Mal nommer
un objet, c'est ajouter

au malheur de ce monde.

Albert Camus.


samedi 6 février 2010

Lettre 12: hiver 2009-2010



Notre raison d'être ou Liber@ Te:
1. Nouvel an pour l'Iran, L'Iran bouge dans le bon sens. — 2. Gauche: glaner ou gagner? Régionales 2010. — 3. Écouter Copenhague. — 4. Au revoir, Seguin. (1943-2010). — 5. En route vers l'Expo? Régionales 2010, suite. — 6. Jan Karski 2010: le cœur du débat.

Notre delta fertile:

Italiana: 1. Penser par images: Ferdinando Scianna et son père.

Judaïca: 1. Lire Nietzsche avec Élisabeth Roudinesco. — 2. Pie XII vénérable? L'occasion d'une saine relecture: Les internés volontaires (1940-1945), notre note du 16 mars 2008. — 3. Laurence Sigal-Klagsbald et Paul Salmona: Les juifs en France, une présence oubliée, Le Monde des 17/18 janvier 2010. —
Manhattania/USA: 1. Aider le Président Obama, à propos de l'Iran et du conflit du Moyen-Orient. — 2. Jours montueux pour le Président Obama, le monde après une élection partielle dans le Massachusetts.
Pour Maximilien Vox.

Notre cinéma:

Pour Jean-Luc Godard: 1. Godard et la question juive (suite médiatique). —
Pour Frederick Wiseman: 1. The Store (1983). — 2. Titicut Follies (1867). — Deux nouveaux articles de nos invités:
Sarah Sékaly: Bienvenue au pays de Frederick Wiseman, 2001, et Sophie Bruneau: À propos de Frederick Wiseman. — 3. Model (1980).
Pour Bruno Dumont: Hadewijch (2009). —
Les trains de LumièrePour Paul Carpita Pour Raphaël Nadjari (dossier complet).

Nos recettes ou
Les Goûts réunis:
Toujours dans le genre cuisine-fiction, la pkaïla de Tunis.

Nos fictions, publiées ou non: Édits & Inédits, textes souvent assez longs qu'il convient d'imprimer selon les envies.

— Un site important: Philosophies.tv: des séminaires, des conférences, des entretiens et des débats en vidéo, qui se donnent le temps et les moyens de penser, des nouvelles de la philosophie. À suivre.

Rappel.
Images: 1. Éveline Lavenu renouvelle régulièrement ses albums de croquis, acryliques et gouaches.2. Les quatre épisodes de notre diaporama Manhattan, octobre 2009, suite aux autres albums dans Manhattania. — 3. Un diaporama collectif accompagne Israël/Palestine, l'entrée de l'hiver, la chronique d'un voyage complexe vers des gens de paix. —
— Et bientôt, un quinzième dossier: Penser par images.
© Éveline Lavenu, Vaches, acrylique sur toile.

vendredi 5 février 2010

Jan Karski 2010: le cœur du débat




Impossible de reprendre ici les tenants et les aboutissants du débat en cours entre Claude Lanzmann et Annette Wieviorka d'un côté, Yannick Haenel de l'autre, l'auteur de Jan Karski (Gallimard, 2009), du nom de l'homme, un soldat catholique et résistant polonais, introduit au risque de sa vie en 1942 par deux chefs résistants juifs dans le ghetto de Varsovie afin qu'il témoigne des réalités devant le reste du monde, en vue d'arrêter le massacre. Ce qu'il fit, fondamentalement mobilisé d'ailleurs par le sort de son pays, la Pologne, et non par le sort des juifs, dont le gouvernement américain était informé depuis l'été 1942 au moins, et le gouvernement anglais encore auparavant, mais qui, soucieux de protéger leurs capacités vitales à casser les codes secrets militaires des nazis, ne pouvaient alors rien entreprendre. Comment le fit-il? Comment fut-il reçu? Qui convainquit-il?


Nous possédons pour nous en faire une idée du témoignage que recueille Claude Lanzmann dans son inestimable film, Shoah (complété de ses souvenirs dans Le Lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009); du livre écrit par Jan Karski (1914-2000) lui-même et publié à New York en 1944, Story of a Secret State, traduit en français sous le titre: Mon témoignage devant le monde: Histoire d'un État secret (Self, 1948; réédition Point de Mire, 2004, épuisé, mais le livre devrait être bientôt réédité*), qui n'aborde ce sujet que dans deux chapitres: film et livre que transcrit, utilise ou résume Yannick Haenel dans son livre et qu'il prolonge, entre autres fictions avouées et revendiquées, d'un entretien que Jan Karski eut avec Roosevelt en juillet 1943 (1), où il campe un Président «bâillant, obsédé sexuel, faisant mine de s'intéresser pour mieux cacher une passivité décidée face au sort des Juifs» selon les mots d'Éric Loret dans Libération du 1er février 2010. Nous pouvons lire également l'article: Shoah que, à propos du film de Claude Lanzmann, Jan Karski écrivit en novembre 1985 dans la revue polonaise Kultura, traduit dans Esprit de février 1986. Nous en connaîtrons bientôt un autre, puisque Arte s'apprête à projeter en mars prochain un montage plus complet de cinquante-deux minutes par Claude Lanzmann: Le rapport Karski.

C'est en effet la question centrale de tout ce débat: en 1942 et jusqu'en 1944, que savaient exactement les Alliés? Évaluaient-ils à sa juste mesure l'ampleur de l'extermination en cours, décidée à Wannsee le 20 janvier 1942? Sur quelles bases pouvaient-ils asseoir leurs éventuelles certitudes? Dans son formidable livre Georges Boris. Trente ans d'influence. Blum, de Gaulle, Mendès France" (Le Monde des Livres, 28 janvier 2010), Jean-Louis Crémieux-Brilhac, lui-même secrétaire du Comité exécutif de Propagande à Londres en 1942, montre par exemple que, en 1944, la seule question d'importance pour la Résistance, y compris pour un «juif russe» (2), était l'insurrection nationale et non la question juive, selon l'expression consacrée qui aux âmes bien nées semble parfois poser problème (3).

Alors: lire dans ce même journal sous la plume du même Éric Loret, au nom du droit à la fiction: «La question fondamentale de cette polémique est donc moins de savoir si les alliés ont abandonné les Juifs à leur sort, comme l'écrit Karski, que de décider quelle histoire on veut»! Je ne sais qui est ce "On" pour ce journaliste, je ne sais ce que veut dire "vouloir une histoire". J'y mettrai d'abord un H majuscule, le contexte indiquant bien qu'il s'agit ici de l'Histoire, et non d'une narration romanesque. Puis, introduisant et supprimant d'autres majuscules, j'écrirai plutôt: «La question fondamentale de cette polémique est donc moins de décider quelle Histoire on veut, comme l'écrit Loret, que de savoir si les Alliés ont abandonné les juifs à leur sort». Et plus précisément d'abord: «si les Alliés savaient, ce qu'ils savaient, ce qu'ils étaient alors en capacité ou en situation de croire». Tout le reste en l'occurrence, romans, droit à la fiction (4), Prix "Interallié" ou "du roman Fnac", je m'en moque.

PS. Signalons la proche sortie en avril 2011 de notre essai "Filmer après Auschwitz / La question juive de Jean-Luc Godard", aux éditions Le Temps qu'il fait.

1. Dans son livre, Jan Karski rapporte cet entretien en une page un quart. Une ligne y est consacrée précisément au sort des juifs de Pologne. Tout le roman de Yannick Haenel est fondé sur une rêverie autour de ces quelques mots.
2. Ainsi le gouvernement de Vichy désignait-il Georges Boris. 3. On se reportera par exemple aux étranges et légères approbations d'Alain Frachon, directeur de rédaction du Monde, citées au bas de notre note sur La question Godard.
4. Au seuil même du roman de Yannick Haenel, un exergue: «Qui témoigne pour le témoin?» censé être tiré du poème Gloire de cendre, de Paul Celan. Le véritable dernier vers de ce poème est «Niemand / zeugt für den / Zeugen» = «Personne / ne témoigne pour le / témoin». La fiction prend ses aises.


* En effet, ce 3 mars 2010, ce livre vient d'être réédité: Mon témoignage devant le monde - Histoire d'un État clandestin, de Jan Karski, Robert Laffont.

© Photogramme: Jan Karski dans Shoah, film de Claude Lanzmann, 570' (1985).

lundi 1 février 2010

Deux articles pour Frederick Wiseman



Dans notre dossier Pour Frederick Wiseman, nous établissons deux liens vers le site Persée, pour deux textes parus en 2001, dans la revue Communications. Depuis notre dossier, vous pourrez aussi télécharger ces textes en format PDF pour votre usage privé. Notons aussi, dans le même numéro, un article d'ensemble sur le cinéma documentaire américain de Jean-Paul Colleyn: Petites remarques sur les moments documentaires d'un grand pays, pp. 233-243.

1. Sarah Sékaly: Bienvenue au pays de Frederick Wiseman. L'auteur part d'une analyse détaillée de Titicut Follies (1967) en mettant en évidence les rapports de ce film avec les conceptions interactionnistes du sociologue américain Erving Goffman. Puis elle suit l'évolution de la méthode du cinéaste, en lien avec les progrès techniques dans l'enregistrement de l'image et du son, en soulignant le rôle de Wiseman dans la prise de son: «le micro dirige le cadre». Elle reprend enfin les explications de Frederick Wiseman sur les rapports qu'il entretient entre tournage et montage.

Quant au fond du projet du cinéaste, Sarah Sékaly l'énonce ainsi: «il faut réapprendre la critique pour devenir un citoyen américain». Les films de Wiseman — l'auteur en détaille plusieurs — documentent les mises en conditions idéologiques et physiques des hommes et des femmes. Plusieurs dialogues enregistrés (Welfare, Public Housing) sont reproduits en bonne longueur.

«Édifié en plus de trente ans — conclut Sarah Sékaly — ce palais des glaces aux reflets infinis s'apparente aujourd'hui à un immense labyrinthe».

© Zipporah films. Frederick Wiseman, Hospital, 1969.



2. Sophie Bruneau: À propos de Frederick Wiseman.Sophie Bruneau commence par noter les rapports entre le cinéaste et les théories interactionnistes du sociologue américain Erving Goffman. Elle relate sa première rencontre avec l'auteur, elle développe son apprentissage du film documentaire auprès de son oeuvre, en particulier à propos de Par-devant Notaire (1999), réalisé dans le Cantal avec Marc-Antoine Roudil, et de Arbres (2002), alors en préparation.

Cet article est le texte d'un entretien retranscrit par Sarah Sékaly. Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil sont aussi les auteurs du film: Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés (2006). On lira un autre entretien avec Sophie Bruneau sur le site Film de Culte.

© Photogramme: Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil, Arbres (2002).
© Les deux textes ont été publiés dans la revue Communications, 2001, LXXI, 1, pp. 201 - 232.

Il est par ailleurs très simple de voir la plupart des films de Frederick Wiseman en France. La Bibliothèque Publique d'information du centre Pompidou possède une bonne collection, ainsi que la plupart des grandes médiathèques de France.

jeudi 28 janvier 2010

En route vers l'Expo?



En 1940, des étudiants parisiens avaient donné dans un tract cette définition devenue célèbre: «Être un bon aryen c'est être blond comme Hitler, grand comme Goebbels, svelte comme Göring, jeune comme Pétain et honnête comme Laval.» Un réputé anthropologue, et président d'une région qu'il dirige avec un sens aigu des guerres tribales et le soutien jusqu'ici indiscuté des progressistes du cru, ou du tout cuit en mal de «grand chelem», nous rapporte cette magnifique parure de Septimanie (photographie ci-contre), qu'il assure être parmi les meilleures représentations du visage — tronch en septimanien, nous précise-t-il — de parfait catholique. Nous espérons qu'il complètera sa collection afin de préparer l'exposition destinée à nous aider à mieux les reconnaître. C'est vrai que, à l'instar de leurs bibliques aînés, ces ennemis du peuple, comploteurs et ploutocrates, avancent masqués.

Découvrons-nous: la saillie de notre physiognomoniste montpelliérain est évidemment préméditée (1), mais son objectif n'est pas d'expliciter la latence d'un racisme spontané, apparemment contre-productif dans son fief. Devant la multiplication de ses provocations déjà racistes, le parti de ses électeurs avait été contraint de l'exclure, mais espérait se prévaloir tout de même de sa victoire prévisible afin de réaliser le tartarinesque «grand chelem». Le professeur veut tout simplement ridiculiser ses anciens amis en les obligeant à présenter clairement un candidat ou une candidate contre lui, qu'il compte battre à plate couture avec l'apport de ces mêmes électeurs. Une sorte de passing-shot de fond de court en somme qui chatouille désagréablement le zeste d'honneur de ce parti, dont on verra ce qu'il deviendra au soir du 21 mars lorsqu'il faudra lever la coupe au ciel. Jusqu'à la lie.

1. Le temps risque de rendre cette petite note rapidement incompréhensible. Malgré notre réserve à citer certains noms sur notre site afin de lui éviter d'inutiles visites, nous préférons ici rappeler l'origine de ce billet, ainsi que l'AFP la rapporte ce 28 janvier 2010: «Fort de ses 29% devant l’UMP dans les sondages, M. Frêche, 71 ans, avait déjà lancé sa campagne, lorsqu’une petite phrase rapportée par L’Express a fait l’effet d’une bombe: "Voter pour ce mec en Haute-Normandie me poserait un problème, il a une tronche pas catholique", dit-il à l’adresse de l’ex-Premier ministre d’origine juive.»
D'origine juive certes, Laurent Fabius est aujourd'hui bel et bien catholique: «ce mec» est donc habilement cloué sur place par la perfidie de l'attaque. C'est même à ce détail qu'on peut mesurer la préméditation de cette petite phrase, qui permet à son proférateur d'aller racoler chez les antisémites, tout en ménageant son électorat local traditionnel, largement juif et pied-noir, que la petite leçon de fidélité à ses origines administrée à Laurent Fabius ne peut qu'amuser, voire réjouir. Sans compter que, pour les sourds et téléphone arabe aidant, l'habile homme s'abritera aisément derrière l'argument de l'expression populaire. D'où l'argot.

© Photographie: Parure de guerre septimanienne, auteur non identifié, tous droits réservés.

lundi 25 janvier 2010

Bruno Dumont: Hadewijch (2009)




Bruno Dumont (1), ce sont ces images, rares au cinéma, des Flandres et de leur reste démantelé de classe ouvrière: La vie de Jésus (1997) puis L'humanité (1999) ont imposé les corons aux briques rythmées et répétitives et les visages abrupts de la jeunesse détruite de Bailleul où Dumont vit parmi les siens. Puis, après le défi cinéphile américain de Twentynine Palms (2003), de nouveau depuis sa terre, dans la boue des fermes anciennes, la fenêtre terrible ouverte sur l'Algérie dans Flandres (2006). Mais Paris! Paris connu, Paris reconnu par les siens et par lui-même! Sauf à verser dans le contorsionnisme esthétisant, pourrait-il libérer Paris de son avalanche de films et de cartes postales? Dans tous ces clichés, comment étonner encore?

Sur ses traces pentues dans le mont des Cats, Céline nous emmène dans sa Désirade des Flandres, cloître dont on ne sort que par le haut: dans le carré de l'écran, une grue monte vers le carré du ciel, et dans celui de la fenêtre de la modeste cellule de la postulante. Au carré du jardin, Céline voudrait bien s'enclore pour se regarder grelotter, jeûner, se tremper et s'engourdir, mais personne ici ne lui donne raison. Solide bon sens du conseil des supérieures, mère et prieure: «Sors donc de ce carré magique et de tous tes excès érotiques pour aller confronter tes émois à des douleurs que tu n'auras pas choisies».
Céline, tu aurais dû voir David, cet ouvrier couvreur à peine salué, subir, dans le silence et l'apparente patience, les grilles, les couloirs, le réfectoire et le vestiaire de sa prison. Toi aux lèvres pleines de poèmes et la chair pleine d'amour de soi, n'es-tu pas née pour mieux croiser ces êtres mutiques et riches de leurs seuls corps mal équarris et de leurs fulgurances empathiques?

Céline cherche un raccourci entre la demeure familiale, cube étourdissant d'ors et d'opulence (Hôtel de Lausun, 1657, 17 quai d'Anjou) et la pauvreté rédemptrice mais, autrement instruites de la vraie dureté du monde, les nonnes paysannes renvoient Céline à son cocon de solitude, entre un père diplomate — c'est-à-dire une vie d'ostentation bâtie sur les pires convulsions du monde —, et une mère dépressive dans sa chambre à coucher. Il lui reste "Le Chien", toutou de luxe dérapant sur les parquets cirés, seule présence vivante, seule âme qu'elle puisse recommander à son Dieu et accueillir dans son lit, après avoir encore un moment posé ses prières et dévidé ses stances.

Au premier matin dans le monde, à la question de sa mère: «Que fais-tu aujourd'hui?», «Je vais prier», lui répond-elle. À l'église de sa paroisse, l'Ile saint-Louis, zoom sur elle, émue par la musique d'une cantate et d'une violoniste, yeux brillants et humides, comme ceux de Nana / Anna Karina dans Vivre sa vie saisie par la Jeanne de Dreyer, et ses lèvres silencieuses esquissent un merci. S'ouvrant à l'autre parmi ces colonnes pieuses, se mettrait-elle ici en marche vers une vérité plus profane?

Il lui aura suffi d'inviter Yassine, intrus de banlieue, pour faire du salon enchanté le champ clos, mais feutré, de l'affrontement familial. Ainsi crescendo elle part vers les violences du monde: sur l'Île encore, au bar de la rue des Deux-Ponts, Céline se laisse cueillir par un trio de banlieusards — que font-ils donc ici, si loin de chez eux? — en une sorte de gracieuse inconscience, jouissant aussi de son innocence offerte; dans une soirée rock (frénétique Art de la fugue), elle s'échappe de la main de Yassine sur son épaule; à tombeau ouvert, elle dévale avec lui les rues de Paris sur un scooter volé; elle frôle les eaux de la Seine, baptismales ou morbides qui le dira; traverse une cité hors du monde avec ses garçons et leurs chiens, en robe mouchoir ou épaules découvertes, provocante et convoitée; jusqu'au Liban plonge dans la guerre, bombardement, enfant tué, bousculade de foule, c'en est trop, la voilà prête, sous la férule de Nassir à troquer son auto-contemplation contre la fièvre de l'agir, "continuer l'œuvre du Créateur", entrer dans l'univers du faire: «Viens maintenant, nous avons encore beaucoup de route à faire, nous n'avons plus rien à faire ici», lui murmure fermement Nassir devant la porte du couvent.

Le silence et l'énigme de Hadewijch incitent son spectateur à déchiffrer les signes à chaque instant, dans chaque image, dans chaque plan. Qui David convainc-t-il de sa simple existence par son visage encore étonné de vivre sur un corps et une dégaine déjà imposés par sa classe sociale? Qui connaît Céline, ensevelie sous les prières et la récitation des textes — si beaux soient-ils, ils ne sont pas d'elle mais de la mystique Hadewijch, béguine flamande du XIIIe siècle? Qui perce Nassir, déroulant sa langue de bois mais persuadé de l'invisible? Pourquoi, pour qui ce jardin de la cité de banlieue forme-t-il une immense croix? Céline a-t-elle vu qu'elle sombrait dans l'action à la station de métro Kléber, du nom du garçon engagé à seize ans chez les hussards, puis gloire de l'armée révolutionnaire? Sait-elle qu'elle aura pris pour cible l'Arc de Triomphe, étoile des beaux quartiers, afin d'en demeurer le soldat inconnu?
Faute de mots, Céline vient à nous à force de chaînette tressée dans ses doigts comme un chapelet, de mise à genoux pour croire: cinq répétitions de son moulin à prières, cinq mises au tombeau devant la grotte aux barreaux constellés de rubans ex-voto populaires. Juste des regards: les siens scrutant le ciel vide; ceux de chouette ou de nécessaire injonction de la Prieure et de la Mère supérieure; l'œillade effrontée du mateur sur la poitrine de Céline, quand ils sont là tous deux pour entendre Nassir disserter sur l'invisible; Nassir, qui la scrutera d'un air supérieur, rusé ou goguenard. Et les yeux droits de David, revenons-y, obstinément fixés sur elle, c'est-à-dire, à travers elle, en quête aussi du vrai monde et des vaies gens. Et le Liban bombardé envoie son dernier signe: le mot eternity inscrit sur une façade.

Julie Sokolowski déploie magnifiquement sa maladresse et son emprunt pour donner à voir et à sentir l'érotisme exacerbé de Céline: vêtements mouillés, gaucheries souveraines, offrande théâtrale, jusqu'à l'erreur sur soi obsédée de sincérité, hantée par cette seule question: du Christ le corps est-il là ou non? «Je crois que t'es barje» finit par dire Yassine atterré. Au rythme des cinq pleurs qui jalonnent son chemin vers sa vérité conquise, Céline s'abandonne aux bras de David, son sauveur taiseux. Là, en très gros plan, elle ferme enfin ces yeux qui ne savaient que se lever au ciel. Quand elle les rouvrira, ce sera sans doute à hauteur d'homme.

Grâce à Céline et au plus novateur des cinéastes français vivants — si on admet que le maître de tous est vaudois et que les deux autres vivent en Italie —, il nous faut, tel Sysiphe heureux, imaginer Bresson ou Rossellini sans dieu.

1. En effet, l'occasion de créer une nouvelle étoile dans notre galaxie personnelle: Pour Bruno Dumont rassemblera nos notes et documentation sur ce cinéaste.
© Photogramme: Bruno Dumont: David Dewaele dans
Hadewijch (2009).

mercredi 20 janvier 2010

Jours montueux pour le Président Obama




«Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir», écrivait Marcel Proust, dans Nom de pays, le nom (ici, pour le plaisir, l'intégralité de ce texte admirable). Une élection sénatoriale partielle dans le Massachusetts pourrait bien avoir des effets durables sur la vie quotidienne et l'avenir historique de millions de gens dans diverses régions du monde. Le Président Obama sait que sa vie politique dépend d'abord de la façon dont il se confrontera aux problèmes intérieurs de son pays, même si personne ne lui demande évidemment de les résoudre. Et nous savons que c'est seulement si les rapports de force domestiques ne lui sont pas trop défavorables qu'il pourra engager sa personne et son pays dans les conflits internationaux pour en modifier le cours, s'il en a vraiment le projet comme nous préférons le croire. Ce serait même là sa différence cruciale avec les administrations précédentes, qui parvenaient toujours à fédérer pour un temps les citoyens américains sur les tragédies extérieures. Mais la guerre financière a eu ce mérite de rendre plus évidente et plus intolérable la violence économique à davantage de gens.

Nous pensions encore, il y a quelques jours, que l'adoption emblématique de la réforme de santé et la débâcle politique du gouvernement iranien — qui ne s'est pas privé de bourrer les urnes devant la défaite électorale, de façon tout à fait contre-productive — ouvraient des perspectives moins défavorables dans le conflit entre Israël et la Palestine, et pour une inéluctable révolution iranienne, deux problèmes dont la résolution modifierait profondément les rapports de force dans le reste du monde, du moins celui dans lequel, de San Francisco à Vladivostok, nous sommes plus directement intégrés.

Après avoir élu cinquante ans feu Ted Kennedy, un démocrate favorable de longue date à une telle politique de santé — dont il faudrait raconter la récurrente histoire —, une courte majorité d'électeurs a préféré signifier à son Président que cette Amérique projetait trop de dépenses pour ses pauvres. Ces hommes et ces femmes savaient (1), espéraient même que, votant ainsi, ils livraient leur Président et une politique intérieure un peu innovante aux petits jeux sans fin de l'obstruction sénatoriale, menés par les intérêts des plus riches et des plus carriéristes. Mesuraient-ils pour autant que, ce faisant, ils affaiblissaient sérieusement les chances ouvertes aux hommes et aux femmes en luttes pour la paix, leurs droits et leurs libertés à travers le monde et qu'ils compliquaient leurs combats? Ont-ils vu que les hasards du présent joignaient leurs voix à celle du Président vénézuélien, grand ami déclaré et soutien inconditionnel du dictateur iranien que, le 25 novembre dernier à Caracas — c'est-à-dire après et pendant les sanglantes répressions à répétition de son propre peuple — il a qualifié de «gladiateur des luttes anti-impérialistes»? Cette voix tonitruante et obscène, parfois si follement encensée par notre bien-pensance locale (2), qui, à la veille du scrutin du Massachusetts, accuse les États-Unis d'occupation militaire, afin de préparer un débarquement armé sur Haïti détruite? Le dictateur iranien, ses homologues au Venezuela et au Nicaragua, ses relais du Hamas et du Hezbollah, et tous ceux qui, dans le monde et tous intérêts divergents mais confondus, attisent pour notre malheur les haines anti-américaines, pourraient bien se croire autorisés à leur tour à imaginer que le champ est à nouveau ouvert pour leurs obsessions de mort.

1. Quelques jours avant ce scrutin, le président Obama est venu à Northeastern University près de Boston pour dire exactement: «Ce qui est en jeu dans le Massachusetts, c'est de savoir si nous allons aller de l'avant ou reculer». On peut y voir des paroles rituelles de circonstance, mais on peut aussi les entendre autrement.

2. Par exemple, on relira avec un désespoir accru l'article Hugo Chávez de Ignacio Ramonet, paru en août 2007 dans Le Monde Diplomatique, dont il n'était alors que le directeur depuis près de vingt ans. Et par exemple: «Pourquoi tant de haine? Parce que, à l’heure où la social-démocratie connaît une crise d’identité en Europe, les circonstances historiques semblent avoir confié à M. Chávez la responsabilité de prendre la tête, à l’échelle internationale, de la réinvention de la gauche.»
Définitivement perdu derrière nous et en cruel défaut de lendemains, le temps où Marcel Proust et son petit monde pouvaient encore connaître «des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant».

© Photogramme: Frederick Wiseman, Welfare (1975).

dimanche 17 janvier 2010

Les juifs en France, une présence oubliée

Nous étonnons souvent nos concitoyens lorsque nous évoquons cette présence ancienne de fort importantes communautés juives sur notre sol. On se borne souvent à citer les trois foyers principaux autour de Bordeaux, de Strasbourg, de Carpentras et du Comtat Venaissin, aujourd'hui français. C'est pour nous l'occasion de retenir ce texte synthétique sur la question, paru dans Le Monde du 17/18 janvier, sous la plume de Laurence Sigal-Klagsbald et de Paul Salmona.

Les juifs en France, une présence oubliée (des traces archéologiques depuis l'Antiquité). — Nécropoles antiques, cimetières médiévaux, synagogues, bains rituels, écoles talmudiques, juiveries, carrières en Provence, calls en Catalogne: l'essor de l'archéologie préventive au cours des vingt dernières années a révélé une myriade de vestiges qui rappellent que des communautés juives vécurent en Europe de l'Antiquité jusqu'au Moyen Âge.

Ces découvertes font émerger la réalité de communautés connues à travers la littérature rabbinique mais dont ne subsistait la trace que dans de rares monuments et dans des noms de lieux: on recense ainsi, dans des centaines de communes, des "rues aux juifs", "de la juiverie" ou "de la synagogue", mais aussi des chemins, pas, prés, champs, herbages "aux juifs" ou "aux juives", remontant à l'époque médiévale. Sur notre territoire, ces communautés, qui purent compter jusqu'à 100 000 habitants à la fin du XIIIe siècle, ont presque toutes disparu à la fin du Moyen Âge en raison des édits d'expulsion dont le premier — pris par Philippe Auguste en 1182 — inaugure la sinistre litanie des bannissements des juifs d'Europe occidentale.

Un jeu de rappels moyennant finances, et d'expulsions accompagnées de la spoliation des biens et des terres, se poursuivra avec les décrets pris par Philippe le Bel en 1306, Philippe V en 1322 et Charles VI en 1394. De Provence, les juifs ne seront chassés qu'en 1501, tandis qu'ils demeureront sous la protection des papes dans le Comtat Venaissin, et que des communautés de "nouveaux chrétiens", d'origine hispano-portugaise, renaîtront à Bayonne et à Bordeaux au XVIe siècle.

Ces découvertes «contribuent à recomposer un passé plus complexe, échappant à la réécriture strictement chrétienne (...) des sociétés médiévales européennes», comme le notent les archéologues Astrid Huser et Claude de Mecquenem. Et si l'expulsion de 1306 a pu faire l'objet d'une très discrète mention au titre de commémoration nationale en 2006, la présence juive dans la France médiévale est presque absente des synthèses historiques sur le Moyen Âge. Du Petit Lavisse aux manuels scolaires des années 1980, le judaïsme médiéval n'appartient pas au "roman national", comme l'a montré l'historienne Suzanne Citron.

Et au-delà de l'historiographie scolaire, rares sont les ouvrages généraux sur l'histoire de France qui abordent ces persécutions en dehors des lapidaires chronologies de fin de volume. Il en va de même pour les synthèses d'histoire de l'art et les grandes expositions, qui font l'impasse sur les manuscrits juifs médiévaux français, admirables par l'originalité de la calligraphie et la singularité du rapport de l'image au texte.

Un corps étranger. — Il en est également ainsi des sommes d'histoire culturelle qui ignorent, par exemple, le nom de Rachi, le maître champenois dont les commentaires monumentaux sur la Bible et le Talmud constituent, dès son vivant et jusqu'à aujourd'hui, l'accès le plus indispensable à la compréhension de ces textes. Sa méthode l'a conduit à insérer dans l'hébreu de ses commentaires des traductions en langue romane des termes rares ou difficiles à une époque où la langue des lettrés chrétiens reste le latin. Rachi rassemble ainsi un thésaurus de cinq mille mots qui constitue le premier témoignage de l'ancien français. Omettrait-on Bernard de Clairvaux et Pierre Abélard, ses (presque) contemporains, ou Chrétien de Troyes dans nos synthèses historiques?

Dans un raisonnement circulaire qui prévaut encore aujourd'hui en dehors des études juives, les juifs du Moyen Âge n'appartiennent pas à la communauté nationale et n'ont pas leur place dans l'histoire de France. Les représentations conventionnelles font d'eux un corps étranger, un Autre dont l'exclusion est un fait "normal", donc inexorable. L'absence de référence au judaïsme dans l'histoire médiévale entérine l'idée fausse que les juifs n'auraient pas existé en France avant la fin du XVIIIe siècle ou que leur contribution à la société médiévale serait dérisoire.

On peut s'étonner de l'amnésie durable qui frappe l'historiographie française. L'antijudaïsme chrétien dans la France médiévale serait-il d'une telle "évidence" qu'il ne mériterait pas d'être évoqué et que l'histoire contrastée, parfois catastrophique, des juifs sur notre territoire serait insignifiante? Les exactions, massacres et expulsions ont eu raison des êtres. En 1242, le brûlement de monceaux de manuscrits du Talmud à Paris en place de Grève tenta d'en effacer l'esprit. Qui se souvient de Yéhiel de Paris qui avec ses pairs — Moïse de Coucy, Samuel dit Morel de Falaise et Juda Ben David de Melun — fut sommé à une disputation théologique par Louis IX (le "bon roi" Saint Louis), lequel ordonna la destruction par le feu du texte incriminé?

Les découvertes récentes signalent donc, comme par effraction, que les "archives du sol" recèlent les traces d'une histoire ignorée. La connaissance de la présence juive y gagne en profondeur: chaque site exhumé témoigne d'une terre où, au Moyen Âge, les juifs ont vécu, produit, reçu, pensé, échangé mais aussi été persécutés et chassés. Il ne s'agit pas ici de stigmatiser les historiens, mais de montrer un déni collectif qui contribue à la persistance du fantasme d'une France historiquement chrétienne et homogène.

À l'instar des recherches archéologiques concernant le paléolithique, le néolithique ou l'Antiquité tardive, qui montrent que notre pays est le fruit de vagues de peuplement et d'acculturations successifs, chaque découverte de vestiges juifs vient réinscrire une réalité ancienne dans l'environnement d'aujourd'hui et, par là même, modifie nos représentations. L'archéologie provoque ainsi une forme de "retour du refoulé" et contribue à l'écriture d'une nouvelle histoire nationale. — Laurence Sigal-Klagsbald, directrice du Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris et Paul Salmona, directeur du développement culturel à l'Institut national de recherches archéologiques préventives. Le Monde, 17/18 janvier 2010.

Image: Abbesse Herrade de Landsberg: L'enfer (détail), Hortus Deliciarum. © Arte.

jeudi 7 janvier 2010

Au revoir, Seguin.




C'était au temps où, au Lycée Carnot de Tunis, nous nous appelions par nos noms de famille. Nous sommes en 1953, c'est la classe de 9e (CE2). Adieu l'ami et l'artiste.

© Photographie: M. Bordas, pour le compte de David et Vallois, photographie universitaire, 11 rue Aristide-Briand, à Levallois.

mardi 5 janvier 2010

Écouter Copenhague




Alors nous voilà tous ironiques, cyniques ou abattus: L'Europe a eu beau avoir été exemplaire à la conférence de Copenhague, s'être présentée d'une seule voix et cohérente pour dire sa volonté positive dans ce domaine, les États-Unis, la Chine et l'Inde, ces grands Satan, l'ont sabotée par la défense de leurs intérêts égoïstes et particuliers. L'ONU n'aura décidément pas été à la hauteur de ses responsabilités et aura montré qu'elle n'est sans doute même pas le cadre approprié à de telles réunions. Et il est profondément vrai que de sordides trublions, uniquement attirés par le pouvoir qu'ils croient tirer de leur usage de l'internet, ont prétendu tourner en ridicule le travail sérieux de constats et de synthèses mené par le GIEC, seul participant à parler en principe au nom de la Terre entière, au-dessus de la mêlée.

Sans parler des silences tonitruants qui auront troué ses débats: la catastrophe déjà présente pour certains pays, l'avenir sombre des pays pauvres, la question des océans passée à la trappe, alors qu'ils sont les premiers puits de carbone, loin devant les forêts, qui furent l'obsession des cent quatre-vingt-douze (ou treize) États.

Soit. Une fois que des experts facétieux, histoire d'en rajouter un peu, auront chiffré le coût carbone de cette conférence, préparée depuis des années par des centaines d'aller-retour en avion, la réception et l'entretien de quinze mille personnes pendant quinze jours au moins, et maintenant que la distribution des punitions et des bons points a eu lieu, qu'on a bien répété sur tous les tons, du ricanement à la morbide jouissance, que Copenhague a été un échec, on fait quoi?

Et d'abord, c'eût été quoi, exactement, la réussite de Copenhague? Un camouflage des divergences, un hypocrite gommage des conflits d'intérêts, une bonne conscience rachetée à coups d'engagements qui, on l'a souvent vu avec ceux de Rio puis de Kyoto, ou plus près de chez nous avec la conférence de Grenelle de l'environnement, sont loin d'être tenus ou simplement contraignants. Sitôt le vertueux consensus et le lâche soulagement obtenus autour d'un chiffre magique, chaque puissance n'en aurait aussitôt fait qu'à sa tête (selon l'expression consacrée), et plus discrètement inventé tout à son aise des dérogations. C'eût été finalement une opération de communication médiatique bien plus désespérante que l'actuel constat, qui a au moins le mérite de refléter les rapports de force, d'être plus honnêtement près des réalités, et de nous imposer de ne plus nous bercer d'illusions.

Rio, Kyoto, Copenhague, et bientôt Mexico. Les débats de Copenhague ont souligné l'urgence en matière de réduction du carbone, ses silences sur les océans nous ont questionnés, son constat de conflits d'intérêts en matière de développement et de croissance ont obligé à lier la question du réchauffement climatique à des menaces immédiates et scientifiquement avérées, qui ne font pourtant l'objet d'aucune semblable conférence: la faim dans le monde, la raréfaction des eaux potables et l'empoisonnement des sols, la gestion des déchets par exemple. Copenhague nous a fourré les clés de l'appartement entre les mains en nous disant: «Ici et de cette façon, sauf à camoufler les problèmes, on ne peut pas faire mieux. Si vous n'êtes pas contents, il ne vous reste plus qu'à vous confronter, électoralement et ailleurs, sur vos places, dans vos rues, sur l'Internet, à vos dirigeants et à vos représentants d'oppositions, politiques, syndicaux ou associatifs, nationaux et locaux, au moins partout où dans le monde vous pouvez exercer ce poids. Il faudra bien du même coup cesser ce petit jeu de la-faute-à-qui pour se confronter à soi-même sur ses comportements privés, sociaux, professionnels, culturels, moraux, civiques et politiques». Échec n'est donc pas le mot.

© Photographie: Maurice Darmon, Tel Aviv, novembre 2009, image tirée de notre diaporama collectif: Gens de là-bas
. Voir aussi nos Images.

mardi 29 décembre 2009

Aider le président Obama




On s'en souvient, ou on peut le relire, la rhétorique creuse du discours de Berlin durant la campagne américaine présidentielle nous avait plongé dans un certain scepticisme. D'autres postures du même ordre depuis n'ont pas forcément contribué à le dissiper. N'importe, Barack Obama a été précipité au pied du mur, sa victoire historique l'a mis devant d'incontournables priorités, et elle a infléchi profondément la donne internationale partout, chez lui et chez ses voisins, en Europe, en Iran, au Moyen-Orient, en Asie du Sud-Est, etc. Loin de tanguer entre idolâtrie et désenchantement, il est nécessaire aujourd'hui de conserver cette chance qu'elle continue de nous laisser entrevoir.

Le nouveau président était attendu sur trois dossiers: la gouvernance mondiale et ses corollaires sécuritaires, la nécessaire participation des USA à la lutte contre le réchauffement climatique, et le conflit du Moyen-Orient. La crise financière et économique et la concrétisation tumultueuse de son programme de santé l'ont obligé à caboter d'abord avec son opposition interne et à remettre à plus tard les gestes politiques compromettants, pour se borner à des déclarations qui, jusqu'ici, ont évité de préciser combien il coûte de lui dire non ou de refuser sa main tendue: du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou sur la question du gel des colonies, au dictateur iranien sur la question nucléaire.

L'Iran, justement: depuis l'escroquerie électorale, ce pays est entré dans un processus révolutionnaire profond, dont nous avions en juin souligné l'évidence, confirmée par la suite des événements (notes du 4 octobre et du 16 décembre derniers), et dont l'actuelle répression, entamée ce 27 décembre, est inutile et insupportable. Loin d'être un simple mouvement de jeunesse étudiant, l'opposition est massive, les forces laïques et républicaines gagnent du terrain; aux marges, l'armée et la police se prennent à douter: les pasdaran (autrement dénommés "Gardiens de la Révolution islamique") ont une famille et eux-mêmes commencent à vaciller. Même si un bain de sang n'est jamais exclu (ce qui exige des démocraties une présence politique responsable mais sans ambiguïté), les jours de la dictature iranienne sont désormais comptés. La seule faiblesse actuelle du mouvement est de ne proposer clairement ni véritable alternative, ni leader fédérateur: c'est que, justement, il ne s'agit pas d'un changement d'équipe politique, mais d'une véritable révolution qui, comme toute révolution, fera émerger hommes, femmes et projet. L'aveuglement de nombreux spécialistes et commentateurs, leur obstination à raisonner uniquement en fonction des gens connus et visibles, leur surprise nous étonnerait et nous questionnerait, si nous n'avions mieux à faire.

Il serait vital pour le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le président palestinien Mahmoud Abbas de saisir au vol cette extraordinaire opportunité. Il ne s'agit pas de prétexter de la relative reprise économique en Cisjordanie depuis qu'une certaine coopération des autorités de police israéliennes et palestiniennes s'est mise en place, ni de l'accalmie militaire qui prévaut autour de Gaza depuis un an. Il s'agit de profiter de l'affaiblissement actuel de l'Iran qui rend improbable sa fuite en avant dans la région, d'autant que des doutes s'emparent des Gazaouis sur leur intérêt à reprendre le combat militaire, malgré la dictature interne et la terrible pression externe du blocus israélien qu'ils subissent. D'en profiter, non pas pour enfoncer un clou de plus dans du beurre, mais pour relancer ledit processus de paix sur ses bases connues et reconnues. S'ils cessent de se miner mutuellement, les interlocuteurs concernés (ils ne sont pas que deux) trouveront certainement en Barack Obama, sa relative éclaircie domestique et le mouvement iranien aidant, un président américain plus disposé à s'impliquer et à les presser d'une façon plus convaincante qu'il y a quelques semaines encore.

La chute imminente du régime iranien offre une fenêtre que, histoire de se retrouver en terrain connu, beaucoup préféreront voir se refermer au plus vite: le dictateur iranien pourrait par exemple tenter la diversion internationale, via Al Qaîda, ou le Hamas, mais ces derniers devraient vite constater, même si c'est le cœur gros, qu'il est surtout urgent de se préserver du naufrage, et d'aller ailleurs trouver refuge ou subsides. Quant aux opinions israéliennes et palestiniennes, si largement acquises à la paix il y a encore cinq ans, lorsque le conflit était plus politique que religieux, elles sont si lasses et si malmenées aujourd'hui par un indécent chantage au chaos qu'elles se retourneront aussi vite et aussi massivement dès qu'elles seront mises devant de véritables choix porteurs de dignes espérances.

Parlant d'opinion: en avril 2008, s'est constituée J street (site en anglais), une association juive américaine qui s'est donné pour objectif de soutenir toute action de paix au Proche-Orient, et qui, le 28 octobre dernier, a tenu sa première convention à Washington, soutenue par 150 membres du Congrès. Histoire aussi sans doute de démontrer à leur président, à leurs concitoyens et à ceux qui dans le monde ne raisonnent pas comme des tambours, que l'AIPAC n'a pas, ou n'a plus, le monopole de l'opinion juive américaine que lui prêtait en 2006 le fameux livre de John Mearsheimer et Stephen Walt, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine (La Découverte, 2007). Une opinion dont on oublie trop commodément que, selon les sondages, elle fut très majoritairement favorable à l'élection de Barack Obama.

© Photographie: President Barack Obama, President Mahmoud Abbas and Prime Minister Benjamin Netanyahu shake hands before a trilateral at the Waldorf Astoria Hotel in New York, on Tuesday September 22, 2009. John Angelillo-Pool/Getty Images.

mercredi 23 décembre 2009

Godard et la question juive (suite)



Le 4 octobre 2009, aux Rencontres du Monde des Livres, Annick Cojean rapporte qu'Alain Fleischer assure avoir entendu ce propos de Jean-Luc Godard, lors du tournage de Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, déclaration qu'il estime être «une énième provocation du cinéaste»:

«Les attentats-suicide des Palestiniens, pour parvenir à faire exister un État palestinien, ressemblent, en fin de compte, à ce que firent les Juifs, en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l'État d'Israël.»

Contrairement au public «consterné» et «glacé», je défie quiconque de comprendre quoi que ce soit à ce nonsense. Nul ne peut retenir mot pour mot une phrase aussi contournée ni, vu la sollicitation escomptée sur la présence de quelques gros mots, se permettre de la citer approximativement. Pourtant son rapporteur ne conforte ses dires d'aucune trace écrite, sonore, ou filmique vérifiable.

Constatant la gravité de la déclaration, Le Monde charge Jean-Luc Douin d'une enquête. Le journaliste rédige un article Godard et la question juive, en date du 11 novembre 2009, où la même phrase est rapportée, mais dans un tout autre contexte:

«Dans un roman intitulé Courts-circuits, récemment édité au Cherche-Midi, Alain Fleischer raconte qu’en aparté, lors d’une pause, Jean-Luc Godard aurait lâché cette phrase monstrueuse à son ami et interlocuteur Jean Narboni, ex-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma», et Jean-Luc Douin conclut: «Jean-Luc Godard est coutumier de ce type de provocations».

Cette enquête a au moins le mérite d'éliminer notre premier trouble et de préciser que l'auteur littéral du propos est donc, par écrit, Alain Fleischer lui-même. En se reportant au texte de l'article, on prendra connaissance de nombreuses autres «monstruosités» censées prouver, s'il en était encore besoin, l'antisémitisme si avéré de Godard.

Devant l'étonnement de certains lecteurs, Véronique Maurus, la médiatrice du Monde revient sur l'affaire le 4 décembre 2009 dans La question Godard. On y apprend que Jean Narboni n'a aucun souvenir d'une semblable déclaration de son «ami» (ce qu'il semble être vraiment d'ailleurs, nous n'utilisons jamais les guillemets à des fins expressives). Quant à Dominique Païni (qui le fut longtemps jusqu'à la rupture de Beaubourg, mais qui a l'élégance de ne jamais transformer ses déceptions en rancœur), il envoie un rectificatif à la rédaction du journal:

«Jean-Luc Douin me fait supposer que la fixation que Jean-Luc Godard nourrit pour (ou contre) Chantal Ackerman est de nature "antisémite". Je n'ai pas affirmé cela, du seul fait évident que je n'en sais rien! Mes dialogues passés avec Godard ne me l'ont jamais prouvé.»

Du coup, c'est le silence prolongé du cinéaste, sommé de s'expliquer sur ses supposées déclarations, qui fait problème. Et ce renversement exemplaire se prolonge. Véronique Maurus écrit:

«Jean-Luc Douin, ses notes à l'appui, assure qu'il n'a "rien inventé". "La phrase monstrueuse n'est pas dans le film, ajoute-t-il, Fleischer n'a pas de témoin et les proches sont gênés, mais il n'est pas invraisemblable que Godard l'ait dite, ne serait-ce que par provocation."
«Dans son article, le journaliste reconnaît honnêtement que nul ne corrobore la phrase citée par Fleischer; il rappelle cependant de nombreux exemples de provocations du cinéaste: "Godard est sans doute antisioniste. Frôle-t-il l'antisémitisme? La question plane dans la critique depuis longtemps. Qu'on l'écrive choque tellement ses admirateurs que l'objet du scandale n'est plus Godard mais l'article."»

Oui, calomnier quelqu'un sans preuves; se fier aux racontars changeants d'un auteur dont on a pu apprécier les sentiments peu amènes à l'égard du cinéaste durant les débats (en ligne sur ce site) qui accompagnèrent la projection de son film; exiger du cinéaste qu'il s'explique sur les propos qu'il lui prête et qu'il répand; pour finir par se réfugier derrière le «vraisemblable»: c'est exactement scandaleux. Si scandaleux a encore un sens pour cet inquisiteur.

On pense en avoir terminé avec cette affaire? Voilà qu'un lecteur s'insurge:

«Vous titrez: "Godard et la question juive". Par l'emploi délibéré de ces mots, sans précédents dans votre journal — il y a eu Sartre et ses Réflexions sur la question juive, mais c'était en 1946 —, celui-ci a pris la responsabilité de dire à ses lecteurs qu'il y avait une question juive. Ces mots relèvent du vocabulaire antisémite. Leur emploi est malsain et inquiétant.»

Au lieu de rappeler à ce lecteur vigilant mais expéditif qu'il existe peut-être plus d'«une» question juive, mais au moins deux ou trois, Le Monde lui accorde aussitôt le point: Alain Frachon, directeur de la rédaction, reconnaît que «la remarque est pertinente. Ce titre, ajoute-t-il, traduit un peu de légèreté là où il eût fallu être particulièrement attentif».

Nous n'avons rien à vendre, mais depuis dix bonnes années au moins, la question nous habite au point d'avoir consacré ici un dossier détaillé sur Godard et la question juive. Loin de nous en tenir à des rumeurs ou à une petite phrase supposée assassine, nous avons réuni une quinzaine de textes in extenso du cinéaste, donné à lire des articles contradictoires de Gérard Wajcman et de Jacques Mandelbaum, pour rédiger nous-même un essai d'une vingtaine de pages Filmer après Auschwitz, où nous incitons à un peu d'attention et d'intelligence du problème: Godard et la question juive. L'usage de ces trois mots aura donc suffi pour nous balayer parmi les antisémites. Et dire que, selon la légende et au beau temps des espérances, Voltaire (autre antisémite?) avait tout de même besoin de six lignes de quelqu'un pour qu'il se charge de le faire pendre.

PS 1. Jean-Luc Douin revient sur ces errements dans son dernier livre Jean-Luc Godard, Dictionnaire des passions, chez Stock. Il corrige l'essentiel de son erreur et cite la phrase originale de Jean-Luc Godard, d'une signification bien différente. Lire notre note du 2 décembre 2010.

En librairie


La question juive de Jean-Luc Godard
Si vous préférez le commander aux éditions Le temps qu'il fait,
cliquer ici.

Gravure: Pierre-Charles Baquoy (1759-1829): Voltaire à son bureau, une plume à la main, vers 1795.

Les internés volontaires (1940-1945)




23 décembre 2009. Le Monde de ce jour rapporte que les défenseurs de Pie XII, décrété «vénérable [...] compte tenu de ses vertus héroïques»
le 19 décembre dernier en prélude à sa prochaine béatification, rappellent que le Vatican a discrètement hébergé 477 juifs italiens, et que, si le Saint Père s'est tu (ce qui nous est depuis longtemps et souvent rappelé), ce fut pour "éviter par ses propos de multiplier le nombre de victimes de la folie nazie" (1). On pourrait toujours se dire que ces histoires de petits saints et de bons pasteurs n'engagent que ceux qui y croient.

Non. Ceci est pour nous l'occasion de redonner à lire une note qu'une autre actualité nous amena à rédiger le 16 mars 2008, mais qui, pour sordide qu'en fut le prétexte, nous permit de mieux mesurer l'importance de la prise de parole de l'archevêque de Toulouse et d'autres personnalités du monde de la foi qui, par leurs quelques mots, libérèrent la conscience et le courage de millions de gens.



16 mars 2008. — L'événement majeur de cette semaine n'aura certainement pas été l'appel au boycott du Salon du Livre par les pseudo-amis de la Palestine. Tout a déjà été dit et vu depuis un semblable appel concernant le futur Salon de Turin, suivi de toutes les dénégations possibles. Non, l'essentiel aura été, le vendredi 14 mars sur la Cinq, une émission relatant dans quelles circonstances des milliers de Français ont sauvé de la mort entre 1940 et 1945 250 000 juifs sur les 320 000 qui vivaient alors dans notre pays.

En effet, dès 1939, les juifs allemands persécutés fuient en France. La déclaration de guerre amène le gouvernement à les parquer dans des camps avec les réfugiés espagnols et italiens. Au total, 40000 personnes sont dans ces camps secrets, puis le double après les lois d'octobre 1940 sur le statut des Juifs, en attente d'être livrés à la déportation, puis en toute connaissance à l'extermination. Prend alors naissance un mouvement principalement animé par la protestante Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) et l'OSE (Œuvre de secours aux enfants), qui va concevoir le projet fou d'installer dans ces camps des internés volontaires pour soigner les détenus et les faire sortir et accueillir individuellement ailleurs. Le mouvement prend toute son ampleur après que cinq archevêques en tout et pour tout sauvent l'honneur de l'Église catholique devant les rafles de l'été 1942, et libèrent à eux seuls les énergies de milliers de Français qui vont cacher, en dépit du terrible danger, d'abord les enfants, puis les familles. Ainsi, contre leur gouvernement et sa police au service de l'occupant, contre leur Église, d'innombrables Français vont sauver de la mort l'essentiel de leurs concitoyens juifs. Trois noms symbolisent cette action: Madeleine Barot de la Cimade, Joseph Weill de l'OSE, et l'archevêque de Toulouse Jules-Géraud Saliège. Le peuple bulgare, lui, vivant pourtant dans un pays allié militairement aux nazis au sein du pacte tripartite, sauva la totalité de ses 50 000 juifs, dont pas un seul ne périt dans les camps (voir la synthèse d'Olivier Maurel sur le sujet et celle de Vassela Segueva: La Bulgarie, le seul pays allié à l'Allemagne nazie à avoir sauvé des juifs).

Je préfére que la Cinq m'ait, cette semaine, raconté par le menu cette histoire plutôt que continuer à m'étrangler de colère à voir ainsi nos instruits et nos démocrates prétendre au déni du livre; des gouvernements démocratiques donner raison d'avance aux fanatisés de masse qui tueront et brûleront si un film de dix minutes sur le Coran prétend être visible, en abritant, tartuffes s'il en est, leurs vertus sous le prétexte que le cinéaste est d'extrême-droite; ainsi être assourdi par le silence finalement complice de tous nos académiciens et éditeurs qui se pressaient il y a quelques jours au cocktail du Ritz (notre note du 14 décembre 2007: Un 11 comme un autre dans Alger la Blanche) afin de se faire dédicacer par le poète Khadafi l'ensemble de ses œuvres.



1. Dans un article paru dans Le Monde du 30 décembre 2009, Patrick Kechichian rapporte ces quelques lignes, en date du 13 décembre 1945, que Paul Claudel écrivit à Jacques Maritain, alors ambassadeur de France auprès du Saint-Siège: «Je pense souvent à vous et à la mission si importante et si difficile que vous remplissez auprès de Sa Sainteté. Rien actuellement n'empêche plus la voix du pape de se faire entendre. Il me semble que les horreurs sans nom et sans précédent dans l'Histoire commises par l'Allemagne nazie auraient mérité une protestation solennelle du vicaire du Christ. Il semble qu'une cérémonie expiatoire quelconque, se renouvelant chaque année, aurait été une satisfaction donnée à la conscience publique... Nous avons eu beau prêter l'oreille, nous n'avons entendu que de faibles et vagues gémissements.» Puis, faisant référence à l'Apocalypse, il parle du sang des «6 millions [de juifs] massacrés» et conclut par ces mots: «C'est ce sang dans l'affreux silence du Vatican qui étouffe tous les chrétiens. La voix d'Abel ne finira-t-elle pas par se faire entendre?»

© Image: auteur non identifié, tous droits réservés.

mardi 22 décembre 2009

Lire Nietzsche avec Élisabeth Roudinesco




Nous reviendrons peut-être (1) sur le livre d'Élisabeth Roudinesco: Retour sur la question juive (Albin Michel, 2009). Mais nous voulons au moins dire que son premier mérite est de réagir contre tous les esprits forts de droite et de gauche qui participent à la diabolisation des Philosophes des Lumières, du jeune Marx et de sa Question juive, et à leur enrôlement dans l'antisémitisme, que ce soit pour s'en plaindre ou pour s'en armer.
Aujourd'hui, laissons-la nous donner à relire Nietzsche, dont beaucoup savent à quel point sa pensée fut falsifiée par sa sœur Élisabeth Förster, antisémite et pro-hitlérienne, mais dont ces lignes surprendront sans doute encore quelques courants préjugés. Élisabeth Roudinesco écrit et cite Nietzsche:


En 1878, au moment même où se constitue l'antisémitisme allemand, [Nietzsche] condamne la persécution des Juifs comme l'une des faces les plus hideuses du nationalisme, celle qui «consiste à mener les Juifs à l’abattoir comme les boucs émissaires de tous les maux possibles publics et privés. Dès qu’il n’est plus question de conserver des nations — écrit-il — mais de produire et d’élever une race mêlée d’Européens aussi forte que possible, le Juif est un ingrédient aussi utile et aussi désirable que n’importe quel autre vestige national. [...].» Et après avoir rendu un éloge somptueux à Spinoza, puis salué le génie des Juifs libres-penseurs, il ajoute, prenant le contre-pied absolu de Renan et des adeptes du couple infernal [Aryens/Sémites]: «C’est à leurs efforts que nous devons en grande partie qu’une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la chaîne de la civilisation, qui nous rattache maintenant aux Lumières de l’Antiquité gréco-romaine, soit restée ininterrompue. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau: ce qui revient, en un certain sens, à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe une continuation de l’histoire grecque [Humain trop humain, 1, § 475].»

Enfin, en 1887, dans une lettre à Theodor Frisch [disciple de Wilhelm Marr et premier traducteur en allemand du Protocole des Sages de Sion], qu'il considère comme un imbécile, [Nietzsche] s'en prend à l'antisémitisme proprement dit: «Croyez-moi: cette invasion répugnante de dilettantes rébarbatifs qui prétendent avoir leur mot à dire sur la valeur des hommes et des races, cette soumission à des autorités que toutes les personnes sensées condamnent d'un froid mépris — comme Eugen Dühring, Richard Wagner, Ebrard, Wahrmund, Paul de Lagarde — lequel d'entre eux est le moins autorisé et le plus injuste dans les questions de morale et d'histoire? Ces continuelles et absurdes falsifications et distorsions de concepts aussi vagues que "germanique", "sémitique", "aryen", "chrétien", "allemand" — tout ceci pourrait finir par me mettre vraiment en colère et me faire perdre la bonhomie ironique avec laquelle j'ai assisté jusqu'à présent aux velléités virtuoses et aux pharisaïsmes des Allemands d'aujourd'hui. Et, pour conclure, que croyez-vous que je puisse éprouver quand des antisémites se permettent de prononcer le nom de Zarathoustra — Élisabeth Roudinesco, Retour sur la question juive, Albin Michel, 2009, pp. 59/60.

1. 26 décembre 2009. — Ce livre part manifestement d'un travail de fiches, la plupart du temps instructives et pertinentes, ce qui justifie déjà qu'on puisse trouver beaucoup de profit à le lire: la distinction entre l'antijudaïsme des Lumières et l'antisémitisme du siècle suivant; le jeune Marx et son article sur La question juive; le terrible Renan; la vraie voix de Nietzsche donc (citée ci-dessus); ce fou de Herzl qui inventa le sionisme; les variations de Freud autour de son judaïsme et la compromission du mouvement psychanalytique avec le nazisme; un beau portrait de Hannah Arendt; quelques pages bien senties sur Noam Chomsky, sur nos inquisiteurs modernes et sur la grande difficulté à échapper aux amalgames faciles sur le conflit entre Israël et la Palestine; un émouvant souvenir personnel sur son expérience d'enseignement en Algérie: tout cela nous informe et c'est précieux.

Louis Leloir (1843-84): La Lutte de Jacob avec l’Ange (1865).