 février qu'il a ordonné les opérations d'enrichissement, alors que le 2 février encore il se déclarait prêt à envoyer son uranium à l'étranger. Le 11 février dernier enfin, le dictateur iranien s'adresse en ces termes aux foules solidement encadrées:

«Je veux annoncer d’une voix forte que le premier lot de combustible à 20% a été produit et fourni aux scientifiques. Nous avons désormais la capacité d’enrichir de l’uranium à plus de 20%, et même à plus de 80%, mais nous ne l’enrichissons pas [à ce niveau] parce que nous n’en avons pas besoin.»

Words, words, words. Mais, outre que les mots sont le lieu et le sens même de toute politique, il faut toujours prendre au pied de la lettre ceux des dictateurs.

1. Afin de mesurer exactement l'ampleur de l'enjeu, lisons ces quelques lignes du célèbre éditorialiste Tom Friedman, dans le New York Times du 29 septembre 2009:
I want to add my voice because the parallels to Israel then and America today turn my stomach: I have no problem with any of the substantive criticism of President Obama from the right or left. But something very dangerous is happening. Criticism from the far right has begun tipping over into delegitimation and creating the same kind of climate here that existed in Israel on the eve of the Rabin assassination.
«Je veux faire entendre ma voix, parce que les parallèles entre Israël d'alors et l'Amérique d'aujourd'hui me retournent l'estomac: je n'ai rien contre le fait de critiquer sur le fond le président Obama, que cela vienne de droite ou de gauche. Mais quelque chose de très dangereux est en train de se mettre en place. L'extrême-droite commence à instruire aujourd'hui un procès contre sa légitimité, et crée le même genre de climat que celui qui existait en Israël à la veille de l'assassinat de Rabin».

© Photographie: Anne-Marie Melendez: Ballet Austin, Frank Shott, Hamlet II, 2, 2009.

jeudi 11 février 2010

Pour Robert Redeker, suite




11 février 2010. — Soyons rassurés, Robert Redeker est toujours vivant: nous avons pu l'entendre le 30 janvier 2010 s'entretenir avec Jean-Baptiste Urbain sur France-Info. On trouvera l'accès sonore à cet entretien sur le site de la chaîne, à cette adresse: Jean-Baptiste Urbain avec Célyne Bayt-Darcourt.

Dès la publication de son article sur
Le Figaro du 19 septembre 2006: Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre?, voilà donc plus de trois ans que nous tentons de garder ici aussi présent le fil d'une affaire à méditer à bien des égards. Nous renvoyons à notre dernière note du 11 mai 2009 ci-dessous, et plus généralement à l'ensemble que nous avions réuni en dossier dès septembre 2006.

Au-delà de ces 4' 12" dont le mérite est surtout de continuer à nous donner à entendre un instant une voix lasse mais toujours vibrante, nous voudrions vous renvoyer à son texte: Réfugié politique dans mon propre pays, à télécharger depuis son site, ainsi que d'autres textes et témoignages de divers auteurs, sur l'affaire. Mais le site de Robert Redeker est riche de mille trésors et sujets sur la philosophie, sur le sport et sur l'actualité politique entre autres, qu'on ne se lasse pas de découvrir. Sans compter les textes des gens qu'il aime nous donner à lire.



11 mai 2009. —
Bien sûr, le nom nous fait encore un petit quelque chose, il reste dans un coin de nos mémoires mais, dans la réalité, qui sait exactement comment il va?

Tout d'abord, le mieux est de faire quelques révisions, en allant feuilleter notre florilège médiatique d'alors, recueilli entre le 28 septembre et le 3 octobre 2006, temps de «l'affaire». Après la publication de son article, reproduit en tête de notre florilège: Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre? sur
Le Figaro du 19 septembre 2006, nous vîmes alors de quels complémentaires émois furent conjointement capables le Ministre de l'Éducation nationale d'alors, le MRAP, la LDH, les journalistes du Monde et de L'Humanité, le maire PCF et le proviseur de Saint-Orens-de-Gameville (Haute-Garonne). Seul Soheib Bencheick (nommons l'homme qui parla en son propre nom) ex-mufti de Marseille, aujourd'hui remisé par la communauté dans son placard phonique du Conseil Français du Culte musulman, sauva l'honneur de la démocratie en France et de la République laïque. Dans Il faut tenter de vivre (Seuil, 2007) Robert Redeker fait le récit de ses heures sombres.

Et aujourd'hui? Dans son nouveau site, qui s'appelle toujours Traversées philosophiques, Robert Redeker nous en donne. Ou du moins, il nous laisse le soin de les recueillir, au fil des articles qui y sont réunis. Aujourd'hui, affecté au CNRS, il n'enseigne plus. Ses enfants ont été scolarisés ailleurs sous des noms d'emprunt; il a déménagé dans une maison que nul ne connaît et va chercher son courrier à quarante kilomètres dans une boîte postale anonyme; il porte à la ceinture une balise reliée à la police et se déplace sous escorte, ou voyage sous haute sécurité.

Quand il s'est agi d'enterrer son père, il a fallu que — "comme un bandit" dit-il — son nom, Redeker, ne paraisse nulle part. Prévenu par un ami commun, le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc (autre homme autre nom) a pu au moins envoyer une gerbe.

Toujours sur son site, on peut l'écouter parler durant une vingtaine de minutes [
apparemment devenu indisponible, 11 février 2010] de son livre Dépression et philosophie (Pleins feux, 2007), et retrouver un ensemble d'articles, en particulier sur ses lectures, sur le sport, à propos de quoi il a fait récemment paraître Le sport est-il inhumain? (Panama, 2008), sur la philosophie, sur notre monde et ses politiques, sur l'extermination.

En étrange pays dans mon pays lui-même.




17 juin 2008. — Robert Redeker vient de restructurer son site Traversées philosophiques. Quand l'affaire éclata, en septembre-octobre 2006, notre site Ralentir Travaux n'existait pas. Mais à sa création en mars 2007, j'y ai reproduit quelques textes précédents, dans Liber@ Te en particulier. Parmi eux, j'avais collationné un petit florilège médiatique sur l'affaire Redeker, qui n'a rien perdu de son actualité. D'autant que les nouvelles de sa situation sont rares, sauf que sa vie professionnelle et privée en ont été anéanties. Une recherche sur le Net donne beaucoup moins de résultats sur sa situation actuelle que sur des sites où la haine le dispute à l'insulte. Nous pouvons au moins lire le philosophe, proscrit en sa terre même, dans ses textes, conférences, comptes rendus, articles, essais, extraits de livres. Et apparemment même lui écrire. Et pour nous amuser un peu, cliquons, pour l'agrandir, sur cette tête de Voltaire (dont, non sans quelque naïveté, nous invoquons mythiquement la mémoire en matière de liberté d'expression) par Salvador Dali, et y voir aussi autre chose!

© Salvador Dali: Marché aux esclaves avec disparition d'un buste de Voltaire (1940).

lundi 8 février 2010

Du côté des femmes



Nous recevons aujourd'hui cette petite note rédigée par deux professeurs de l'Université de Nice: Michel Le Bellac, avec qui nous fîmes en novembre dernier le voyage en Israël et Palestine et Jean-Marc Lévy-Leblond, auteur de nombreux ouvrages, directeur de la revue Alliage, et rencontré par les lecteurs de notre site le 7 février dernier (note 4) pour sa postface aux Leçons sur l'Enfer de Dante, deux conférences données par le jeune Galilée sur la géométrie de l'Enfer, publiées chez Fayard, traduites par Lucette Degryse, et superbement illustrées.

La burqa, cette prison de tissu où certains hommes essaient d'enfermer les femmes, agite depuis quelques semaines notre microcosme politique et médiatique hexagonal. Faut-il ou non légiférer sur ce sujet? La réponse à cette question est complexe et y répondre n'est pas l'objet de ce texte. Notre propos est autre: le problème de la burqa ne doit pas occulter d'autres violations du droit des femmes, certes moins spectaculaires mais tout aussi préoccupantes. Il n'est pas nécessaire d'aller les chercher dans le monde musulman, on les trouve au cœur même de nos sociétés occidentales judéo-chrétiennes. Sait-on par exemple que la réforme du système de santé américain (1) risque de buter en particulier sur la question de l'avortement? Qu'une femme puisse être remboursée d'une interruption de grossesse non souhaitée par une assurance publique — la fameuse public option —, quel scandale aux yeux des ultra-conservateurs catholiques ou évangélistes! Et si la réforme (dont le succès est à nouveau bien incertain) reste bien en deçà des espoirs de la gauche américaine, c'est en grande partie parce que la question de l'avortement a fourni un angle d'attaque aux conservateurs qui considèrent la libre disposition de leur corps par les femmes comme une abomination.

Quittons maintenant les USA pour le Proche-Orient. Libération, dans son numéro du 30 novembre 2009, détaillait la façon dont le Hamas impose la charia dans la bande de Gaza: baigneuses déguisées en fantômes sur les plages, contrôle du statut marital des couples, fillettes voilées dès l'école primaire... bref la négation de la liberté pour les femmes. Mais regardons aussi du côté de Jérusalem, où les ultra-orthodoxes juifs (les haredim) imposent la ségrégation des sexes dans les autobus, reléguant bien sûr les femmes à l'arrière. L’organisation Yerushalmim, qui rassemble des Israéliens laïcs et religieux, a organisé fin décembre une manifestation de protestation, mais que fait le gouvernement israélien? Toujours aussi tétanisé par la perspective d'affronter les ultra-religieux, il ferme les yeux sur ces pratiques pourtant illégales. Ce sont les "hommes en noir" qui font régner l'ordre quand un couple prétend occuper deux sièges situés côte à côte plutôt qu'aux deux extrémités du bus (2). Ne parlons pas des insultes («Nazies!») adressées aux femmes qui osent s’approcher du Mur des Lamentations ou des six mois de prison prévus pour une femme vêtue d'un talit ou portant une Torah.

Même en France, si l'on en juge par certaines déclarations, les conquêtes de ces cinquante dernières années ne sont pas acquises une fois pour toutes et peuvent à tout moment être remises en cause, insidieusement ou ouvertement. Il ne faut certes pas baisser la garde devant les dérives de l'islamisme radical, mais peut-être convient-il aussi de balayer de temps en temps devant notre porte. — Michel Le Bellac, Jean-Marc Lévy-Leblond, professeurs émérites de l’université de Nice-Sophia Antipolis, 24 janvier 2010.

1. Voir à ce propos notre note du 20 janvier 2010: Jours montueux pour le Président Obama.
2. Voir l'article (en anglais) de Ron Friedman dans le
Jerusalem Post du 2 février 2010: Transportation minister OKs ‘mehadrin’ buses.

© Photographie: Maurice Darmon, Haredim à Williamsburg, New York Brooklyn, Manhattania: Images, octobre 2009. Voir aussi nos Images.